L'histoire télescopique des mouvement rebelles tchadiens

Publié le par Hamid K.

Le Tchad, champion du monde des mouvements rebelles
Par René-Jacques Lique / tchadoscopie blog

 

 

Le Tchad est sans aucun doute, sans conteste, et sans aucun rival capable de jouer dans la même catégorie que lui, recordman du monde des mouvements rebelles.
Résultat : des centaines de sigles incompréhensibles pour qui pose un regard novice sur la politique tchadienne, mais des sigles qui révèlent un malaise profond au pays du « démocratiquement élu ».

Le premier, le Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT), a été créé le 22 juin 1966 par Ibrahima Abatcha au Soudan (déjà), six ans après la proclamation de l’indépendance. C’était un peu normal. A l’époque, le premier président tchadien, François Tombalbaye, originaire du Sud du Tchad, intronisé le 11 août 1960, avait interdit tous les partis politiques dès le 19 janvier 1962.

Le FROLINAT rassembla alors des musulmans du nord et du centre-est, mais également des opposants de toutes origines. Le Frolinat était soutenu par le Soudan et menait ses opérations à partir du Tibesti. La France envoya (déjà encore) ses troupes au secours du régime de Tombalbaye en février 1968.

A partir de ce moment-là, ce fut l’engrenage sans fin : rébellion, prise du pouvoir, nouvelle rébellion et la France, toujours acteur et « solidaire » du régime en place.

Aussi, l’histoire politique du Tchad se conjugue-t-elle avec les factions armées, qui tout à tour ont donné un « président » au pays : Goukouni Oueddeï, chef du FROLINAT, fut nommé président du Conseil d’Etat provisoire le 24 mars 1979. Tout juste le temps de passer le flambeau à la tête de l’Etat le 29 avril 1979 à Lol Mohamed Shawwa qui dirigeait le Mouvement populaire de libération du Tchad (MPLT).

Le 21 août 1979, Goukouni Oueddeï redevient chef de l’Etat et chef du gouvernement, à la suite d’une conférence de réconciliation nationale qui s’est tenue à Lagos au Nigeria.

Pas moins de onze tendances politico-militaires y participèrent. C’est le début des sigles incompréhensibles pour qui pose un regard novice sur la politique tchadienne. A l’époque, on trouve entre autres – que les oubliés nous excusent – le CDR, le groupe ACYL, le CCFAN tendance Goukouni, appelé encore la « deuxième Armée », le FROLINAT-VOLCAN, le FROLNAT-FPL, la « troisième Armée », le FROLINAT Fondamental, le MPLT, les FAO …

Vous suivez ? Non ? Vous n'êtes pas les seuls. Les Nigérians, qui s’arrachaient les cheveux lors de cette conférence de paix en 1979, ont proposé que tous ces mouvements gardent le sigle FROLINAT, en y accolant chacun un autre sigle pour marquer sa différence.

 

Avec l’arrivée au pouvoir de Déby, c’est le grand boom des mouvements rebelles

On n’entre pas dans le détail de l’histoire et on saute directement à la période Idriss Déby, qui s’empare du pouvoir en décembre 1990, à la tête de son propre mouvement rebelle, le Mouvement patriotique du salut (MPS), en venant (encore) du Soudan voisin. Le président en place, Hissein Habré, fuit N'Djaména pour se réfugier déjà ou à nouveau au Cameroun, avec l'étape obligée à Kousséri.

Mais avec l’arrivée au pouvoir de Déby, c’est le grand boom des mouvements rebelles, le feu d’artifice. Tous les anciens reprennent du service comme le Conseil démocratique de la révolution (CDR) d’Acheikh Ibn Oumar, mais cette fois, le Sud du pays fournit lui aussi un beau contingent de rébellions, Idriss Déby étant originaire du Nord-est du Tchad et son armée, formée essentiellement de membres de son ethnie, les Zaghawas, ayant la main particulièrement lourde et facilement meurtrière envers les sédentaires paysans du sud du pays.

