On n’écrase pas les mouches avec un bulldozer, au Tchad comme en Irak

Publié le par Hamid K.

Dans les frasques qui ont suivi la libération des responsables du fiasco de L’Arche de Zoé, à part un Eric Breteau qui nous a vendu son livre en occupant tous les téléviseurs, on n’a pas vu grand-chose d’intéressant. A part peut-être la prestation d’un des membres chez Ruquié, Alain Péligat, assailli méchamment par la honte du journalisme français, à savoir Eric Zemmour, toujours aussi à côté de la plaque... et aussi bêtement manichéen. Reste au milieu de la cacophonie médiatique une petite phrase assassine d’Emilie Lelouch, la compagne du premier cité. Une petite phrase libellée ainsi "La solution, elle est trouvée depuis longtemps. [...] Il y a eu tranquillement une livraison d’armes de je ne sais combien de blindés et autres jolis joujoux de mort qui sont arrivés le 16 février au Tchad gratuitement. [...]"... On sait très bien que, dans l’association, le mensonge a été utilisé et nous n’y reviendrons pas. En revanche, la phrase mérite qu’on s’y arrête, car des armes, au Tchad, il y en a et les Français en livrent, même si parfois les chemins pour ces livraisons sont assez tortueux. Car la guerre au Tchad est d’un nouveau genre : les attaques ont lieu à partir de 4x4, et la réponse à ces attaques par des avions... d’entraînement. Eclairage sur la drôle de guerre tchadienne, ses similitudes et ses différences avec d’autres conflits dans le monde, dont bien entendu le conflit... irakien.

Car les guerres, en effet, aujourd’hui, ont changé. A savoir que ce ne sont plus aujourd’hui des guerres de mouvement opposant "insurgés" cantonnés en milieu urbain et non une armée de rase campagne en face de divisions munies de chars ou d’avions capables de voler à 10 000 m, mais incapables de voler lentement pour surveiller de près trois poseurs de bombes au bord d’une route ! Une véritable guérilla urbaine et non une guerre de tranchées ou de chars, voilà le conflit type du XXIe siècle. Pour ne pas l’avoir anticipé, les Américains, en Afghanistan et en Irak pataugent, en tentant d’utiliser un arsenal totalement inadapté. Alors que le Tchad s’en sort mieux, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes actuels.


Un magazine d’aviation renommé (Combat Aicraft, Vol 7 n° 7 de juillet 2006) le disait clairement : un Tomcat au-dessus de Bagdad, ça ne sert strictement à rien, en effet, pour surveiller des "insurgés" en milieu urbain : "unfortunately, the insurgents tend to operate in build-ups areas, and we often have great difficulty in folloxing them", avoue à la revue un pilote d’un des 22 Tomcats, de l’USS Theodore Roosevelt, le lieutenant Robb Soderhom de la VF-213, (des "BlackLions") engagée en Irak en 2006. "And even, if we can positively indentify them (teh insurgents) we might not be cleared to engage the enemy because of collateral damage concerns". On ne peut pas être plus clair ! Et quand bien même l’ordre de bombarder arrive, on se retrouve souvent à larguer un tapis de bombes à l’aveuglette, aboutissant régulièrement à un massacre de civils innocents. 18 tonnes de bombes en 17 minutes pour contrer une attaque de "roadside bomb", on peut juger ça disproportionné et surtout totalement inefficace, vu la mobilité au sol des "insurgés". A noter que désormais les Américains disent maintenant "insurgés" et non plus "terroristes", reconnaissant implicitement une forme de résistance organisée à leur occupation et non des "terroristes" inorganisés ou de simples mercenaires étrangers.

 

L’appareil à flèche variable aujourd’hui parti au rebut, son remplaçant dans l’aviation américaine n’est toujours pas du type COIN, à savoir spécialisé dans la lutte insurrectionnelle : à la place, voilà que déboule le Super-Hornet, autre gabegie à ailes chez qui on vient de découvrir, chez lui aussi une grave erreur de conception. Ce n’est pas la seule, tous les pilotes de l’aéronavale américaine regrettant amèrement déjà ce bon vieux Tomcat. D’un côté, on a donc une armée carapaçonnée et munie d’avions lourds spécialisés au départ dans le combat aérien ou la poursuite en altitude, de l’autre, on a des hommes faiblement armés qui se déplacent rapidement et n’hésitent pas à se fondre dans la population sans hésiter non plus à la prendre en otage si besoin était. Bref, les militaires américains n’ont rien retenu des Viet-Congs qui ont été bombardés des jours entiers par des hordes de B-52... alors qu’ils se terraient à six mètres sous terre en attendant que se passe le déluge de feu. Aujourd’hui, ils font venir de nouveaux véhicules blindés à grands frais après s’être aperçus que leurs Humvees étaient de vraies passoires, et tergiversé deux ans pour savoir comment leur appliquer un blindage efficace. Pour finir par prendre n’importe quoi.

