Tadjikistan : au pays des femmes seules

Publié le par Hamid K.

jpg_dessin-tajakistan-db502.jpgLes hommes manquent au Tadjikistan, une ex-république soviétique d’Asie centrale au nord de l’Afghanistan. Près d’un million d’hommes – sur une population de sept millions d’habitants – sont partis gagner leur vie en Russie. 500 000 autres auraient péri pendant la guerre civile, de 1992 à 1997. Conséquence : la polygamie, illégale, explose dans ce pays musulman.


Reportage / mercredi 26 mars par Sylvie Lasserre   http://www.bakchich.info/article3051.html

Zarina, cache ses mains usées par la rénovation des milliers de mètres carrés de l’usine où elle travaille. Âgée de 26 ans, elle pose les vitres, peint, ponce, rabote… Comme Zarina, elles sont sept femmes à se partager ce travail d’homme. La raison ? « Les hommes, il n’y en a plus ici ! », feulent en chœur les ouvrières.

Nous sommes à une quarantaine de kilomètres de Douchanbe, la capitale du Tadjikistan. D’aucuns affirment qu’il n’y aurait plus qu’un homme pour sept femmes dans cette petite république d’Asie Centrale. Un peu exagéré mais cela en dit long sur le phénomène. « Nos maris sont en Russie », entend-on partout. Près d’un million de Tadjiks – sur une population de sept millions d’habitants – sont partis travailler là-bas, chassés par la pauvreté et le chômage. S’ajoutent à cela les ravages de la guerre civile (1992 à 1997). Conséquence : la polygamie, bien qu’illégale, est entrée dans les mœurs. Comme l’atteste ce vieil homme, « les cas de polygamie restaient rares à l’époque soviétique. Ce sont les hommes de la nouvelle génération qui ont plusieurs femmes. »

Secondes ou troisièmes épouses, veuves, célibataires, seules ou abandonnées, tel est l’enviable sort réservé aux femmes tadjikes… L’histoire de Zarina résume à elle seule la condition féminine au Tadjikistan. Amoureuse, elle se marie à dix-huit ans, ignorant qu’elle convole avec un homme marié. « Je ne l’ai appris qu’après les noces », avoue-t-elle. Malgré tout, elle s’accommode de son statut de seconde épouse : les deux femmes ne se croisent jamais, la première vivant dans un autre village. C’est quand le premier enfant est arrivé que les choses se sont gâtées. Son mari part travailler en Russie. Là-bas, il épouse une troisième femme en cachette, comme bon nombre de Tadjiks émigrés. Zarina ne découvre le pot aux roses qu’un an plus tard. Crises, pleurs… « Après une scène particulièrement violente, mon mari m’a dit : “Tu es libre” et il a dit trois fois “talaq” ». Zarina est répudiée.

« Talaq talaq talaq » est la formule magique. Pour divorcer, l’homme n’a qu’à la prononcer devant témoins. La femme, elle, doit demander à son mari de le faire. S’il refuse, elle ne peut divorcer. Ainsi se font et se défont les alliances contractées par le « nikah », la bénédiction religieuse musulmane qui tient lieu de mariage. Bien que le nikah n’ait aucune valeur légale, il compte autant qu’un mariage dans la société traditionnelle tadjike. Un « mullah », deux témoins, quelques sourates et le tour est joué en vingt minutes. C’est ce qui rend la polygamie possible, malgré l’interdiction dont elle fait l’objet. En découlent de nombreuses injustices : seules les premières épouses – mariées légalement – et leurs enfants bénéficient des privilèges du mariage, dont le droit à l’héritage.

Marasme économique

Au manque d’hommes disponibles s’ajoute le marasme économique qui aggrave la situation, déjà difficile, des femmes. L’ex-république soviétique peine à se relever de la guerre civile survenue en 1991. Le pays connaît un tel désastre économique que l’État est incapable d’assurer le minimum comme la santé, le travail ou l’éducation. 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Dans les villages, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour, les réseaux d’eau potable sont inexistants, les épidémies fréquentes. Seules pourvoyeuses d’emplois, les ONG, accourues en très grand nombre pendant la guerre. Mais elles n’embauchent que des femmes ayant étudié et parlant anglais. Les autres peuvent, au mieux, faire du menu commerce sur les bazars.

Côté hommes, on ne se plaint pas de la situation. Bien au contraire, d’autant que seuls les plus riches sont restés au Tadjikistan. Et, pour eux, entretenir plusieurs épouses est un signe d’aisance. Qui leur donne de surcroît bonne conscience. « C’est pour leur bien que nous en épousons plusieurs ! Il y a beaucoup de femmes seules, c’est pourquoi nous devons les aider. Comment feraient-elles s’il n’y avait personne pour prendre soin d’elles ? Les hommes sont en Russie. Ici, il y a plein de filles qui ne sont pas mariées. Tu vois une belle fille seule, tu éprouves de la pitié pour elle, alors tu l’épouses », explique Sharif, un riche « businessman » de Kulab, une ville du sud à proximité de l’Afghanistan.

Dans les grandes villes, la situation n’est pas meilleure. Gulsara, vit seule à Douchanbe, la capitale, avec sa fille et fait partie de la « haute société ». Son poste de chef de département dans un hôpital lui rapporte l’équivalent de six euros par mois. À 53 ans, elle cumule les petits contrats avec les ONG pour s’en sortir. Une soixantaine d’heures de travail par semaine pour une centaine d’euros mensuels. A peine de quoi vivre. « Mon mari est parti travailler en Russie. Pendant cinq ans, je suis restée sans nouvelles. Et puis un jour, j’ai appris qu’il s’était marié là-bas. »

Ce qui la sauve, c’est sa maison de famille qu’elle peut louer un bon prix à des étrangers travaillant pour les ONG. Grâce à cette manne, elle a pu envoyer sa fille étudier en Allemagne et a pris un petit appartement pour elle-même.

Mais les femmes comme Gulsara représentent, hélas, une infime minorité au Tadjikistan.

 

 source: bakchich.info

 

 

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