TCHAD: L’histoire de la commande n° 81707503

Publié le par Hamid Kelley

Par inrinnews.org


Photo: Heba Aly/IRIN
Des femmes déplacées à Koloma, dans le sud-est du Tchad, reçoivent une aide alimentaire
KOLOMA, 22 mai 2008 (IRIN) - Au milieu d’un paysage brûlé par le soleil, une femme âgée, assise sous l’un des rares arbres décharnés d’un camp, attend, en compagnie de 8 000 autres déplacés, l’arrivée des travailleurs humanitaires qui doivent commencer à distribuer une centaine de tonnes de farine, de sel, de sucre et d’huile de cuisson.

La vieille dame s’appelle Hawa Brahim et le camp de déplacés est celui de Koloma, situé près de la ville de Goz Beida, dans le sud-est tchadien.

Hawa Brahim explique à IRIN qu’elle n’a aucune idée de la manière dont ces vivres sont arrivés ici.

« Ils les apportent ; on les mange », résume-t-elle. « Tout ce que je sais, c’est que dans ma case, j’ai 10 bouches affamées qui doivent être nourries ».

Plus de 50 000 tonnes d’aide alimentaire internationale sont acheminées chaque année dans cette région reculée, pour nourrir des centaines de milliers de réfugiés soudanais et de Tchadiens déplacés. Mais comment ces vivres arrivent-ils sur place ?

Le processus se déroule comme suit : il faut d’abord déterminer les besoins, concevoir le paquet d’aide alimentaire, solliciter des dons, acheter puis transporter les vivres, évaluer l’impact de l’aide, rédiger un rapport à l’attention des bailleurs… et tout recommencer.

À chaque étape, des complications se présentent, selon Moumini Ouedraogo, directeur national adjoint du Programme alimentaire mondial (PAM) au Tchad.

« Les gens ne comprennent pas comment cela fonctionne, pas même nos partenaires », a-t-il expliqué. « [Ils pensent que c’est comme] d’entrer dans une boutique et d’acheter quelques boîtes de conserve [mais] ce n’est pas comme cela du tout. C’est un processus très long ».


Photo: Heba Aly/IRIN
Hawa Brahim attend que son nom soit appelé pour recevoir l'aide alimentaire
Et en effet, il peut s’écouler plus d’un an entre le moment où un bailleur décide de donner des vivres et le moment où ces vivres parviennent aux bénéficiaires.

La commande n° 81707503

La décision de fournir l’huile de cuisson que Hawa Brahim est sur le point de recevoir à Koloma a vu le jour il y a plus de 15 mois, lorsque, assis dans son bureau, à Washington DC, Jeffrey Borns, directeur du programme Food for Peace à l’Agence américaine d’aide au développement international (USAID), a approuvé, de sa signature, la commande n° 81707503, portant sur un total de 925 tonnes d’huile.

Environ un mois plus tard, le ministère américain de l’Agriculture publie un appel d’offres pour faire exécuter cette commande.

Finalement, elle est exécutée par un fournisseur implanté à Chicago, qui doit embouteiller de nouveau son huile dans des bidons argentés spécialement estampillés « USA ». Entre-temps, l’USAID a publié un autre appel d’offres, cette fois pour sélectionner une société de transport.

Trois mois plus tard, la commande n° 81707503 quitte les Etats-Unis ; expédiée à partir de Chicago, elle passe par trois points de transit, avant d’arriver au port de Norfolk, en Virginie, où elle est chargée dans deux navires porte-conteneurs géants.

Au cours d’une première escale au port d’Algeciras, en Espagne, l’huile est déchargée et rechargée dans deux navires de plus petite contenance.

Un mois plus tard, la commande n° 81707503 arrive sur le sol africain. Mais, alors que la vieille dame attend, assise sous son arbre, dans l’est du Tchad, l’huile se trouve encore dans le port de Douala, au Cameroun, à quelque 2 235 kilomètres de là.


Photo: David Hecht/IRIN
L'aide alimentaire internationale arrive au port camerounais de Douala
Il faudra encore 11 mois avant qu’elle ne lui parvienne.

Par voie ferroviaire

Un samedi après-midi, dans les locaux du Programme alimentaire mondial (PAM) à N’djamena, la capitale du Tchad, les mégots de cigarette s’accumulent dans une tasse, sur le bureau du directeur logistique du PAM, tandis que celui-ci se creuse la cervelle pour trouver comment acheminer plusieurs cargaisons d’aide alimentaire depuis Douala jusqu’à ce qui n’est autre que la zone morte du continent.

Les nombreux problèmes auxquels se heurte le logisticien, Henrik Hansen, pourraient être synthétisés en trois mots : « capacité de transport », a-t-il résumé.