 

Ce qui aura tué l’armée américaine, ces dernières années, ce ne sont pas ses adversaires, mais ses propres lobbys, qui depuis des années poussent à fabriquer des armes de plus en plus onéreuses... et de moins en moins efficaces. Des programmes comme l’Osprey sont une ruine véritable, le char M1 Abrams, à sa sortie avait été vilipendé par un congressiste américain qui avait énoncé qu’il serait facile à détruire avec l’obligation de traîner sa remorque d’essence sur la zone de combats. Une charge politique qui n’arrivait pas à tort : rien que pour démarrer son moteur, une turbine d’hélicoptère Honeywell AGT1500, le char consomme pas moins de 11 gallons (41 litres d’essence !). L’armée de terre, mais aussi l’Air Force. Son fleuron, le F-22, a été si mal conçu qu’il ne peut emmener de bombes supérieures à une certaine taille et ne sait pas communiquer avec les autres avions autrement que par radio, ses panneaux extérieurs se corrodent à une vitesse inattendue, le F-35 Lightning II à peine sorti s’est retrouvé huit mois au hangar pour tenter de lui faire perdre la tonne et demie qu’il avait de trop, ses acheteurs se sauvent, au moins trois sortes d’appareils vitaux (C-130, Orion et F-15) sont cloués au sol pour des fatigues de voilure ou de longerons, etc. Bref, le tableau d’une Amérique idyllique jusqu’au bout de ses armes ne tient plus debout. L’armée américaine est en crise, son aviation surtout, et nous y reviendrons à plusieurs fois ici pour vous l’expliquer dans le détail. Ses dirigeants jouent sur un stock de machines vieillissantes sans avoir bien prévu l’avenir.

 

Dans ce concert de bévues, d’autres pays donnent l’exemple. Celui, inattendu, du Tchad démontre à souhait cette impéritie de pays bien plus grand et bien plus argenté. Dans un conflit récent, un tout petit pays s’en est mieux sorti en combats de ville que les Américains en Irak, et le cas mérite une certaine attention, voire une analyse détaillée. Lors des derniers événements du Tchad, on a aussi raconté, il est vrai, un peu tout et n’importe quoi. Cette fois-ci, les "insurgés" étaient des envahisseurs venus du Soudan, très mobiles sur leurs pick-up Toyota munis de mitrailleuses lourdes sur affût. On a pu entendre, après leur défaite, que c’étaient les 22 T-55 rachetés à la Libye d’Idriss Deby qui les avaient fait fuir. Ce n’est pas totalement vrai : les vieux T-55 sont sensibles au RP-G7, ce redoutable lance-missile à charge creuse présent aujourd’hui sur tous les fronts au Proche et Moyen-Orient. Et un char tchadien au moins en a visiblement fait les frais comme l’attestent les photos des combats. Même chose en Irak, où on a été obligé d’y pourvoir même pour les tout nouveaux véhicules blindés, en les "enfermant" dans de véritables cages d’aluminium chargées d’écarter l’impact de la fusée de bazooka. Autre improvisation de dernière minute qui rend la conduite hasardeuse.

 

