TCHAD-FRANCE: LE TEMPS DE L' ACCORD MILITAIRE

Publié le par Hamid Kelley

Par Félix Ngoussou
Le 7 juin 1982, Hissein Habré se rend maître de la capitale. Goukouni Oueddeï est en fuite. L’homme qui avait été placé à la tête de l’Etat tchadien par la Libye est remplacé par son plus farouche adversaire.

De cet échec de la politique tchadienne de Kadhafi, s'en suivra un autre.Le leader libyen espérait devenir président de l’OUA dont la prochaine réunion devait se dérouler à Tripoli. Kadhafi flatté par l’idée de devenir le president de l’OUA à la réunion d’Addis Abeba veut se refaire une nouvelle image auprès des Chefs d’Etat africains en lachant temporairement Goukouni Oueddei.

A Addis, Kadhafi n’en est pas le president.Une grande déception du côté de la Libye aussi bien du côté des français.

En effet, Paris espérerait que Kadhafi, Président de l’OUA, allait modérer sa politique africaine. Maintenant la conciliation qui avait été possible entre Paris et Tripoli autour du soutien à Goukouni Oueddeï est remise en cause avec Habré au pouvoir.

La France pour gagner une nouvelle fois la confiance de la Libye, entretient avec Kadhafi des nouvelles relations ambiguës, résultant d’un conflit entre ses intérêts économiques, politiques et stratégiques. Elle signe avec la Libye d’importants contrats pétroliers et devint également le deuxième fournisseur d’armes de la Libye, juste derrière l’URSS.

Kadhafi passe notamment la commande d’une centaine de Mirages français. Cette commande provoquera la colère d’Israël et des Etats-Unis. En effet la Libye, selon le Gouvernement français, ne fait pas partie des pays Arabes jugés contre l'Israël. Bien que ce fut vrai, Kadhafi en plein rapprochement avec la Syrie, la République Arabe Unie et l’Egypte, s’était posé déjà comme successeur de Nasser dans la lutte contre Israël.

La position française ne sera que plus délicate à tenir lorsqu’un journal israélien révèlera le transfert de certains de ces avions vers l’Egypte. Ce n’est qu’en 1980, avec l’intervention libyenne dans la guerre civile à N’Djamena, que

Au regard de la double ingérence libyenne et française au Tchad les relations Libye-France prennent leur forme la plus ubuesque.

Alors que les militaires français tentent par leurs multiples interventions de rendre un semblant de stabilité au Tchad en luttant contre le Frolinat, Paris continue de fournir des armes à la Libye, qui de son côté, soutient les rebelles et occupe la bande d’Aozou.

Les forces du GUNT, appuyés par des unités libyennes, reprennent le combat et s’emparent, en juin 1983, de l’oasis de Faya-Largeau. Le BET est sous le contrôle des forces du GUNT.

La France refuse la participation directe en se basant sur les accords militaires de 1976;(l’accord militaire si populaire aujourd’hui) excluant la participation directe d’éléments français dans des opérations de guerre.La France se contente, officiellement, d’apporter une aide matérielle et logistique au Tchad.

Le 14 juillet,le Pésident Mitterand sur TF1, annonce :“la France n’a aucune raison d’aller au-delà de ses engagements au Tchad” . Il reste donc sur sa position et en privé rajoute : “Pas question d’intervenir au Tchad. C’est un guêpier. Laissez-les régler leurs affaires”. Le Tchad a-t-il fini d’être un guêpier?

Inquiétés par les rapports entre Tripoli et Moscou d’un côté, et par la position de Kadhafi sur Israël et l’anti-impérialisme de l’autre,les américains jetent un regard méfiant sur le régime libyen. Afin de contrer l’influence libyenne au Tchad et l’empêcher de s’étendre à toute l’Afrique, les services américains ont choisit de soutenir Habré en acheminant du matériel et en y envoyant des instructeurs, au grand agacement des services et des responsables français.

L’ingérence américaine entre alors en concurrence avec le traditionnel rôle de protecteur de l’ancien colonisateur, qui s’est quelque peu effacé se basant sur l’accord militaire de 1976.

