Entretien avec Nagoum Yamassoum conduit par Charles Zorgbibe*

Publié le par Hamid K.




Charles Zorgbibe (CZ) –
Vous avez été mon élève au début des années 1980, et je salue cette occasion de nous retrouver « vingt ans après », comme dans le roman d’Alexandre Dumas...

Nagoum Yamassoum (NY) –
J’ai en effet été votre étudiant en 1981-1982, dans le cadre du 3e cycle de diplomatie de la faculté de droit de Paris-sud, dont vous étiez le doyen. Puis vous avez contribué à ma nomination comme assistant à l’Institut international d’administration publique, l’ancienne École de la France d’outre-mer.

C. Z. – Vous avez fait partie de la première promotion du « diplôme d’études supérieures spécialisées de diplomatie », premier diplôme de ce type créé en France, grâce à l’appui de Raymond Barre. Ce 3e cycle a « fabriqué » un grand nombre de ministres et d’ambassadeurs d’Afrique et d’Amérique latine. Mais vous êtes, pour l’heure, notre seul Premier ministre. J’ai gardé de vous le souvenir d’un étudiant extrêmement sérieux, à la fois très volontariste et très discret. Comment devient-on Premier ministre du Tchad ?

N. Y. – Je suis rentré au Tchad en 1989, un peu contraint car je n’avais plus de travail universitaire. Sur le plan administratif, il n’y avait pas de problème : j’étais déjà, avant de partir pour Paris, fonctionnaire tchadien. À mon retour, j’ai repris du service au ministère de l’intérieur, puis de la coopération. En 1990, j’ai été nommé professeur de droit public et doyen de la faculté de droit de Ndjaména.

C. Z. – Le contexte politique était difficile…

N. Y.  – J’ai connu les derniers jours du régime d’Hissène Habré. L’atmosphère était suffocante, au sens physique du terme. C’était un régime aux abois, qui voyait sa fin approcher. La folie meurtrière avait atteint un paroxysme. Arrestations, disparitions soudaines, etc. La police politique était omniprésente.

C. Z. – Puis le régime s’est effondré… Hissène Habré a fui le pays devant l’avancée des groupes armés d’Idriss Deby.

N. Y. – Du jour au lendemain, tout s’est effondré, comme un château de cartes. C’était irréel. Nous avions soudain la possibilité de parler librement, de voyager, d’aller au Cameroun voisin. L’Union des journalistes tchadiens obtenait du nouveau pouvoir l’engagement de respecter la liberté de la presse.

C. Z.  – Et votre propre carrière a pris un nouveau cours…

N. Y. – J’étais doyen de la faculté de droit, un poste stratégique dans cette période de changement. À partir de 1992, ma carrière est devenue trépidante : j’ai été successivement directeur adjoint du cabinet du Président, puis ministre de l’éducation, secrétaire général de la présidence de la République, conseiller juridique du Président, ministre de la culture, enfin président du Conseil constitutionnel, qui venait d’être créé.

C. Z. – Vous faisiez partie du cercle dirigeant du nouveau régime.

N. Y. – Disons que j’étais membre du petit comité technique qui a donné forme à l’État de droit : nous avons rédigé la constitution et la loi électorale. C’était une tâche exaltante.

C. Z. – Comment vous expliquiez-vous ce changement politique ? Dans votre esprit, tout cela était lié à la chute du mur de Berlin, à l’effondrement du communisme ?

N. Y. – Nous pensions plutôt à une volonté nouvelle de la part de la France, à ce qu’on appellera plus tard « l’esprit de La Baule », en référence à un sommet franco-africain qui a marqué l’opinion publique. Les « bailleurs » (c’est ainsi que nous désignons les grandes puissances, ce n’est pas le vocabulaire de votre cours...) avaient cessé de soutenir les dictatures. Hissène Habré, par exemple, avait compris qu’il n’avait plus de soutien.

C. Z. – Vous avez participé à la « Conférence nationale » qui s’est ouverte le 15 janvier 1993. Vos « États généraux de 1789 » en quelque sorte ?

N. Y. – Oui ! Au début, il y avait beaucoup d’enthousiasme. Et beaucoup de frustration à la fin. Entre ces deux moments s’est opérée une prise de conscience : la nécessité de ne pas répéter les erreurs commises ailleurs, par exemple au Togo. Cette erreur qui consistait à enlever au chef d’État en place tous ses pouvoirs, à en faire une sorte de potiche. Ce n’était pas une solution, mais l’annonce d’un choc en retour, puisque Deby avait manifesté la volonté de ne pas se laisser dépouiller.