Idriss Deby, qui a lui-même utilisé la technique du Toyota avant de prendre le pouvoir, a très bien su comment les mettre en déroute, ces envahisseurs venus du Soudan. Grâce à des techniques COIN (pour counter-insurgency), à savoir des hélicoptères (pilotés par des mercenaires ukrainiens, algériens et mexicains) et un avion, les deux systèmes d’armes étant munis de roquettes. Oui, un seul type d’avion, en trois exemplaires, et pas n’importe lequel. Son existence a été révélée par un autre magazine spécialisé, Air Forces Monthly du mois de mars 2008 (oui, je sais, j’en consomme beaucoup), et c’est assez surprenant : ce n’est pas du tout un avion de chasse, mais un avion d’entraînement : c’est un biplace Pilatus PC-9 à turbopropulseur immatriculé TT-AAX. Celui de l’ancienne patrouille Adecco, pour situer, comme genre d’avion. Un avion acheté comme avion d’entraînement, mais converti en avion de bombardement, car pouvant emporter deux bombes MK81. Deby en possède un seul, plus deux PC-7 rachetés à l’armée française et équipés de nacelles pour canons de 20 mm NC-621 fabriquées par la société française GIAT. L’avion était immatriculé auparavant HB-HRH, il devait être vendu à la Thaïlande et est devenu le TT-OAG, après avoir été vendu par Courtesy Aircraft Sales, une firme... américaine, à condition qu’il ne puisse servir à autre chose qu’à l’entraînement. On est sympas, on vous a retrouvé l’offre de vente sur le net. Le Tchad avait déjà deux PC-7,TT-QAA et TT-QAB, mais le second avait été et remplacé par un autre, le TT-AAX, lui aussi acheté d’occasion aux Etats-Unis. Les trois sont désormais capables de bombarder. Et ne s’en privent pas. Lors du début des combats, Idriss Deby est allé à la rencontre des Toyotas d’invasion avec ses Pilatus et ses deux Mi-17 (son Mi-35 semblant hors d’usage ou inopérant). Puis il est rentré subitement à la capitale, sans qu’on comprenne exactement pourquoi. Même chose au départ des envahisseurs où les Pilatus les ont à nouveau poursuivis.

 

Une utilisation que n’avait pas appréciée la Suisse, vendeuse à l’origine du Pilatus, dès 2006. Et une modification de l’engin dont on avait soupçonné un temps... les Français, à juste raison. C’est en effet grâce à l’action des militaires français, qui ont "sanctuarisé" l’aéroport de N’Djamena, que le président Deby a pu utiliser ses aéronefs, lesquels ont pilonné les groupes rebelles. Sur certaines images, on distingue clairement les PC-9 derrière un Mirage F-1 français de retour de mission photo. Des F-1 qui font au Tchad tout ce qu’ils n’ont pas le droit de faire par ici, dont le radada (ouf !). Pour s’apercevoir aussi que l’appareil avait bien été livré doté de points d’attaches sous les ailes, qui avait donc été renforcées au départ. Signalons aussi que les pilotes tchadiens sont... algériens, Idriss Deby n’ayant jamais pu former les siens en temps et heure.

 

Le Tchad dispose donc d’un avion COIN idéal... manœuvrant, rapide, mais capable de voler lentement, disposant d’un large cockpit pour distinguer à vue les cibles... Le Pilatus avait eu en effet son heure de (sinistre) gloire : le 16 mars 1988, les avions irakiens bombardent Halabdja aux gaz toxiques. 5 000 personnes - hommes, femmes, enfants - seront tuées, et Saddam Hussein exécuté pour ce crime de guerre. Son aviation avait utilisé des Pilatus (cf. Tribune de Genève du 14/9/1992 : "Un pilote kurde de Saddam dénonce l’utilisation des Pilatus"). La firme Pilatus de Stans a en effet livré à l’Irak, dans les années 1980, près de 53 PC-7 et 22 PC-9... L’engin rêvé que n’a pas su retenir l’armée américaine pour l’Irak et ses insurgés... mais le genre d’appareil qui a été choisi par les milices américaines comme Blackwater, qui se mêlent désormais d’assurer les déficiences patentes de l’aviation américaine en Irak. Blackwater ayant sélectionné le SuperTucano. Un appareil très voisin dans sa conception des Pilatus.

 

Une aviation américaine lente à réagir, qui a fini par lancer en 2007 seulement un programme d’équipement pour un avion de type COIN, avec des spécifications... ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’avion sélectionné par Deby : "The USAF said the COIN aircraft will be a lightly armored, two-seat, turbo-prop aircraft capable of locating, tracking, identifying and engaging a variety of targets with a suite of electro-optical/infrared (EO/IR) sensors and laser-guided/ unguided air-to-ground weapons/missiles.The aircraft would be delivered in country no later than November 30, 2008. (...) At least four aircraft come to mind that could fit the USAF requirements, analysts told MAT. They include : U.S. Aircraft A-67 Dragon, the Embraer EMB-314 Super Tucano, the Hawker Beechcraft. AT-6 Texan, the Korean Aerospace KO-1 Wong Bee and the Pilatus PC-9M." Un Super Tucano qui a la cote en ce moment, en raison surtout de son efficacité en Amérique du Sud contre les avions des narco-trafiquants. A moins que l’on ne retienne le Dragon, de Ray Williams, le président de la société US Aircraft et fondateur de US Technology Corporation. A 8 millions de dollars seulement pièce, mais l’appareil passe un peu trop pour un gadget surfait de milliardaire.

