L'interview de Djibrine Assali sur Tchadespoir

Publié le par Hamid Kelley

Tchad:Première Interview exceptionnelle de Mr.Djibrine Assali Hamdallah, Ex Leader syndicaliste (UST) depuis les territoires libérés  des Forces de résistance nationale où il a pris les armes contre le dictateur Déby.

                   Interview réalisée par la Rédaction de Tchad Espoir.

 

 

1- Monsieur Mr.Djibrine Assali Hamdallah, vous êtes une figure charismatique des luttes des Travailleurs tchadiens pour leurs légitimes droits sociaux. Pourriez-vous nous présenter votre itinéraire de syndicaliste ?

  Avant de répondre à vos questions,permettez-moi tout d’abord, de vous féliciter pour les efforts que vous ne cessez de déployer en vue d’informer l’opinion nationale et internationale et, par la même occasion, vous remercier pour l’opportunité que vous m’accordez de m’adresser à vos lecteurs.

  S’agissant de mon itinéraire syndical,on peut le résumer comme suit :

  -  07 octobre 1979,participation en tant que délégué du personnel de la STAR Nationale,au congrès constitutif de la Confédération Syndicale du Tchad (CST),dont j’ai été élu Secrétaire National chargé de l’Organisation et de l’Education ;

  -  16 novembre 1988,fusion de la CST et de l’Union Nationale des Travailleurs du Tchad (UNATRAT) pour créer l’Union Nationale des Syndicats du Tchad (UNST),dont j’ai été élu Secrétaire Général Adjoint ;

  -  Avril 1991,tenue du congrès qui a décidé de changer la dénomination de l’UNST en Union des Syndicats du Tchad (UST)et mon élection au poste de Secrétaire Général, mandat qui a été régulièrement reconduit par les congrès suivants.

  Au niveau international,j’ai occupé les fonctions suivantes :

  - Membre du Comité Exécutif de la Confédération Internationale des Syndicats
    Libres (CISL) de 1991 à 2006 ;

  - Membre du Conseil Général de l’Organisation Africaine de la Confédération
    Internationale des Syndicats Libres(ORAF-CISL) de 1991 à 2007.
En outre, j’étais,
    jusqu’à la date de ma démission du Secrétariat général de l’UST le 05 juillet 2008,

  - Membre du Conseil Général de l’Organisation de l’Unité Syndicale Africaine
    (OUSA) ; 

  - Président de l’Union Syndicale des Travailleurs des Etats Sahélo Sahariens (CEN
    SAD);
  -
Président de l’Organisation Syndicale des Travailleurs de l’Afrique Centrale
    (OSTAC) ;

  - Membre Suppléant du Conseil d’Administration du Bureau International du Travail
    (BIT).
 
Outre la participation à des séminaires, colloques, congrès un peu partout à travers le monde, j’ai également pris part à presque toutes les conférences internationales du travail qui se tiennent chaque année à Genève en Suisse. 

 

2- Le Monde est stupéfait que le syndicaliste, pacifiste que vous étiez, aviez renoncé aux négociations interminables avec le pouvoir pour tronquer le treillis militaire. Pourquoi avez-vous rejoint les Forces de résistance de l’Est,c'est-à-dire prendre les armes contre le régime de Déby? Estimez-vous que la lutte armée serait-elle la meilleure solution au conflit tchadien ?

Comme vous pouvez vous en douter,les raisons qui m’ont amené à abandonner la lutte syndicale au profit de la lutte armée sont fort nombreuses et je me contenterai de n’en citer que quelques-unes :    

            l’action syndicale ne peut véritablement être efficace que si elle se déroule dans un environnement démocratique, empreint de justice et respectueux des droits humains et syndicaux,ce qui est loin d’être le cas du Tchad. Je m’en veux pour preuve :


  - la modification de la constitution afin de permettre à l’actuel Président de se présenter aux élections autant des fois qu’il le désire alors que par consensus, la Conférence Nationale Souveraine de 1993 avait limité le nombre des mandats à deux ;

  - aucune alternance au pouvoir n’est possible à cause d’un verrouillage systématique du mécanisme des élections,notamment par l’institution d’une Commission Electorale«Indépendante» totalement dominée et contrôlée par le pouvoir;