C. Z. – Vous expliquez ainsi le conflit qui éclate en septembre 1993 entre le chef de l’État et le Premier ministre de la période de transition, Fidèle Moungar ?

N. Y. – Certains avaient pris au pied de la lettre l’expression « Conférence nationale souveraine » et cela provoquait des tensions. Il ne fallait pas acculer le président et provoquer un cycle de coups de force et de coups d’État.

C. Z. – Quel était le jeu des partis, puisque le système politique était désormais ouvert, avec des partis multiples ?

N. Y. – Ici encore, la situation était très complexe. Le multipartisme a été proclamé par la « Charte nationale transitoire » et une ordonnance a réglementé l’activité des partis. Tout cela, dès la disparition du régime Habré, et après trente ans de parti unique ! Mais ce dernier a laissé des traces, des réflexes… Ainsi, 90 % des anciens responsables du parti unique d’Hissène Habré sont devenus les cadres du parti  du président Deby.

C. Z. – Comment était organisé ce nouveau parti du Président ?

N. Y. – À l’origine, c’était un mouvement de guérilla, une coalition de groupes armés, insurgés contre le régime d’Habré, et que Deby est parvenu à fédérer à la veille de sa victoire, à la mi-1990. Il y avait aussi une aile politique, des militants qui réfléchissaient aux futures institutions : ils étaient en exil à Paris, à Cotonou, à Ouagadougou. Mais, une fois installé au pouvoir, Deby a lancé le mot d’ordre d’union nationale. Il a ouvert son parti aux anciens compagnons d’Habré. Mais d’autres partisans d’Habré ont créé des partis d’opposition.

C. Z. – Le multipartisme a été long à mettre en place ?
N. Y. – Oui, très long. Il fallait à tout prix éviter des partis à base régionale ou tribale. Nous avons exigé que chaque direction partisane représente dix des quatorze régions du pays. Mais ce fut un échec : les partis ont lancé des appels d’offres pour recruter des Tchadiens d’autres régions… Nous avons aujourd’hui cinquante partis officiellement reconnus.

C. Z. – En 1999, vous devenez Premier ministre. Votre profil est celui d’un technicien ?

N. Y. – Oui, la démocratie est en place. Le 31 mars 1996, la nouvelle constitution a été adoptée par référendum. Le 3 juillet 1996, Deby a été élu président au second tour du premier scrutin pluraliste universel de l’histoire du Tchad. Il fallait désormais gérer…

C. Z. – Quel est votre bilan économique ? Le Tchad est devenu un grand pays pétrolier...

N. Y. – Oui, avec le plus grand chantier d’Afrique : un « contrat » de trois milliards sept cent millions de dollars.

C. Z. – Les découvertes en Angola sont tout de même supérieures à celles du Tchad ?

N. Y. – Certes, mais en Angola les infrastructures existaient déjà. Au Tchad, tout était à faire, avec cet oléoduc qui va traverser le Cameroun et permettre à ce pays de bénéficier d’une partie de la « manne » pétrolière.

C. Z. – Vous avez réorganisé le consortium des sociétés exploitantes.

N. Y. – Un mois avant ma nomination à la tête du gouvernement, un conflit avait éclaté : Elf et Shell avaient quitté le consortium. La France semblait vouloir nous mettre en difficulté. J’ai donc composé un nouveau consortium, avec Exxon, Chevron et la société pétrolière de Malaisie.

C. Z. – Une grande partie de votre temps a été consacrée aux négociations avec le Fonds monétaire et la Banque mondiale...

N. Y. – Nous avions les mains liées. Il nous fallait absolument un programme d’« ajustement structurel », négocié avec le Fonds et la Banque. C’était une sorte de légitimation préalable de notre action. Sans cela, rien n’était possible.

C. Z. – Cet accord sur le fameux « ajustement » fut difficile ?

N. Y. – Très difficile. Le programme portait sur les finances publiques. Il a provoqué les protestations des agents publics, puisqu’il prévoyait un double blocage, à la fois des recrutements et des salaires. À l’exception, cependant, de deux secteurs prioritaires : l’éducation nationale et la santé.

C. Z. – Vous avez eu des grèves, une explosion sociale ?

N. Y. – Non. Quelques manifestations très limitées. En fait, nous avons agi en étroite concertation avec les acteurs sociaux, nos trois centrales syndicales et le puissant syndicat des enseignants, qui est autonome.

