TCHAD : - Enième Premier ministre ! Pourquoi et que va t-il - faire de nouveau ? - Que mijote l'Elysée ?

Publié le par Hamid K.

Par le Dr Souleyman Issa Saleh

Il est de notoriété publique qu’au sein du système Deby, un Premier ministre remplit à peine le rôle de simple faire valoir, tant il est dépourvu de pouvoir et d’influence, privé même de la moindre autorité de peser sur les activités d’ordre purement administratif. A cette charge, Deby a usé et abusé un bon nombre d’individus aux profils contrastés, et aucun d’entre eux n’a laissé une trace, pas même un vague souvenir. L’on peinerait à établir la liste nominative précise et complète de ces Premiers Ministres aussi précaires qu’empressés de jouer maladroitement le rôle d’homme de paille. Il est vrai, au poste, on ne peut ni mourir de faim, ni de soif, c’est un avantage à ne pas mépriser, surtout en ces temps particulièrement durs pour les Africains en général et les Tchadiens en particulier. C’est aussi un titre à inscrire en caractères gras  et en lettres majuscules sur sa carte de visite. Ajoutons que la fonction a bien d’autres avantages plus ou moins avouables, ce qui explique qu’elle est très courue et représente, pour beaucoup de politiciens, un objectif en soi.

 





Le nouveau appelé au titre de Premier Ministre, a pour nom et prénoms, Youssouf Saleh Abbas, plus connu en France qu’au Tchad où il peut revendiquer une certaine sympathie dans quelques cercles restreints de cadres civils. De son pays natal, en dehors de certains quartiers de la capitale Ndjamena, il pourrait difficilement avouer connaître la société tchadienne et le Tchad dans ses multiples facettes. Il n’a jamais eu de parti politique, ni militer dans une organisation de terrain en y mouillant sa chemise. Son appartenance au Frolinat de jadis, tout comme, plus récemment, son adhésion au MDJT de feu Youssouf Togoïmi n’ont été que de pure forme. En effet, il n’a jamais cru devoir rester trop longtemps et loin de son petit nid douillet de Paris. Youssouf Saleh Abbas est l’archétype de politicien de salon. Ce qui signifie, entre autres, qu’il est totalement désarmé face à un Deby qui entretient le plus grand mépris pour ceux qu’il appelle les « blablateurs » et « ces gens qui n’ont jamais manié une arme de leur vie ». Il fera donc, ce que Deby voudra qu’il fasse, à l’instar de tous ceux qui l’ont précédé dont certains pouvaient, à juste titre, se prévaloir d’avoir quelques cartes en main. Au fait, l’intéressé aurait-il d’autres prétentions que celle d’obéir au doigt et à l’œil pour essayer de garder le plus longtemps possible son fauteuil ?

 

Pour rafraîchir notre mémoire, rappelons-nous qu’il y a quelques mois déjà, l’intéressé et ses amis ont ébruité le tout Paris de l’imminence de sa nomination comme Premier Ministre. Beaucoup n’y avaient accordé aucun crédit, d’autres ont haussé les épaules disant qu’avec le Général Président il ne faut rien écarter et s’en sont allés d’un gros éclat de rire. Les plus futés l’ont entrevu venir. Voilà qui est arrivé, les sceptiques et les rieurs sont donc loin du compte, tandis que les malins ont vu juste. Toutefois, pour éviter un humiliant revers précoce, Deby étant dangereusement imprévisible, le tout nouveau Premier Ministre ferait bien de tenir en veille ses appuis parisiens. A moins que ces derniers ont commencé déjà à regarder ailleurs…