On cite en vrac, le Comité national de redressement du Tchad (CNRT) d’Abbas Koty, le Comité de sursaut national pour la paix et la démocratie (CSNPD) de Moïse Kette, les Forces armées pour la République fédérale (FARF), le Front national du Tchad (FNT).

Idriss Déby réussit aussi l’exploit de générer des mouvements dans le Nord, le Tibesti plus précisément où se crée, en mars 1999, le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), dirigé alors par Youssouf Togoïmi.

Vous êtes complètement perdus ? Pas grave, on continue. Et encore, on a été gentil parce qu’on aurait pu vous parler du Mouvement pour la Démocratie et le Développement (MDD), basé dans la région du lac Tchad et créé en 1995, enfin juste de la tendance Moussa Medella, pas de celle d’Ibrahim Mallah pour ne pas trop vous égarer.

Ou encore de la merveilleuse CMAP (Coordination de mouvements armés et partis politiques de l'opposition) qui a regroupé un temps le Front National du Tchad Rénové (FNTR) de Ahmat Yacoub, l’Action Tchadienne pour l'Unité et le Socialisme (ACTUS) du Dr Ley Ngardigal Djimadoum, le Front Uni pour une alternance démocratique au Tchad (FU/ADT) de Jean-Prosper Boulada, le Rassemblement pour le progrès et la justice sociale (RPJS) de Mme Bourkou Louise Ngaradoum, le Front Extérieur pour la Rénovation (FER) d’Antoine Bangui, le Front Démocratique Populaire (FDP) du Dr. Nahor, l’Alliance des Démocrates Résistants (ADR) d’Younous Ibedou, la Convention des Forces Nationalistes (CFNT) de Moussa Tchorgué - respirez …soufflez … - le Conseil d'Union pour le Renouveau (CURE) d’Amadou Ahidjo Ngaro, la Force pour le Ratissage, le Regroupement et le Redressement du Tchad (FRRRT) de Yaya Batit Ali, le Front Uni pour une alternance démocratique au Tchad (FU/ADT) de Jean-Prosper Boulada, et, on allait l’oublier, le Mouvement pour la Révolution Populaire (MRP) de Titinan Biré. De la belle ouvrage cette CEMAP !

Vous souriez, vous pensez que c’en est assez ? Naïfs et bien heureux qui ne connaissez pas le Tchad.

Idriss Déby dure au pouvoir. Il est élu et réélu en 1996, 2001 et 2006. Une telle durée, ça crée des divisions, des rancunes, des exclus, des disgrâces, des conflits interethniques.

A titre d'exemple, la première "tentative de putsch" contre son régime a eu lieu le 13 octobre 1991, par son ancien bras droit, le colonel Maldom Abbas, qui était soutenu par une dizaine de responsables politiques et militaires appartenant pour la plupart à l'ethnie Hadjarai. Il s'agissait d'un premier conflit de partage du pouvoir, entre les Hadjarai (l'ethnie du colonel Maldom Abbas) et les Zaghawa (ethnie du président Idriss Déby).

 

2005-2006, le feu d'artifice pour les rébellions

Aussi, l’apothéose, le bouquet final du feu d’artifice des mouvements rebelles, ce sont les années 2005-2006, avec les divisions au sein même des Zaghawas. C’est aussi l’arrivée du fameux FUC (Front uni pour le changement) de Mahamat Nour, un tama du sud-est.

Le premier communiqué, annonçant la création du FUC est daté du 28 décembre 2005. Attendez, ne croyez pas que c'est aussi simple, car Mahamat Nour, avant de créer le FUC avait créé le 31 octobre 2005 le Rassemblement pour la démocratie et les libertés (RDL).

Qui est donc ce Mahamat Nour ? Est-il sorti ex-nihili des sables du désert ? Point sans faut. Il est parenté à un certain colonel Mahamat Garfa.