C. Z. – Vous deviez aussi désengager l’État tchadien en privatisant les principales entreprises publiques ?

N. Y. – Nous avons privatisé une entreprise sucrière et la gestion de l’électricité, au profit de deux sociétés françaises (dont une filiale de Vivendi : nous verrons bien ce que cela donnera, c’est la filiale « environnement »), ainsi qu’une entreprise d’entretien des routes qui a été acquise par des capitaux soudanais.

C. Z. – Sur le plan purement politique, quel est votre bilan ?

N. Y. – Nous avons recherché l’apaisement. Les deux années et demie de notre gouvernement ont été une période d’apaisement politique et social. Elles ont permis des élections d’une totale régularité : présidentielle le 20 mai 2000, législatives le 21 avril 2002. Nous avons dialogué avec les divers partis politiques, nous avons établi un consensus, nous avons réussi à préserver la paix publique.

C. Z. – Sur ce plan, la nouvelle richesse pétrolière du pays n’a pas eu d’effet destructeur ?

N. Y. – C’était ma hantise. J’ai donc créé une institution très originale, unique au monde : un « collège de surveillance des revenus pétroliers ». C’est une institution indépendante, composée de neuf membres : le gouverneur de la banque centrale, le directeur du trésor, les délégués des principales organisations non gouvernementales. Ce collège a un rôle essentiel : il doit se prononcer sur l’utilisation des revenus pétroliers, autoriser toute dépense sur ces revenus.

C. Z. – Vous avez quitté le pouvoir il y a quelques semaines. Y-a-t-il eu une crise entre le Président et vous ?

N. Y. – Pas du tout. Ma mission était terminée, après les élections législatives d’avril 2002, au cours desquelles nous avons remporté 112 sièges sur 155.

C. Z. – Et quelle est votre situation aujourd’hui ? Vous êtes en réserve de la République ?

N. Y. – Si l’on veut…

C. Z. – Des incidents sanglants viennent de se produire…

N. Y. – Ils sont de deux sortes. D’une part, le « Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad », un mouvement de guérilla de l’ethnie toubou, avec lequel nous avions signé un accord de réconciliation, le 7 janvier 2002 à Tripoli, a repris les armes au nord du pays, après la mort accidentelle de son chef : peut-être pour prouver que le mouvement existe toujours. D’autre part, l’ancien chef d’état-major de l’armée centrafricaine s’est réfugié au Tchad après une tentative de coup d’État et nous sommes harcelés, sur notre frontière sud, par des groupes centrafricains plus ou moins incontrôlés. Vous voyez, la nécessité de l’apaisement est toujours à l’ordre du jour.

C. Z. – Quel est votre sentiment sur l’avenir de la démocratie au Tchad et, plus généralement, en Afrique ?

N. Y. – Mon appréciation est globalement positive : nous avons installé des États de droit. Mais une régression est toujours possible. Le combat pour la démocratie continue. En Europe, au XVIIIe siècle, on vantait la « séparation des pouvoirs » à la Montesquieu. Dans le monde d’aujourd’hui, le concept est celui de la « bonne gouvernance », mais c’est toujours la même idée. Comment limiter les pouvoirs, surtout en Afrique où nous avons une tradition de pouvoir exécutif fort. Nous ne devons pas nous cacher la réalité : l’exécutif en Afrique, c’est d’abord un président avec de très grands pouvoirs ; l’image du « chef » est très forte dans le subconscient collectif africain. Il faut admettre l’existence de ce chef, mais l’entourer de toutes sortes de contre-pouvoirs, imaginer tous les contre-pouvoirs possibles… alors qu’on fait souvent l’inverse. On a trop souvent, dans nos États, tendance à « mimer » les institutions du Nord, et à aboutir ainsi à un simulacre de démocratie, un système démocratique très superficiel, peu enraciné.

C. Z. – Quel regard portez-vous sur la situation internationale de l’Afrique, depuis la fin du système bipolaire ?

N. Y. – Ma thèse de doctorat portait sur l’Afrique dans le système bipolaire. À l’époque –c’était avant la chute du mur de Berlin – j’avais analysé les stratégies des deux superpuissances, la façon dont elles manipulaient les élites africaines. Tout particulièrement, par la coopération militaire.

C. Z. – L’Afrique était alors un enjeu entre les « Grands ». Elle n’est plus un enjeu dans un monde dominé par une seule puissance…Le regrettez-vous ?

N. Y. – Non. La situation internationale actuelle est tellement supérieure, moralement.

______________________________

Nagoum Yamassoum, Premier ministre du Tchad de 1999 à 2002.

Charles Zorbigbe Président du comité éditorial de Géopolitique africaine/African Geopolitics.



Source : Le blog de Lyadish

Publié dans Politique

Commenter cet article