Les comptes-rendus des réunions d’Idriss Déby au jour le jour

Publié le par Hamid Kelley

 

(Yorongar.com)

 

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Dans l’avion à destination de Banjul :

Idriss Deby : « Comment sauver les Bantou du Congo ? Au Congo, le cessez-le-feu a du mal à se faire. Les gens refusent la force d’interposition. Lissouba a donné sa parole à Bongo. Mais une fois de retour à Brazzaville, il a fait à sa tête ».

Lamana : « Tombalbaye faisait la même chose. Il disait une chose et faisait le contraire. Mais il avait sa façon. L’UDEAC, c’était moi qui l’avais négocié, mais Tombalbaye avait refusé de ratifier les textes. Il disait qu’il n’était pas prêt à faire du Tchad une boutique d’écoulement des produits congolais et camerounais. C’était en 1964. L’UDEAC avait été mis sur pied sur une crise latente. Ahidjo n’aimait pas Tombalbaye et Tombalbaye le lui rendait bien. La brouille entre les deux hommes datait de l’expulsion de Ahmed Kotoko qui avait été bien accueilli par Ahidjo. En plus, le Cameroun ne voulait jamais payer sa cote part ». (NDLR : apparemment Lamana n’a pas lu le livre d’Ahmed Kotoko pour se rendre compte que Ahidjo ne veut pas le voir en peinture)

Idriss Deby : « Les autres à savoir le Cameroun et le Gabon se sont toujours arrangés à se tailler la part du lion. C’est le cas au niveau des institutions financières d’émission. Le Gouverneur est un Gabonais, son vice est un Congolais et le siège à Yaoundé au Cameroun. Le Tchad et la RCA sont des laissés pour compte. Ce sont les cendrions de la sous région, des espaces commerciaux. Nous avons accompli beaucoup d’efforts au cours de ces deux dernières années. Nous avons réussi à placer ça et là des cadres nationaux, mais beaucoup reste à faire. Qu’est ce que vous pensez des Etats Unis du Sahel ? Entre Sahéliens, nous pouvons mieux nous entendre qu’avec ces Bantou ».

Lamana : « C’est une bonne idée. Mais pouvons-nous crédibiliser une monnaie ? »

Idriss Deby : « Oui, le Cameroun et la RCA sont candidats à frapper leur propre monnaie. Bon, Patassé, lui, est candidat partout. En Afrique centrale, il y a un problème constant : le leadership. Nous sommes très mal entourés. L’Afrique centrale, ce n’est pas notre monde. Nous sommes du Sahara et du Sahel et non de la forêt comme ces gens-là. Nous n’avons rien à voir avec eux ».

Lamana : « L’idée de Gadafi qui consiste à créer une Union des États riverains du Sahara doit être bien explorée. Cette idée est à encourager ».

Idriss Deby : « C’est juste, mais le problème est que Gadafi veut éliminer l’Algérie qui lui fait ombrage. La création d’une monnaie n’est pas quelque chose d’extraordinaire. Il faut s’entendre sur les règles du jeu ».

Lamana : « Il faut être solide face à la guerre que la France déclenchera ».

Idriss Deby : « C’est de bonne guerre. L’Euro est une monnaie concurrente du dollar. Les Américains feront tout pour la faire capoter par le jeu de la spéculation boursière et autres guerres de tranchées. La question de droits de l’homme domine aujourd’hui tous les débats. Mais il est temps d’insister sur les droits économiques de l’homme, le droit au travail. Les Américains tiennent au respect des droits de l’homme comme s’ils n’avaient jamais soutenu des dictateurs sanguinaires. Ils ont renversé Allende chez lui. Ils ont installé Pinochet. Ils ont aidé Habré de bout en bout, du maquis au pouvoir. Non ! Ils ont vraiment la mémoire courte, ces gens-là. Ce ne sont pas des champions exemplaires. Je préfère les Français même s’ils arrivent quelquefois d’être des grands cons. Avec les cousins gaulois, nous pouvons nous chamailler, mais nous finissons toujours par revenir à des bons sentiments. C’est l’habitude des vieux couples. Avec les Américains, il faut être dans leur botte ou rien. La mort de Mobutu doit faire réfléchir les dirigeants africains. C’est à disserter. Mobutu était mort comme un vulgaire voleur de poules. Sa famille traîne partout. J’avais reçu un de ses enfants. Il pleurait parce qu’il n’avait rien. Il m’avait dit que même le billet d’avion pour venir au Tchad, c’était Kamanda Wa Kamanda qui le lui avait payé. Pourtant, Georges Bush était le parrain de ces enfants-là lorsque leur père était vivant et tout puissant monarque du Zaïre. Ces gens-là, ce ne sont pas des amis sûrs. Mobutu, c’était la plus grande leçon du siècle pour les dirigeants africains. S’entendre avec les puissances pour piller les richesses du pays, se faire éjecter comme un vulgaire passager clandestin dans un train de la banlieue parisienne, mourir et être enterré dans l’anonymat comme un chien, c’est édifiant. En tous les cas, les blancs sont tous pareils. Ils s’entendent tous pour nous saigner, pour ensuite nous jeter comme du kleenex. Comme Mobutu, Bokassa,Ahidjo, Obiang Ngéma, Fulbert Youlou ... ».