Ah bon et alors ? Rien, sauf que ce Mahamat Garfa, c'était jusqu'en 2003 le patron de l'ANR. "La quoi ?", demandez-vous. "A", plus loin "N" et juste derrière "R". A-N-R, l'Alliance nationale pour la résistance. L'ANR avait été créée le 16 novembre 1995, par la réunion de cinq mouvements d'opposition (l'ANTD - le FNT - les FARF - le CDR - le FAIDT). Aussi, Nour, qui comprend sur le tard que n'étant pas zaghawa, il n'a aucune chance d'occuper un poste important dans l'armée même s'il fut un temps préfet de Biltine, rejoint cette alliance.

Mais l'ANR vivote et ne fait guère tonner le canon, à part quelques occupations temporaires de villages sans importance.

Las, en janvier 2003, sous l'égide du ministre gabonais des Affaires étrangères de l'époque, Jean Ping, l'ANR signe à Libreville un accord de paix avec le gouvernement d'Idriss Déby, un accord qui prévoit le retour au bercail des combattants rebelles.

Mahamat Garfa rentre au pays et devient ministre des Postes et des nouvelles technologies de la communication dans le gouvernement d’Idriss Déby. Il est récompensé et c'est bien le seul. Le gros des combattants de l'ANR ne rejoint pas l'armée nationale, ou pire, ceux qui l'ont fait désertent rapidement après avoir reçu un joli stage de formation Moussoro et des équipements tout neufs. L'ANR est alors reprise en main, de Paris par son porte-parole, Mahamat Abo Sileck et sur le terrain par Mahamat Nour, tous deux ayant rejeté l'accord de paix de Libreville.

Mais la brouille entre ces deux "parents" ne tarde pas à venir et c'est avec une partie de troupes de l'ANR que Nour a pu créer d'abord le RDL puis le fameux FUC.

On vous sent chavirer quelque peu.

"Pourquoi le fameux FUC ?", nous direz-vous. D'abord parce que cet acronyme en a fait sourire plus d'un. Ensuite, parce que ce fut le premier mouvement rebelle à s'approcher aux portes de N'Djaména et à menacer sérieusement le régime de Deby.

Le 13 avril 2006 des éléments rebelles du FUC ont réussi à s'infiltrer à l'intérieur de N'Djamena, mais l'armée française aidant, Idriss Deby réussit à repousser cette offensive.

Comment le FUC avait-il pu en arriver là ? Tout simplement grâce à Deby lui-même qui, en aidant et soutenant les mouvements de rébellions au Darfour en guerre contre le régime de Khartoum, a poussé le Soudan à allumer un contre-feu. Le président soudanais Omar El Béchir s'est fait un plaisir d'armer et d'équiper à son tour le FUC de Mahamat Nour pour déstabiliser le régime tchadien.

Le soutien mi-figue mi-raisin du régime de Déby aux rebelles soudanais en guerre contre Khartoum a causé des dégâts au cœur même du pouvoir à N'Djaména.

 

On vous sent "crispés", alors résumons un peu tout ça, le temps d'une pause-café.

On est en 2006. A votre gauche, le Tchad et son président Idriss Déby, qui soutient deux rébellions agissant au Soudan dans la région du Darfour. Les combattants de ces deux mouvement rebelles soudanais, le Mouvement pour la justice et l'égalité (MJE) et le Mouvement de libération du Soudan (MLS), sont majoritairement d'ethnie Zaghawa, à laquelle appartient aussi Idriss Déby. Il y a pour lui un "devoir de solidarité" vis-à-vis de ses "frères" Zaghawa, maltraités au Soudan voisin.

A droite, le Soudan, dirigé par le président Omar El Béchir, qui lutte contre ces rebelles du MJE et du MLS, avec son armée mais aussi avec les non moins fameuses milices arabes, appelées "djandjaouides" (ou "Janjaweed", ce qui veut dire littéralement "les cavaliers de guerre"). Omar El Béchir, qui en veut à Deby de soutenir ses frères, les rebelles du MJE et du MLS, appuie de son côté le FUC de Mahamat Nour.