Dans sa toute première déclaration confiée à RFI, le 17/04/2008, le tout nouveau Premier Ministre indique qu’il va tenter de convaincre les partis politiques d’opposition à participer à un Gouvernement de large ouverture (reprenant à son compte une promesse déjà faite par Deby assez récemment), se consacrer aussitôt à résoudre les problèmes quotidiens des Tchadiens. Résoudre les problèmes quotidiens des Tchadiens ! L’on croit rêver ! Quant à l’Opposition politico-militaire, elle n’a même pas eu droit à un mot, dans un sens comme dans l’autre. Sujet trop sensible chez debyland. C’est dire que Youssouf Saleh Abbas est un homme qui dort les yeux ouverts et sait où mettre les pieds. D’ailleurs, Conseiller diplomatique de son Président depuis près d’un an, il s’est arrangé pour garder son statut de réfugié politique en France, et aujourd’hui nommé premier Ministre, il va sûrement continuer à garder jalousement ce « sésame, ouvre-moi la porte ». Sacré adepte de haut voltige ce Youssouf Saleh Abbas ! Il doit disposer d’un solide carnet d’adresses dans le milieu des « spécialistes » des affaires tchadiennes à Paris pour ainsi jouir d’un tel privilège, un privilège de plus en plus rare sous Sarkozy.

Ceci étant, l’annonce de cette nomination a été plutôt mal accueillie du côté du cercle restreint de l’Elysée. En effet, depuis un peu plus d’un mois, à l’Elysée, les Conseillers en charge du dossier Tchad semblaient travailler sur des hypothèses différentes sinon opposées ; des Chefs d’Etat, des spécialistes français et africains sont consultés, des opposants comme Ngarlejy Yorangar et Lol Mahamat Choua sont contactés, voire « travaillés ». Lol Mahamat Choua – suprême marque d’intérêt – a même été reçu par Sarkozy en personne et, contrairement aux pratiques de RFI, la voie de la France a donné, sur plusieurs jours, une large diffusion de cette audience. L’on a aussi remarqué un regain d’intérêt brusque au sujet du cas Ibni Oumar Mahamat Saleh, cet opposant politique disparu dans les galeries souterraines de Deby d’où l’on ressort rarement vivant.

 






Yorongar, l’opposant pur et dur, l’homme du verbe haut et cru, semble curieusement redécouvrir et apprécier, ces derniers temps, le charme courtois du langage diplomatique tout en finesse et symboles, même si sa posture laisse paraître comme l’impression d’un malaise qu’il a du mal à cacher sous son large sourire (légèrement crispé) rehaussé de ses belles dents blanches. L’homme qui fait de sa libération tout un mystère chaotique a bien du mal à avouer tout bonnement et simplement qu’il doit son salut à l’intervention ferme et efficace des Autorités françaises soucieuses de limiter les dégâts subis par leur image largement ternie suite au scandale de l’Arche de Zoé, les déclarations irresponsables et provocantes de Sarkozy à cette occasion ; suite également, à l’engagement armé brutal qui a permis de sauver Deby ; suite enfin aux violations massives des droits humains perpétrées par leur protégé après le retrait des forces dissidentes de Ndjamena. Il n’y a rien de mal à ce que Yorangar dise la vérité et remercier ceux qui l’ont sauvé d’un danger mortel, au lieu de s’enfermer dans les mailles d’une histoire mal construite, mal racontée et pleine de contradictions. A l’évidence, Yorongar vit actuellement une situation qu’il a du mal à gérer et qui le destabilise.

 

 










Lol Mahamat Choua, lui, depuis son arrivée à Paris, balbutie des propos décousus, imprécis, nébuleux et déconcertants où l’irrésolution le dispute à l’angoisse. Cette perle, par exemple : D’abord, il affirme avoir été enfermé dans une cellule située dans le secteur de la gendarmerie, et quelques jours après, il prétend avoir été simplement gardé, très bien traité, dans une villa jouxtant deux résidences d’Ambassade. Il a, de justesse, évité de tomber dans le ridicule d’affirmer qu’il jouissait des mêmes avantages et privilèges que ses voisins diplomates. Pourtant, à l’observer de près, son état physique dément absolument le bon traitement qu’il revendique au moyen d’une langue farineuse. De son entretien avec Sarkozy rien n’a filtré, excepté le refrain maintenant bien rodé sur le sort de Ibni Oumar Mahamat Saleh. En dépit de toutes ses acrobaties, Lol s’est vu le strapontin de Premier Ministre lui filer sous le nez. A vouloir être trop habile on s’y perd...et Grand Dieu, que ce Deby est sans pitié !