A la suite des nouvelles avancées du GUNT, Reagan fait surveiller les mouvements des troupes libyennes par deux avions AWACS basés au soudan.

Washington écrit à Paris le 1er juillet 1983 la letter suivante:

« Nous sommes gravement préoccupés par la situation au Tchad où les forces libyennes ont attaqué les forces du gouvernement tchadien en violation flagrante de la souveraineté du Tchad et de la loi internationale. Nous savons que d’autres attaques sont prévus d’ici le 31 juillet et sont probablement déjà en cours. La sécurité de la région dans son ensemble requiert une riposte courageuse et énergique. Nous sommes conscients de ce que le gouvernement français réfléchit à la manière de traiter cette crise et nous voulons que les plus hautes autorités françaises sachent qu’elles auront le soutien américain dans leur opposition au défi libyen. Si nécessaire, le soutien américain pourra inclure de l’assistance aux moyens aériens, des EG Airlift et Awacs. Les forces américaines concernées ont été prévenues d’un possible déploiement. Evidemment, il nous serait nécessaire d’avoir des informations détaillées sur le plan de déploiement de vos propres forces si les Américains devaient agir en soutien des forces françaises ».

Les pressions américaines sur le gouvernement français sont de plus en plus fortes. Mitterrand, voyant où les américains veulent l’emmener, précise au Président américain, après avoir reçu une seconde lettre, que si il y a une action contre la Libye au Tchad, c’est bien la France, et seulement elle, qui interviendra :

“J’ai bien reçu votre message du 10 août, dont je vous remercie. Comme vous l’imaginez, la situation au Tchad est fort préoccupante et il est normal qu’elle suscite entre les responsables de nos deux pays réflexions, interrogations et conversations, dont l’utilité ne fait pas de doute. Mais, en revanche, je n’ai pas entendu parler de demandes françaises concernant le déploiement des Awacs, des F 15 et d’autres moyens d’assistance aérienne au Soudan, et je ne pense pas que des exercices entre Awacs et Breguet Atlantic soient nécessaires. […] Il n’est pas bon que soit donnée l’impression d’une alliance offensive franco-américaine qui ne correspond pas à la réalité et qui donnera une fausse idée de nos relations”.

La France qui refusait d’aider Habré compte avoir une liberté d’action au Tchad et ne veut pas, sous l’impulsion américaine et celle d’Habré, partir à la reconquête du nord tchadien qui la conduirait à un affrontement direct avec la Libye, son partenaire en commerce d’armes.

Pour endiguer la progression libyenne, Félix Houphouët-Boigny rappelle à la France le serment de Malraux de 1960: « Aux jours héroïques, le Tchad n’a pas fait défaut à la France. Il peut être assuré aujourd’hui que la France ne lui fera pas défaut ».

Mobutu,le Président zaïrois très faché, envoie un contingent de 3000 hommes et propose à Habré de former les forces spéciales tchadiennes dans son pays.

Faces aux pressions africaines et americaines, la France céda à la volonté de ne pas perdre au profit des américains le rôle de « gendarme de l’Afrique ». Quitter ce rôle, c’est perdre son droit de regard sur la politique et l’économie des états africains. C'est aussi abandonner sa capacité à jouer de son influence pour défendre les intérêts français.

François Mitterrand hésite sur le choix des objectifs et des moyens à employer. Il decide enfin de l’envoi de l’Operation Manta le long du 15e parallèle, à la limite du rayon d’action de la plupart des bombardiers libyens placés au Nord du 16e parallèle. La France n’ira pas déloger l’agresseur libyen de Faya-Largeau tombé le 10 août aux mains du GUNT. A défaut de se battre pour Faya-Largeau, les Français se battront pour N’Djamena.