Las, la tentative de prise du pouvoir des rebelles du FUC, conduit par Nour, échoue aux portes de N'Djaména en avril 2006.

 

Vous avez connu le FUC, l'ANR, le RDL, et bien vous allez connaître le SCUD...

Voilà qui est clair, simple comme dans un livre d'histoire scolaire, pensez-vous. Et bien non. Vous avez connu le FUC, l'ANR, le RDL, et bien vous allez connaître le SCUD et l'entrée en piste des frères Erdimi, dont on parle dans les évènements actuels.

Le SCUD tout d'abord. Ca voulait dire "Socle pour le changement, l’unité nationale et la démocratie". Bel acronyme là encore !

Créé en octobre 2005 par Yaya Dilo Djerou, d'ethnie Bilieda. Idriss Deby est aussi un Bilieda (les habitants de la région de Bilia). C'est un sous-groupe des Bideyat, lui-même sous groupe de la grande ethnie des Zaghawas. Prenez des notes car on reparlera des Bilieda. Yaya Dilo Djerou, jeune à l'époque, avait lui aussi participé à la prise du pouvoir de Deby par les armes en 1990. Il était commandant des mineurs militaires du MPS dans le maquis. Yaya Dilo Djerou est aussi un neveu des frères Erdmini.

"Notre objectif, c’est de combattre la dictature. Le régime de Idriss Déby est un régime dictatorial, qui n’a placé que ses propres intérêts au-dessus de ceux du pays, de sa famille, de son ethnie. C’est un individu tout à fait méchant", déclare dans une de ses premières interviews le brave Yaya Dilo Djerou. On est en octobre 2005. En décembre, les frères Erdmini passent à leur tour dans la clandestinité et ça, c'est un événement majeur.

Qui sont donc ces fameux frères Erdimi ? Des jumeaux Tom et Timane. Mais pas n'importe quels jumeaux. Neveux de Déby, ce sont eux aussi des Bilieda. Tom et Timane furent de longues années des piliers du régime.

Tom Erdimi a été directeur du cabinet civil du président de la République, coordonnateur national du projet Pétrole, après avoir été représentant du Tchad auprès du consortium pétrolier Exxon, à Houston. Son frère Timane, a été directeur de la société nationale Cotontchad, la société d'économie mixte détenant le monopole de la commercialisation de l'"or blanc", qui était la première source de devises du pays avant que le pétrole jaillisse de terre.

Autant dire que pendant 15 ans, de 1990 à 2005, les frères Erdimi ont été de tous les coups du régime Deby, avec les mains dans le cambouis et dans les caisses.

En mars 2003, Tom Erdimi, déclarait à propos du dossier pétrole, que "c’est reconnu aujourd’hui mondialement que le projet Tchad est le seul projet le plus médiatisé, le plus public, le plus transparent et qui défend le mieux les intérêts environnementaux et des populations locales de tous les projets industriels et particulièrement pétroliers dans le monde et plus particulièrement dans le Tiers-monde". Rien de moins.

Lors de l'élection présidentielle de mai 2001, Timane cette fois, passait tous les soirs sur le coup de 21 heures dans les bureaux de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) pour faire rectifier les résultats électoraux qu'avaient patiemment enregistrés dans la journée quelques petites mains bien innocentes.

Les frères Erdimi étaient voués aux gémonies par toute l'opposition tchadienne à l'époque.

Pourquoi ont-ils quitté un navire si généreux avec eux ? Personne ne le sait vraiment aujourd'hui. Ont-ils craint que Deby se soit aventuré dans un conflit trop risqué au Darfour ? Ont-ils été écartés de leur mainmise sur le secteur pétrolier au moment où le liquide noir commençait à se transformer en beaux dollars ?

Se voyaient-ils déjà calife à la place du calife ?

Toujours est-il que le 16 mai 2004, ils sont accusés de complot, tentative d'assassinat et écartés du pouvoir.