  - l’armée ainsi que les services de sécurité sont entièrement aux ordres de Deby et de son clan. Ils peuvent enlever,torturer et assassiner comme on le leur commande sans pour autant être inquiétés ou poursuivis comme le prouvent de nombreux exemples dont les plus récents sont les assassinats du Docteur Ibni Oumar Mahamat Saleh, de nombreux autres anonymes dont les corps ont été repêchés du fleuve Chari après les événements de février dernier ainsi que des 72 religieux de Kouno ;  

           
l’opposition démocratique n’existe plus dans la mesure où ses dirigeants qui ont été réduits à la misère par une longue absence de la gestion des affaires ont quasiment fini par faire allégeance au pouvoir afin de bénéficier des miettes que celui-ci voudrait bien leur accorder ;   

            c’est un régime basé sur l’injustice,le népotisme, la gabegie, la corruption et le détournement des biens publics. Sinon,comment expliquer que le Tchad qui regorge d’autant des ressources de toutes sortes,soit classé dans le rapport du PNUD, parmi les plus pauvres du monde ?
   

            l’admission dans les postes dits juteux ainsi que dans les grandes écoles est réservée aux enfants du clan au pouvoir et, à quelques rares exceptions à ceux qui leur sont dévoués. Autrement dit, les enfants des autres citoyens que nous sommes, sont abandonnés à leur triste sort ;
   

            et, comme Idris Deby et son clan ont déclaré qu’ils seront au pouvoir pendant au moins cinquante ans,tous les autres tchadiens et leurs descendants ne seront pas différents de leurs esclaves ; 
   

            la liberté syndicale et les droits syndicaux sont régulièrement violés comme le prouvent le démantèlement du syndicat des douanes,les nombreux licenciements abusifs et surtout l’adoption en 2007 d’une loi qui rend pratiquement inefficace le droit de grève dans les services publics.
   


Compte tenu de tout ce qui précède,se contenter uniquement à militer dans le syndicat reviendrait tout simplement à cautionner la dictature et, partant à contribuer aux souffrances ainsi qu’aux privations des travailleurs et du peuple tchadien. 
  
 

Et,étant donné qu’aucun changement politique n’étant possible par la voie démocratique comme précédemment démontré,il ne reste plus que la lutte armée, c’est-à-dire l’application de la même méthode qu’avait utilisée Idris Deby pour chasser du pouvoir le dictateur Hissene Habré.Malheureusement au lieu d’apporter au peuple tchadien la liberté et la démocratie comme il l’avait prétendu, il a fini par instaurer un régime pire que celui de son prédécesseur.

 
  

3-Vous-êtes une figure du Syndicalisme africain et international.Quels jugements portent vos confrères sur votre nouvel engagement militaire?Y a-t-il compatibilité entre syndicalisme,actions politiques et lutte armée?   

 Pour répondre à cette importante question, tout en pensant que je suis loin de mériter certains éloges exprimés,je vous laisse le soin d’apprécier les réactions de quelques camarades :   

            a) Bonsoir Djibrine, je te remercie de tes réponses au journal du syndicat qui seront publiés dans quelques jours.Je te souhaite la meilleure issue possible dans ton engagement,dont je sais qu'il est guidé par l'intérêt général du peuple tchadien.
Amitiés. Robert Dannus,Syndicaliste CGT,France ;   

            b) Wow! Je ne sais trop quoi dire. Par contre, je comprends la frustration et la  
colère.Mes pensées seront avec toi et tous les tiens. Je ne peux qu'espérer que votre lutte pour la liberté et la démocratie soit couronnée de succès.Je prierai pour vous.Tiens moi informé lorsque c'est possible.Je suis avec vous de tout mon coeur.

Bertrand Bégin
Canadian Labour Congress
Congrès du travail du Canada
2841 Riverside Drive
Ottawa
,ON
K1V 8X7
PH: 613-526-7409
Fax: 613-521-8949  
 

            c) Nous apprenons avec beaucoup d'amertume la démission du camarade Djibrine que j'ai eu l'occasion de découvrir dans les formations de la FTQ en décembre 2005 à Dakar et pour qui j'ai gardé et je continuerai à garder l'image d'un syndicaliste engagé, un homme de conviction mais d'une modestie et d'une simplicité qui cachent les talents d'un formateur hors pair. 
    

