Tchad: La littérature tchadienne s’enrichit. L’écrivain, poète et essayiste tchadien Nimrod publie un nouveau roman: le Bal des princes

Publié le par Hamid K.

CRITIQUE TELERAMA

Lorsqu'il revient chez lui, au Tchad, pays qu'il avait quitté pour panser les plaies de l'adultère et de la guerre civile dans un précédent livre de Nimrod (Les Jambes d'Alice, 2001), le pro­fesseur de littérature éprouve de la répugnance. Il se sent « dépouillé de la doublure intérieure qui nous rend amoureux des êtres et des choses ». Sa femme le bat froid et qualifie de « crachat » sa proposition de renouer le fil. Alors la tentation de l'exil le reprend. Un exil en surplace cette fois, un galop circulaire dans la poussière d'une guerre qui a oublié ses enjeux. A force de faire la toupie, il s'enracine, et renaît, parce que, « parfois, on tourne le dos aux hommes, et c'est l'enfer. On leur tourne encore le dos, et c'est le bonheur ». Devenu messager d'un colonel méphistophélique, il s'absente de lui-même pour mieux se retrouver. Comment habiter son corps, comment arpenter la réalité avec le vent dans le nez, comment ne pas laisser la folie extérieure étouffer l'exaltation intérieure ? Ce livre, à l'architecture fragile et changeante comme les fleurs dont le héros se méfie tout en les admirant, offre une ­réponse hors des modes et hors du commun : il faut croire en la poésie des choses. L'arme du héros contre l'emprise géopolitique est en lui-même. Il pense plus loin que son pays, plus loin que ses origines. Cela pourrait s'appeler de la distance. C'est surtout une exceptionnelle acuité sensorielle qui le propulse tout en le condensant, le dynamite tout en le ramassant : « Je ne rêve ni dans ma tête ni dans mes membres. Je suis dehors, entre ciel et terre », se console-t-il dans ces litanies chatoyantes qui bercent ses jours et constituent le nerf du roman. La liberté s'acquiert individuellement et non pas collectivement, telle est sa conviction, alimentée par de petites expériences constructives que Nimrod raconte avec une belle ironie.

Dans la confusion de ses sentiments, le professeur errant découvre le pouvoir de la langue. Il en connaissait la beauté, puisqu'il enseignait la littérature, mais il en éprouve désormais dans sa chair meurtrie la force de rescousse. Et voilà que les mots le relient à ses ancêtres, tout en le libérant du joug colo­nial. Du « parler petit nègre », Nimrod révèle même la logique luminosité : « La relation est mieux décrite dans "je veux toi", là où le français propose "je te veux". Les pronoms "je" et "te" côte à côte, comme c'est vilain ! Pourquoi pas "je et toi te veulent" ! » Nimrod a la plume mystérieuse, à la fois céré­brale et proche de la nature, aussi sobre que fleurie. Il faut se laisser porter, se ­laisser dérouter parfois par son écriture énigma­tique. Elle est l'étendard de la « littérature décolonisée » à laquelle il aspire. Nimrod se veut membre d'une « communauté introuvable » où la langue est un espace de liberté sans cesse renouvelé. Puisse le petit peuple de ses lecteurs grandir, dans ce cocon aux multiples recoins.
 

 

Marine Landrot

Telerama n° 3037 - 29 mars 2008

Source: telerama.fr

Publié dans Culture

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A Bout de souffle 20/06/2008 20:36

Pour poursuivre la lecture de cet article, je vous propose d'écouter un entretien avec Nimrod, publié dans la revue radiophonique A Bout de Souffle.
Cet entretien est disponible en podcast. L'entretien est accompgné d'une lecture par l'auteur.
http://audioblog.arteradio.com/a-bout-de-souffle