Décembre 2005. Idriss Deby fête ses quinze ans de pouvoirs, en fanfare dans sa ville natale, Fada, à plus de 1.000 km au nord-est de la capitale N'Djamena. A ses côtés, le chef d'Etat du Niger Mamadou Tandja, Mouammar Kadhafi, le Centrafricain François Bozizé et le Congolais Denis Sassou Nguesso.

C'est le moment que choisissent les jumeaux Erdimi pour annoncer qu'ils rejoignent les rangs de l'opposition avec pour objectif de le "faire partir" du pouvoir Deby.

Après quelques propos modérés du genre "nous nous déclarons désormais de l'opposition", ils passent très vite à la rébellion armée.

Le 1er avril 2006, Timane Erdimi prend la tête du RAFD (Rassemblement des forces démocratiques), qui regroupe - à vos stylos - le SCUD de Yaya Dilo, et deux autres mouvements dirigés respectivement par le général Séby Aguid et le colonel Ramadane Bokhit. On vous sent dubitatifs. Qui sont ces gars-là, nous direz-vous ?

Le général Séby Aguid ? Tout simplement un oncle (encore la famille) de Déby, ancien commandant de la gendarmerie nationale, ancien patron de la garde présidentielle et chef d’Etat major de l’Armée avant qu'il ne démissionne de son poste le 17 février 2006 pour disparaître dans la nature.

Accusé par le régime d'avoir préparé une tentative de putsch, cette fois en mars 2006, il ne reste pas longtemps caché et en avril, il participe ouvertement à la rébellion avec le SCUD. Il sera tué au combat en décembre 2006.

Ramadane Bokhit, lui, est à la tête d'un groupe de déserteurs Zaghawas, venus de la Garde Républicaine.

Ca y est ? Ca prend corps dans vos esprits ? Maintenant, on a du lourd. Militairement et ethniquement parlant. Le RAFD, des frères Erdimi, ce sont des Zaghawa alliés à d'anciens "vrais" militaires. De quoi séduire Omar el Béchir, qui abandonne à ses distractions le pauvre Mahamat Nour, toujours à la tête de son FUC qui entre temps a changé de nom pour devenir le Front uni pour le Changement Démocratique (FUCD), mais bien esseulé et bien inutile pour le Soudan. Il y aura bien eu une tentative de rapprochement entre les deux mouvements, mais la méfiance tribale était sans doute trop forte pour unir un Tama comme Nour et des Zaghawas comme les Erdimi. Les Tama ont payé eux aussi un lourd tribut à la répression menée par l'armée nationale tchadienne quand les frères Erdimi jouissaient du pouvoir.

 

"Démocratiquement élu"

On est en avril 2006 et en mai, le président "démocratiquement élu", comme aime à le rappeler le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, rempile pour la troisième fois. Déby est arrivé au pouvoir en Toyota en décembre 1990, s'est fait élire une première fois en 1996, une seconde fois en 2001 et une troisième fois en 2006.

En juin 1996, le scrutin était ouvert : Idriss Déby avait quatorze adversaires, tous les poids lourds ou presque de la politique tchadienne et les électeurs venaient de se roder aux joies du vote en ayant approuvé par référendum, en mars, une nouvelle constitution.

Il y avait du beau monde en compétition : Jean Bawoyeu Alingue, Saleh Kebzaboh, Lol Mahamat Choua, AbdelKader Kamougue Wadal, Abdoulaye Lamana et Yorongar Ngarlejy.

Kassire Coumakoye, qui avait été Premier ministre de janvier 1994 à décembre 1995, lui aussi candidat, avait toutefois la malchance d'être en prison après avoir été condamné en mars à trois mois de prison pour "détention illégale d'armes".

Les candidatures d'un autre ancien Premier ministre, Fidèle Moungar et d'un homme politique respecté, Adoum Maurice Hel Bongo, avaient été invalidées par la Cour suprême. Adoum Maurice Hel Bongo avait vu lui son certificat de domicile rejeté par la Cour au motif qu'il avait été établi par un commissariat de police et non par la mairie d'arrondissement où il demeurait. On voyait déjà poindre à l'époque la rigueur pointilliste de la justice tchadienne !