En janvier 1984, le dispositif finit de se déployer et compte 3000 hommes. L’armée française créé des points d’appuis proches du 15e parallèle à Moussoro, Ati, Salal, Abéché, Biltine et Arada. Ces garnisons abritent des réserves aéromobiles comprenant des hélicoptères d’attaques Gazelle et de transports Puma . Ces éléments sont destinés à intervenir en soutien des forces au sol, qui patrouillent dans le désert, à la recherche d’éventuelle infiltration des forces libyennes et celles de Goukouni. Au niveau des moyens antiaériens de Manta, l’accent est surtout mis sur la défense de l’aéroport de N’djamena, indispensable à la logistique de l’opération. Cependant cette défense est toute relative et un raid libyen d’envergure pourrait la mettre en difficulté.

Dans le livre “Opération Manta, les documents secrets, Tchad 1983-1984” , le Colonel Spartacus nous fait un bilan peu élogieux de l’Opération Manta, pour en dresser un diagnostic de l’armée française perspicace. En effet, il relève dans son ouvrage les carences du dispositif dut, d’une part, à la primauté du politique sur le stratégique, et d’autre part à l’insuffisance des moyens de l’armée française pour projeter une force conséquente loin de ses bases et dans des conditions particulières, celles très hostiles du désert sahélien.

La France travaillait dans les coulisses avec la Libye sur le choix d’un autre homme que Habré pour unir les tchadiens.
Pour arriver à cet objectif,les lignes téléphoniques reliant le Tchad à la France passent par l’Algérie et la Libye avant d’atteindre Paris.

Goukouni avait sa base dans les deux pays. Il était impossible, pour des raisons évidentes de sécurité et de confidentialité, d’avoir des communications de ce genre.

En effet, après les communications qui passent par l'Algérie et la Libye avant d'atteindre Paris, l’acheminement du matériel et du carburant devient un autre souci majeur pour l'Opération Manta.

La France ne disposant pas d’avions gros-porteurs et ayant également refusé l’aide américaine dans ce domaine, achéminait son sur le Tchad par Transall qui nécessite de nombreuses escales.

Le Tchad est alors, et de nouveau, divisé en deux. Le Nord du 15e parallèle est sous le contrôle du GUNT et avec l’appui libyen et le Sud de ce parallèle sous celui d’Habré assisté juste par la logistique de l’Operation Manta.

Face à cet immobilisme, le president Hissein et son gouvernement ne peuvent être qu’insatisfaits. Habré ira même jusqu’à dénoncer un accord secret franco-libyen sur le partage du pays, reconnaissant mutuellement le contrôle de chacun sur une partie du Tchad.

La reconquête du Nord, tant espérée par Habré n’aura pas le soutien français.

Du côté libyen, le conflit tchadien pause les mêmes problèmes de logistiques et de ravitaillement, dut, à l’instar des troupes françaises, au fait que le théâtre d’opération se situe loin de leurs bases. Egalement, l’encadrement des troupes du GUNT est de plus en plus difficile, la présence et l’autorité des officiers libyens commencent à être mal acceptées par certains tchadiens.

La montée des aspirations nationalistes face à la libyannisation du Nord du pays commençait à provoquer donc des défections et Goukouni Oueddeï est contesté, notamment parmi les troupes du Conseil Démocratique Révolutionnaire (CDR) d’Acheikh Ibn Omar.

Face à la poussée nationaliste tchadienne, Mitterrand et Kadhafi essaient de se mettre d’accord sur un “homme” capable d’unir les Tchadiens et de concilier les intérêts français et libyens.

Un accord est signé entre Paris et Tripoli le 17 septembre 1984.
Le résultat des tractations secrètes entre Paris et Tripoli est rendu public dans un communiqué publié par le Ministère des affaires extérieures des deux pays à l’insu d’Hissein Habré : “Le Ministre français des relations extérieures s’est rendu à Tripoli à l’invitation de son collègue le Dr Ali Triki, secrétaire du comité populaire des liaisons extérieures. Il a été reçu par le Colonel Kadhafi, guide de la révolution. La Jamahiriya et le gouvernement français ont marqué leur désir de développer leurs relations et leur coopération et de supprimer toutes les entraves à celle-ci. La Jamahiriya et la France ont décidé de procéder dans les meilleurs délais à l’évacuation totale et concomitante du Tchad des forces armées françaises et des éléments d’appuis libyens au GUNT, ainsi que la totalité de leurs armements et équipements respectifs. L’évacuation commencera le 25 septembre 1984”.