Il existe au Cameroun une ligne ferroviaire, empruntée par le PAM pour acheminer l’aide alimentaire vers le nord, jusqu’au Tchad, mais elle est terriblement lente et inefficace et ne s’étend que sur 930 kilomètres, jusqu’à la ville de Ngaoundéré.

Il faudra donc environ un mois pour que la commande n° 81707503 soit autorisée à sortir du port, chargée dans des wagons de fret et acheminée en deux fois jusqu’à Ngaoundéré.

De là, la commande n° 81707503 a encore 1 200 kilomètres à parcourir.

Par voie routière

En théorie, selon M. Hansen, quelque 6 000 camions pourraient être utilisés pour acheminer la commande par voie routière, mais la plupart d’entre eux tombent en ruines et les autres sont difficiles à obtenir, le PAM devant se les disputer avec plusieurs entreprises commerciales et d’autres organisations humanitaires.


Photo: David Hecht/IRIN
La ligne ferroviaire entre Douala et Ngaoundéré
En outre, ces camions sont parfois braqués, ou bien les chauffeurs prennent peur et décident de rebrousser chemin, a-t-il ajouté. L’acheminement par voie routière va également de pair avec des pannes mécaniques constantes, des annulations de dernière minute et des problèmes avec les autorités locales.

La commande n° 81707503 quitte Ngaoundéré dans deux convois de camions, traversant la frontière tchadienne pour poursuivre son chemin jusqu’à la ville d’Abéché, centre opérationnel de l’aide humanitaire dans l’est du pays, située 900 kilomètres plus loin.

Le premier convoi met trois semaines pour arriver à destination ; le deuxième, près d’un mois et demi.

Une fois arrivée à Abéché, la cargaison est stockée dans les entrepôts centraux du PAM, puis divisée et préparée à être livrée dans différents entrepôts des quatre coins de l’est tchadien, qui desservent les nombreux camps où vivent les réfugiés et les personnes déplacées.

La partie de la cargaison qui doit parvenir à la vieille dame de Koloma est acheminée jusqu’à un entrepôt du PAM situé à 185 kilomètres à peine, mais une fois arrivée, elle reste sur place.

Nous sommes au mois de juin, en pleine saison des pluies, lorsque les wadis, les lits des rivières, normalement asséchés, se gorgent brusquement d’eau et rendent presque toutes les routes de la région impraticables.

En prévision de la saison des pluies, le PAM pré-achemine des vivres dans les villages et les camps de réfugiés pour assurer que les populations ont assez à manger même lorsque l’aide alimentaire ne peut leur parvenir.


Photo: Heba Aly/IRIN
Un camion de 25 tonnes, acheminant l'aide alimentaire pour les déplacés du sud-est du Tchad, en panne
Mais la commande n° 81707503 n’est pas arrivée à temps.

La préparation

Il faudra six mois entiers pour que la commande soit livrée par camion dans un entrepôt de Goz Beida, à moins de quatre kilomètres de Koloma.

Il s’est écoulé 15 mois depuis la signature du bon de commande n° 81707503, dans le bureau de Washington DC.

Deux jours avant la livraison à Koloma, les responsables humanitaires convoquent à une réunion les 25 chefs des différents camps de déplacés de la région.

Ils les informent des dates exactes de livraison dans chaque camp, et des quantités distribuées.

Mais ce que les responsables souhaitent leur faire comprendre avant tout, c’est que l’aide sera uniquement distribuée aux déplacés dont les noms figurent sur leurs registres.

Au cours des précédentes distributions alimentaires, les personnes qui ne s’étaient pas fait inscrire sur les registres étaient furieuses de ne pas avoir reçu de vivres. « Bon nombre d’entre elles n’étaient pas vraiment déplacées », ont expliqué les responsables humanitaires.

« Tout d’un coup, les logements vacants [des camps de déplacés] devenaient habités juste avant la distribution », a raconté à IRIN un responsable, sous le couvert de l’anonymat.

Ces personnes avaient menacé de s’en prendre aux travailleurs humanitaires à la prochaine distribution alimentaire et aujourd’hui, les responsables humanitaires souhaitent que les chefs des camps leur garantissent que cela ne se reproduira pas.


Photo: David Hecht/IRIN
Koloma, un camp de personnes déplacées près de Goz Beida, dans le sud-est du Tchad
Le jour de la distribution

Le camion arrive à Koloma à huit heures et demie du matin. Des centaines de personnes font la queue calmement, leur carte d’immatriculation à la main.

Elles attendent plus d’une heure que des hommes déchargent les marchandises du camion, qui contient notamment l’huile de la commande n° 81707503.

Lorsque commence enfin la distribution, la vieille Hawa Brahim se joint elle aussi à la queue.

Quand son tour arrive, elle regarde les rations qu’elle vient de recevoir, puis les travailleurs humanitaires.

« Ce n’est vraiment pas assez », dit-elle.

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