 

Tous ces développements nouveaux autour du dossier Tchad ont, sans l’ombre d’un doute, un but. Mais, lequel ? N’étant pas dans les secrets de la françafriquie, l’on se retient d’aller vite en conjectures, sauf à avancer ce qui suit : Toutes ces manœuvres semblent se dérouler, du moins au stade actuel, sans la moindre concertation, ni avec Deby, ni avec les politico-militaires, les deux vraies forces qui comptent réellement dans ce pays. Serait-on, dès lors, à la phase préparatoire d’un processus devant conduire à la mise en place d’un Gouvernement de transition de large union doté de larges pouvoirs bénéficiant du soutien de la Communauté Internationale et de l’EUFOR avec la mission d’obtenir un cessez-le-feu, d’arracher un consensus général en vue d’organiser des « élections libres, démocratiques, transparentes sous supervision internationale ». En somme, le remake au Tchad de l’expérience ivoirienne avec à la tête du Gouvernement le banquier Konan Banny, expérience qui, faut-il le rappeler, a lamentablement échoué en laissant de très mauvais souvenirs. Mais, c’est bien connu, la françafriquie aime la répétition des erreurs même les plus sanglantes. Deby acceptera-t-il d’être déshabillé et voir un quidam sorti de nulle part, ne disposant  même pas d’un demi peloton blindé porter ses propres costumes de Général Président ? Les politico-militaires se seraient-ils à ce point dupes de bénir une machination aussi sordide ? Et, que gagnerait le peuple tchadien avec un tel système imposé, soutenu et géré par l’étranger à travers des pantins aux couleurs locales, un système qui, de toutes les manières, est appelé à se disloquer ? Rien que l’aggravation et la prolongation de son martyre. Il n’y a que les positionnistes de tout bord qui appelleraient de toutes leurs forces ce genre de cas de figure où ils pourraient exceller sans effort et sans dommage. Oh, ils peuvent toujours courir…
Deby, lui, bien au fait des choses qui se murmurent ou se trament, a pris de l’avance, et a sorti de sa gibecière un Premier Ministre de son cru, tirant le tapis sous les pieds de son ami Sarkozy.

Toutefois, l’histoire et les histoires continuent. Rien n’est définitivement joué, loin s’en faut. La françafrique va revoir, corriger et réactualiser ses plans. Deby continue de se rééquiper, recruter, creuser des fossés, acheter les consciences, surveiller ses arrières. L’opposition politico-militaire est en train de réexaminer et affiner sa stratégie offensive et ses tactiques de combat tout en se renforçant humainement et matériellement. Le vaste et hétéroclite conglomérat comprenant partis politiques, société civile, associations citoyennes, politiciens solitaires chasseurs de sinécures et de prébendes, illuminés autosatisfaits qui se croient prédestinés à sauver le Tchad et d’autres francs-tireurs… tout ce vaste échiquier va donc continuer sa quête inlassable de positionnement et de repositionnement. Il y a aussi beaucoup d’honnêtes compatriotes qui ont choisi de rester à l’écart de ce qu’ils considèrent comme un désespérant imbroglio, un champ de bataille de gladiateurs où ils ne trouvent pas leur place, et attendent patiemment de jours meilleurs pour mettre leurs talents au service de leur pays, et au mieux de leurs capacités. Français, Libyens et Soudanais surveillent le feu de la marmite qui boue, attisent ou refreinent l’ardeur des flammes en fonction de la direction du vent, pardon, de leurs intérêts.

Les acteurs du jeu pour le « salut » du Tchad sont nombreux, leurs objectifs variés, pas ou peu de convergence d’approches et d’intérêts, pas non plus de médiateur neutre, indépendant et désintéressé, et pour tout dire une situation des plus complexes et des plus inquiétantes. Rien n’est encore réglé, rien n’est encore gagné, et rien n’est encore perdu. Mais une chose est indéniable : Le ciel au dessus du Palais Rose (Présidence) s’assombrit de jour en jour. Son locataire et son clan sont désemparés malgré les apparences qui se veulent sereines et les fanfaronnades de circonstance. Suffisant pour que les devins susurrent aux oreilles du peuple que la fin du régime est déjà signée. Evidemment, ces confidents des « djinn » ne donnent aucune date.  Alors, on attend…
 

Docteur Souleyman  Issa  Saleh
souleymaneis@yahoo.fr



Source : Zoomtchad.com

Publié dans Politique

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