Habré remarquera, premièrement, que la bande d’Aozou n’est pas mentionné dans l’accord du 17 Septembre. Ensuite, si l’on regarde les termes employés, la présence des libyens est qualifiée “d’éléments d’appuis libyens” et non pas de forces armées comme la présence française. La France permetait ainsi à Kadhafi de ne pas perdre la face, lui qui avait toujours nié l’envoi de troupes sur le sol tchadien.

Le 25 septembre 1984,date du retrait des soldats Français et Libyens,le problème des observateurs neutres n’est toujours pas résolu. Finalement, les Sénégalais, choisit par la France ne viendront jamais au Tchad comme l’explique très précisément le Colonel Spartacus dans son livre.

Sans observateurs neutres capables de contrôler les manœuvres de retrait, la France se tient à ses propres renseignements et aux déclarations libyennes pour s’assurer du bon déroulement des mouvements libyens.

Alors que la France entame son retrait, les écoutes et observations des services de renseignements militaries d’Hissein Habré ne décèlent aucun mouvement libyen significatif. Au contraire, le dispositif libyen semble, dans une certaine mesure, se renforcer. Un décalage apparaît alors entre le discours officiel et la réalité du terrain.

Hissène Habré devant la partition de fait de son pays, ne peut être qu’insatisfait. Le fossé se creuse entre Paris et N’djamena. Le chef de l’Etat Tchadien réclame le retour des français dans une lettre adressée à François Mitterrand le 22 novembre:

“ A l’heure actuelle, soit deux semaines après la fin des opérations de désengagement, la présence militaire libyenne dans le nord du Tchad est aussi importante que celle d’avant l’accord franco-libyen.Aussi, suite aux entretiens que j’ai eus, le 19 novembre, avec votre ministre de la Défense, M. Charles Hernu, et le chef d’état-major général des armées françaises, le général Lacaze, nous demandons que la France mette en place une force suffisamment crédible et dissuasive pour, à la fois, contrer les intentions belliqueuses de la Libye et amener cette dernière à retirer la totalité de ses troupes, conformément à l’accord franco-libyen”.

Pour Habré, si la France revient, ce n’est pas simplement pour rester la sentinelle du 16e parallèle, mais pour mener une réelle action offensive vers le Nord tchadien, ou du moins, soutenir par sa logistique et son aviation l’armée tchadienne. A ces invitations, Mitterrand répond :

“ Je rappellerai […] que depuis octobre 1975, la France n’est plus lié au Tchad, à la demande de ce dernier, par un traité de Défense. Les accords du 6 mars 1976 comportent, certes, des dispositions de coopération militaire, mais l’Article 4 du premier de ces accords exclut toute participation directe française à des opérations dans votre pays, et l’Article 21 abroge formellement l’accord de 1960….”

Au sommet de Bujumbura, au Burundi, les 11 et 12 décembre 1984, le problème tchadien supplante rapidement la dimension économique qu’avait pris le discours d’ouverture du Président français. Ce sommet, boycotté par plusieurs chefs d’états francophones, dont Houphouët-boigny, farouche opposant à Tripoli, sera néanmoins l’occasion pour Mitterrand de justifier sa politique tchadienne et de rassurer ses alliés africains sur le soutien français contre les tentatives de subversion libyennes, au Sud du 16e parallèle.

Et pourtant au Sude du 16e parallèle, loin dans le sud gardé par l'Operation Manta, l'aéroport de N'djaména sera bombardé en plein jour par la Libye sous les yeux de la force française.

Vous avez dit accord militaire?

Par Félix Ngoussou,
Fondateur de tchadforum.com
fngoussou@yahoo.com



Source : Tchadforum

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Idrissa 15/06/2008 03:08

Pauvre Félix Nguessou ! on te croyait mort médiatiquement, tellement que ton site ne ressemble à rien du tout. Tu te fais discrétement de la pub chez les autres. C'est curieux à qui tu demandes cet ascensseur. j'espere que tu prendras ce geste de solidarité dans tes critiques contre les nordiste !