Déby redoutait un second tour face à Alingue, Kebzaboh ou Lol Mahamat Choua qui auraient pu nouer une redoutable alliance. Mais ça tombe bien, c'est le sudiste AbdelKader Kamougue qui arrive second au premier tour, avec un petit 12,39 % des suffrages contre un magnifique 43,8 % à Idriss Déby.

Les observateurs internationaux mandatés par l'Agence de la Francophonie et l'Assemblée internationale des Parlementaires de Langue française ont trouvé que le scrutin s'était déroulé de manière "satisfaisante". Pas les opposants, qui ont du mal à accuser le choc de tels résultats que Lol Mahamat Choua jugea purement et simplement "faux".

Les sept candidats battus au premier tour appellent au boycott du deuxième tour pour dénoncer fraudes et manipulations. Les activités de l'Union des Syndicats du Tchad (UST), la principale centrale syndicale du pays, sont "suspendues" (en clair "interdites") par le régime, au motif que l'UST avait, elle aussi, appelé à l'abstention pour le second tour.

Pour ce second tour, ce sont les avions de l'opération militaire française "Epervier" qui sont affrétés pour le transport des procès verbaux des résultats dans la capitale. On l'aura compris, Paris n'a rien à redire sur les conditions du vote au premier tour.

L'expression "démocratiquement élu" a donc de beaux jours devant elle. Vous voulez quand même le résultat final ? 69,09 % pour Déby.

Cette élection de 1996 marque aussi le début d'un jeu de chaises musicales particulièrement cynique dont Idriss Déby saura tirer le meilleur parti pendant des années. La captation au gouvernement de ses anciens opposants. Saleh Kebzaboh, qui avait rejoint le président entre les deux tours, est récompensé en décrochant le prestigieux portefeuille des Affaires étrangères. Il ne sera que le premier d'une longue liste d'opposants "repentis" et récompensés. L'actuel Premier ministre, en février 2008, Kassire Coumakoye, était au lendemain de cette présidentielle de 1996, à la tête d'une coalition de l'opposition, dénommée Convention de l'opposition démocratique (CODE). Il est à lui seul un saisissant raccourcis de la vie politique tchadienne.

 

"Il est bien jeune celui-là, vous ne trouvez pas ?"

A la présidentielle du 20 mai 2001, Idriss Déby a compris que ce n'est plus la peine de perdre du temps et de l'argent avec un second tour. Il est élu dès le premier avec un brillant avec 67,35 % des suffrages exprimés - finalement ramenée à 63,17 % par le Conseil constitutionnel. Encore la rigueur pointilliste de la justice tchadienne !

Les six candidats de l'opposition ont eu beau dénoncer entre autres "le renvoi des délégués de l'opposition des bureaux de vote, le vote massif des mineurs, les votes par procuration non légalisés et les votes dans les casernes militaires", ce scrutin a une nouvelle fois été jugé globalement "normal" par nos braves observateurs de la Francophonie qui ont même cru bon d'ajouter que "dans l'ensemble, le vote s'est déroulé sans difficulté majeure et sans intimidation (…)" et que "le dépouillement s'est déroulé, en général, conformément aux dispositions légales".

Petite piqûre de rappel quand même : nos "braves" observateurs mandatés par l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) étaient … 36. Oui, vous avez bien lu : 36. Trente plus six. 36 braves, pour observer et juger du comportement de 4.596.466 électeurs qui ont voté dans 6.284 bureaux de vote installés sur un territoire de 1.284.000 km2. Mazette ! Quel labeur !

Une anecdote pour mieux vous faire comprendre ce que veut dire "démocratiquement élu".

On est le 20 juin 2001, jour du vote. Le président Déby arrive dans une école de la capitale pour remplir son devoir électoral. Rien de plus normal. Journalistes et photographes se bousculent pour figer dans leur mémoire cérébrale ou celle "numérique" de leur appareil photo ce "classique" de toute élection présidentielle.