Rempart de la démocratie et des droits syndicaux au Tchad,la démission du camarade va à n'en pas douter réconforter dans leur position tous les fossoyeurs de paix et de justice sociale au Tchad.Qu'ils ne s'y trompent guère ! le combat pour la libération du Tchad, de l'Afrique de façon générale des mains de dirigeants corrompus,à la solde du capital financier international,nous le mènerons ensemble à tes côtés pour plus de démocratie, de justice sociale...
   

Tout en remerciant Denise de nous livrer cette information, je ne saurai terminer sans rendre hommage à notre camarade, ami et frére Djibrine pour les immense services rendus non seulement au mouvement syndical africain mais international de façon générale.
  
 

Mame Saye SECK
chargée de la Francophonie syndicale
Département Relations Internationales
union Nationale des Syndicats autonomes du Sénégal (UNSAS)
Tél : Bureau: 00 221 33 8253261/  cellulaire : 00 221 77 646 86 95 
 
  

            d) Cher confrère et ami,
               
C’est avec tristesse et consternation que j’ai appris ta démission par l’entremise de ton collègue Bassou Rakis Singa de l’UST qui nous a transmis ta lettre et le communiqué de presse de l’UST qui a suivi.
Le manque de respect des droits syndicaux fondamentaux et l’insécurité auront eu raison d’un de nos meilleurs militants et ambassadeur des travailleurs africains dans le monde.Les syndicalistes africains perdent aussi un excellent formateur qui a consacré sa vie à l’éducation aux droits fondamentaux des travailleuses et des travailleurs. Pour mémoire, je t’envois une copie du Monde ouvrier de décembre 1992 relative à ton implication avec la FTQ.
Je me permets d’en informer les collègues responsables à l’éducation ouvrière et aux droits humains. 

Toutefois,nous ne perdons pas un ami car notre confiance en ton amitié, ton intégrité et surtout ton honnêteté demeure inébranlable quoiqu’il advienne. Nous demeurons à l’écoute des besoins.    

Les travailleurs et travailleuses de la FTQ te remercient et restent solidaires ! 
   

Denise Gagnon
Directrice du Service de la Solidarité internationale
Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)
565, boul. Crémazie, bureau 12100
Montréal, Québec
H2M 2W3
Tél.: (514) 383-8014
Fax.(514) 383-8004    



4- Le Mouvement syndicat international et notamment les syndicats français n’auraient-ils pas un rôle à jouer dans la sensibilisation des Travailleurs français contre le soutien et le maintien du dictateur Deby au pouvoir depuis 18 ans? Quels seraient votre message aux syndicats:CGT,FO,CFDT,SUD… 
   

Bien évidemment,le mouvement syndical international y compris les centrales syndicales françaises ont un rôle important à jouer dans la sensibilisation des travailleurs de leur pays contre le soutien et le maintien du dictateur Deby au pouvoir.
   
 
Du reste,je dois reconnaître que les organisations syndicales françaises, tout comme d’autres associations de la société civile telles que, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement(CCFD),le Secours Catholique(Caritas France), Survie,Crisis Action, Oxfam France, etc. ont depuis toujours mené ces actions tant en direction de l’opinion que du gouvernement français. C’est lieu ici de leur exprimer notre profonde reconnaissance et de les encourager à continuer.
 
 
   
5- Il est un secret de polichinelle que les dissensions entre certains Leaders des Forces de résistance expliqueraient en partie la longévité du dictateur Déby au pouvoir.Alliez-vous mettre votre expérience de syndicaliste et talent de fin négociateur afin de contribuer effectivement à l’unité politique et militaire de toutes les Forces de résistance nationale?  
 

Je suis venu effectivement venu avec cette intention mais je dois avouer que les choses ne sont pas aussi simples qu’on pourrait le penser. Mais il n’y a pas lieu de se décourager.

  
   
6-
Des informations feraient état des tractations entre l’UFCD et le RFC pour vous désigner à la tête de cette coalition. Confirmerez-vous ces « rumeurs » ? 
   

Je n’ai jamais entendu parler d’une telle proposition et je ne pense pas qu’une telle volonté puisse exister.

   

7- Comment sentez-vous dans cette nouvelle situation ? Quel accueil avez-vous reçu des Patriotes résistants combattants et des dirigeants ? N’êtes pas vous considérés par certains comme un dangereux concurrent venu ravir leurs places de chefs ?
   