 

Le gag ultime étant que l’armée américaine, au Vietnam, avait été confrontée au même problème et avait dû dans l’urgence faire la même chose, à savoir modifier un appareil civil pour en faire un bon COIN, avec le Cessna O2 Skymaster à 50 000 dollars de l’époque. Avant de se résoudre à fabriquer un avion spécialisé assez extraordinaire, l’OV-10A/B Bronco, dont les derniers exemplaires ont servi lors de la première guerre du Golfe. Pour avoir eu la chance de le voir en meeting, je peux vous certifier qu’on aurait pu relancer les chaînes de production sans peine. Des aviations d’Amérique du Sud, dont la Colombie, l’utilisent encore pour lutter contre les fabricants de pavot ou de coca. En Afghanistan, bizarrement, aucun avion de ce type n’est arrivé dans les bagages des Américains, qui savent encore faire de beaux cadeaux aux régimes qu’ils chérissent, tel cet étonnant appareil qu’est le Schweizer RU-38B Twin Condor, offert à Uribe. Ne fais pas chez toi ce que tu fais chez les autres, pourrait être une autre devise de l’US Air Force.

 

L’Histoire n’est vraiment pas le fort des Américains : ils auraient étudié les conflits après le Vietnam, ils seraient tombés sur les Malouines, et un très bon appareil COIN : le Pucara argentin propulsé par du Turbomeca, Astazou XVI-G. Les Américains l’avaient même testé comme lanceur de torpilles ! Finalement, c’était l’Uruguay qui s’en était équipé, ainsi que la Colombie, la Mauritanie et le Sri Lanka dans les années 90. A croire que seuls les pays pauvres ont des insurgés.

 

Même l’armée Philippine a compris ce que l’armée américaine n’avait pas saisi : elle a résolu son problème insurrectionnel de façon encore plus surprenante et drastique : elle a transformé un avion agricole d’épandage en avion antiterroriste, devenant ainsi l’AYRES V-1-A Vigilante. Et ce n’est pas mal vu, car ce type d’avion a toutes les qualités requises, en plus de sa rusticité! En prenant un Rockwell Thrush Commander et en greffant dessus une turbine Pratt and Whitney PT6A-65AG, on obtient un "Turbo-Thrush S2R-T65/5400 NEDS" (Narcotics Eradication Delivery System) utilisé par la Thaïlande, la Birmanie, la Colombie, le Mexique, le Guatemala et même au Belize. A un million de dollars seulement l’exemplaire, c’est l’engin idéal. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que ce soit une firme américaine qui soit à l’origine du projet, et qu’aucun militaire américain n’ait songé à la contacter !! Lobbies militaires obligent, encore une fois ! La Colombie qui a fini elle aussi en définitive par prendre des Super-Tucanos brésiliens en 2005.

Quatre années pour s’apercevoir de ce qu’il lui fallait comme avion, malgré l’exemple précédent du fiasco vietnamien, chapeau l’US Air Force : des petits pays comme le Tchad ou les Philippines auraient de meilleurs conseillers militaires que ceux qui entourent W. Bush ? Les gens de Blackwater seraient plus doués que ceux du Pentagone ? Ou ces derniers sont tellement enfermés dans leur citadelle d’affairistes et de lobbyistes qu’ils ne savent pas analyser une situation sans penser en priorité à ce qu’un contrat va leur rapporter directement ? Il est vrai qu’on doit se faire moins de beurre en vendant des avions agricoles que des jets furtifs à tuyères orientables ! Avouez que l’histoire vaut son pesant de mouron d’être aujourd’hui révélée : l’aviation tchadienne comme exemple donné à l’US Air Force, voilà qui n’est pas commun et qui démontre surtout que les dirigeants militaires américains sont loin des réalités qu’ils auraient dû anticiper depuis longtemps, toutes les guerres actuelles tournant à des guérillas, et rendant obsolètes les matériels imaginés il y a plus de vingt ans pour la plupart. On n’écrase pas les mouches avec un marteau et encore moins avec des bulldozers. Fussent-il volants.


 
 par morice
  mardi 15 avril 2008


Source: AgoraVox.fr

Publié dans Politique

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