Le président vient de voter et s'en retourne. Et là, surprise, arrive le deuxième électeur, un gamin de quatorze à peine, que les photographes ne manquent pas de flasher. Pas démonté pour deux sous, l'enfant glisse soigneusement à son tour son bulletin de vote dans l'urne, non sans avoir passé toutes les étapes auxquelles se soumettent les électeurs : contrôle d'identité, doigt bien sali dans l'encre noire, etc.

Réaction gênée du chef de la mission des observateurs de l'OIF, le défunt Ide Oumarou, qui fut secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine : "Il est bien jeune celui-là, vous ne trouvez pas ?", lança-t-il à l'adresse des journalistes.

Quelle rigueur ! Quid dans le rapport d'observation de l'OIF du vote des nomades, ces 300 000 Tchadiens qui ont le droit de voter à peu près n'importe où, là où ils se trouvent, sans aucun contrôle ? Quid du vote à l'étranger qui concernait quelque 400 000 électeurs ? Rien. Là, l'OIF a reconnu qu'elle n'avait rien observé.

Quid du dépouillement et du décompte général des résultats par la CENI (la Commission électorale nationale dite "indépendante"), phase cruciale d'une élection puisque c'est en général à ce moment-là que s'opère la plus grande partie de la fraude ? Rien. L'OIF n'a rien vu puisque cette opération a eu lieu après le départ de ses observateurs. A l'époque, comme nous le disions plus haut, c'est Timane Erdimi qui était aux commandes de la fraude.

Dès le lendemain de la proclamation des résultats de ce scrutin de 2001, les six candidats de l'opposition, qui voulaient organiser un meeting de protestation à N'Djaména, ont tous été arrêtés au domicile de Saleh Kebzabo, revenu dans le giron de l'opposition. Au cours de cette opération de police, un jeune opposant, Brahim Selguet, a été tué par balles par les forces de l'ordre.

Une manifestation organisée par des femmes devant l'Ambassade de France à N'Djamena pour protester contre "le soutien de la France à l'élection présidentielle du 20 mai" a été violemment dispersée par les forces de l'ordre.

Le "démocratiquement élu", c'est aussi tout cela. Avant, pendant et après une élection. Mais on est en Afrique, alors c'est bien connu, les perdants n'acceptent jamais leur défaite et tant pis pour eux si une chape de plomb s'abat sur leurs velléités de protestation.

Ce petit rappel du fonctionnement de la démocratie au Tchad s'imposait pour comprendre quelque peu le pourquoi de tant de rébellions. La voie des urnes ? Définitivement bouchée, définitivement obstruée, claquemurée, cimentée, avec un épais mortier lourd, torché aux sables du fleuve Chari qui a vu passer au-dessus de ses eaux, sur le grand pont qui mène à Kousséri au Cameroun voisin, beaucoup d'exilés, anonymes ou non.

On laisse à Bernard Kouchner le soin d'apprécier l'élection présidentielle du 3 mai 2006, boycottée par toute la classe politique confondue, excepté cinq candidats faire-valoir dont l'actuel Premier ministre, Kassiré Coumakoye, dûment récompensé, à son tour, de sa participation à ce scrutin.

 

Une farce macabre

Il s'égare, dites-vous. Il en était au 1er avril 2006, avec la création par les frères Erdimi du RAFD et puis il se met à nous parler de politique, de démocratie. C'est lassant à la fin ! Mais non ce n'est pas lassant, c'est même l'essentiel. La suite n'a guère d'importance. Des groupes de sont dissous, d'autres se sont créés. Des accords de paix ont été signés, puis rompus. Des rebelles rentrent dans le rang, puis replongent dans le maquis, où se réfugient dans les ambassades, comme le pauvre Mahamat Nour. Vous vous souvenez ? L'ancien chef du FUC. Il a signé un accord de paix avec Déby le 25 décembre 2006. En février 2007, le Parlement vote une loi d'amnistie pour tous les anciens combattants du FUC qui ont accepté de déposer les armes. Le 5 mars, ça va vite, Mahamat Nour, est nommé - accrochez-vous - ministre de la Défense. Non, non. Vous ne rêvez pas c'est ça aussi le Tchad. Nour, qui est arrivé aux portes de N'Djaména en avril 2006 pour déloger le "tyran" Déby, devient son ministre de la Défense un an plus tard.