D’une manière générale, mon arrivée a été très bien appréciée car tout le monde est d’avis qu’il faut davantage des cadres dans cette opposition.

 
 
8- Vous êtes Membre de l’une des Forces de résistance de l’Est, en l’occurrence l’UFCD qui n’est pas une composante de l’Alliance Nationale(AN) dirigée par le Général Mahamat Nouri.Comment expliquez-vous le manque de coordination d’opérations militaires entre les deux entités lors des derniers combats d’Am Zoer ?    
 Ces événements s’étant déroulés pendant que je me trouvais encore en Europe, je ne suis pas en mesure de vous donner une réponse à cette question.
 
 
 
9- Le public tchadien condamne régulièrement le caractère tribal,ethnique des Partis politiques et Mouvements-politico militaires.A propos de la composition ethnique des structures politiques voire des membres des quatre principaux mouvements,les internautes font la classification suivante :
 
 
             - UFDD du Général Nouri = Goranes,
             - FSR du Colonel Soubiane et UFDD-F de Aboud = Arabes
             - RFC de Timane = Zaghawas  
 
             - UFDC du Colonel Adouma = Ouaddaiens et Hadjarais 
 

Que pensez-vous de ces observations ? Sont-elles fondées ? Si oui pourquoi cette vision obsolète des Leaders qui aspirent pourtant aux hautes fonctions politiques nationales ? 

Je pense que ces affirmations mériteraient d’être un peu nuancées. 


10-Comment voyez-vous l’avenir du Tchad et quelles seraient pour vous les propositions réalistes et objectives de sortie de crise ?

Je peux voir qu’avec optimisme l’avenir du Tchad même si, pour le moment, la sortie de crise ne peut être envisagée par une victoire de l’opposition armée contre le régime clanique et anti populaire de Deby.Mais,au préalable les chefs des organisations armées doivent transcender leurs divergences pour ne considérer que l’intérêt supérieur de la nation et du peuple tchadien dans son ensemble.
Je ne suis arrivé à cette conviction qu’après avoir, ces dernières années, activement participé aux actions de plaidoyer menées par le Comité de Suivi de l’Appel à la Paix et à la Réconciliation(CSAPR) que dirige avec beaucoup de dévouement et de compétence Maître Kemneloum Delphine Djéraïbé.Mais comme vous le savez, le président Deby a toujours été hostile à l’idée d’organiser un dialogue national inclusif. 

 

11-
Que pensez-vous de l’Opposition démocratique intérieure et extérieure,de la Société civile,de l’assassinat du Dr Ibni Oumar par le dictateur Déby ?

 
Depuis la décapitation de la CPDC avec l’assassinat odieux du Dr Ibni Oumar Mahamat Saleh,l’opposition démocratique intérieure n’existe plus que de nom. 


Quant à l’action de l’opposition démocratique extérieure même si elle contribue à informer largement l’opinion nationale et internationale sur certaines réalités,son impact sur le changement éventuel en matière de démocratie et de bonne gouvernance est très limité.
 
Enfin,en ce qui concerne la société civile, il ne faut pas oublier que la plupart de ces associations ont été créées par le régime pour le soutenir et, d’ailleurs, certaines ne s’en cachent pas.Certes,il existe bien quelques rares dont notamment la presse privée indépendante,qui essaient de jouer honnêtement leur rôle. 
 
Mais,dans tous les cas,tant que les partis politiques de l’opposition,les associations de la société civile et les syndicats ne seront pas en mesure d’organiser librement des manifestations de rue,ils ne pourront contribuer avec l’efficacité requise au changement tant souhaité par le peuple tchadien. 
 

12- Quel serait votre dernier mot au Peuple tchadien et aux syndicats ?

Qu’ils redoublent de courage et d’imagination afin de se donner les moyens de se libérer de la dictature et d’accéder à la justice et au bien-être social.



Tchad Espoir vous remercie et vous souhaite bonne chance dans cette nouvelle page que vous allez écrire.

 

 

Interview de Mr.Djibrine Assali Hamdallah, Ex Secrétaire Général de l’Union des Syndicats du Tchad (UST) réalisée par la Rédaction de Tchad Espoir.

           Web: http://www.tchadespoir.net    E-Mail:  contact@tchadespoir.net

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