Ah ! On vous sent reprendre des couleurs et le goût à la rigolade. Vous voulez franchement rire. Six mois plus tard, le pauvre Mahamat Nour est limogé sèchement. Pas de chance pour lui, le 31 octobre, une partie de ses hommes cantonnés à Guéréda, dans l'extrême est du Tchad, dans l'attente d'être intégrés dans l'armée, étaient à nouveau entrés en dissidence et ont fait le coup de feux contre l'armée régulière. Depuis ce jour, Nour est réfugié à l'ambassade de Libye, à N'Djaména et il y est toujours. Il appelle à l'aide mais n'intéresse personne. Disons qu'il a quand même de la chance. Tous les chefs rebelles repentis n'auront pas le même salut. Prenez Abbas Koty Yacoub, qui était le chef du Comité national de redressement du Tchad (CNRT). Le 16 octobre 1993, il signe un accord de paix avec le gouvernement d'Idriss Déby garantissant sa libre circulation et celle des membres de son mouvement.

Il est arrêté le 22 et assassiné par des membres de la Garde républicaine, sous les yeux de ses proches au motif qu'il préparait…un coup d'Etat.

Prenez Laokein Bardé Frison, un sudiste, qui était à la tête des Forces armées pour la République fédérale (FARF), rébellion basée aux frontières de la Centrafrique.

Lui aussi il signa un accord avec le régime en avril 1997. Le 30 octobre, l'armée régulière tente purement et simplement de liquider son mouvement en force. Plus de 100 morts à Moundou, dont la moitié de civils.

Laokein Bardé reprend le maquis. On ne le reverra jamais plus. Il est présumé mort depuis avril 1998. La présidence tchadienne a toujours démenti des rumeurs évoquant sa séquestration, puis son exécution.

Ainsi va le Tchad et ses rebelles.

Aussi est-il bien nécessaire de vous dire que l’Union des Forces pour la Démocratie et le Développement (UFDD), a été créée le 22 octobre 2006 par le regroupement du FUC, du RND, du CDR, de l’UFPD, du RAFAT et du RPJ (on vous épargne le descriptif des sigles, vous avez trop souffert) et que ce mouvement est dirigé par le général Mahamat Nouri qui fut ministre de la Défense de 2001 à 2003 ?

"On se moque de nous", dites-vous. Un ancien rebelle ministre de la Défense et voilà maintenant un ancien ministre de la défense, chef rebelle ? Et non, c'est ça le Tchad.

On continue quand même. Que nos fameux jumeaux, Timan et Tom, sont maintenant à la tête du Rassemblement des forces pour le changement (RFC), que sur leur site Internet "rfctchad.com"- assez mal fait au demeurant - trônent les portraits de Nelson Mandela, Thomas Sankara, Patrice Lumumba et Amadou Hampâté Bâ. C'est vous dire si ces gens-là fleurent bon la culture et l'humanisme.

Que vous dire encore qui ne vous lasse pas ?

Que le 12 décembre 2007, l'UFDD du géneral Mahamat Nouri, l'UFDD-Fondamentale d'Abdelwahid Aboud Mackaye et le RFC de Tom Erdimi ont signé un accord d'unification, qui a débouché sur un commandement militaire unifié mis en place le 4 janvier 2008 et que c'est cette puissante machine de guerre qui a tenté de renverser le président "démocratiquement élu", les 2 et 3 février dernier.

C'est promis. On arrête là. Mais tant pis, vous ne saurez jamais pourquoi l'UFDD d'Abdelwahid Aboud Mackaye est … "fondamentale" !

 

René-Jacques Lique

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