11h30. Arrivée à Banjul Capitale de la Gambie.

Un compte rendu détaillé du sommet des ministres du CILSS est fait au Président par les ministres Ali Mahamat Zène et Bichara Chérif Daoussa. Ils présentent au PR les différents projets de résolutions à adopter par les Chefs d’Etats. Le PR se montre intéressé par le projet des Etats Unis du Sahel qui tient à cœur Idriss Déby et Gadafi.


Idriss Déby : « Il faut rêver et faire chanter la France et ses Bantou. La monnaie unique est un défi et une une monnaie pour faire chanter Français et Américains dans une certaine mesure à cause du rapprochement avec Gadafi »

Commentaire d’un membre de la délégation hors micro et sous cape : « Pour ma part, je pense que tout est défi. Et quels Etats Unis entre des pays, quelle intégration entre des Etats où l’unité n’existe pas à l’intérieur des frontières ? Avant de construire des unités supranationales, il faut d’abord travailler sur les unités nationales, les parachever, les parfaire par la justice et la liberté. Ceci est mon point de vue. Mais je ne l’extériorise pas. Le PR veut rêver. Il faut le laisser à ses fantasmes. La réalité de tous les jours le ramènera à la raison ».

Lamana : « Au milieu des Bantous, les Tchadiens n’ont rien à cirer ». Dans ce cercle de haut-parleurs », les Tchadiens sont des étrangers sourds et muets. Des nains ».

Idriss Deby : « Il faut voir ailleurs. Là, nous n’avons rien à gagner. Nous sommes de culture différente. C’est un élément important, la culture. Que d’incompréhensions ! (....) Patassé est distrait. Il est souvent dans les nuages. Lissouba, c’est du n’importe quoi ! Nos intérêts sont du côté de nos frères du Sahel d’Afrique occidentale et d’Afrique orientale. D’ailleurs, ne sommes ni bantou ni géographiquement de l’Afrique centrale. Nous sommes face à nos responsabilités. Aucun pays n’est en train d’envisager sa monnaie de la manière la plus sereine possible. Seul le Cameroun est en train d’y penser sérieusement ».

Lamana et le CRIC, essaient d’approfondir un certain nombre d’idées émises sur la situation au Congo :

Cessez le feu ;
Déploiement d’une force d’interposition par l’OUA et l’ONU ;
Embargo sur la vente d’armes au Congo ;
Rechercher un troisième homme. Lissouba, Sassou et Koléla ne sont pas dignes de la confiance du peuple congolais. Koléla s’est compromis en devenant précipitamment le Premier ministre de Lissouba. Ce rapprochement l’a discrédité aux yeux de Sassou qui ne le voit plus comme un médiateur indiqué.

Lamana : « Il faut au Tchad, une bonne administration et une meilleure gestion des ressources humaines, matérielles et financières pour éviter les guerres. Le PR doit éviter d’évoquer en public des problèmes aussi sensibles que ceux de la monnaie. On ne doit parler de ces choses-là que lorsqu’on est prêt. Le Nigeria et la Libye sont les deux meilleures fenêtres du Tchad à l’extérieur. Je soutiens fermement l’idée des Etats riverains du Sahara proposée par Gadafi. Quant au rapprochement avec le Nigeria, tout doit être utilisé et notamment les relations personnelles avec les hommes. La fin justifie les moyens ».

15h30 Ouverture du Sommet. Le thème est fort porteur : « Décentralisation et développement local au Sahel ». Le Thème est exposé par le Pr. Pineiro, commissaire européen aux ACP.

Commentaire sous cape d’un membre de la délégation : « J’ai été désagréablement surpris par l’accoutrement grotesque et bizarre du Président gambien, Yaya Djameh. C’est le Gadafi des tropiques et des savanes. Il porte un sabre samouraï à la main gauche et un long chapelet aux grosses graines à la main droite. C’est à se demander s’il a des conseillers honnêtes. Je pense à des hommes comme Abdel-Rassoul, qui font de leur mieux pour que le look du Président tchadien tienne la route du temps. J’ai par contre été agréablement surpris par la simplicité de Alpha Konaré et de Abdou Diouf ».

12.09.1997.

19h30. PR, DCC, CRIC, Lamana, Ali Mahamat Zène. Objet : La situation au Congo.

Idriss Deby : « Faut-il partir au Gabon pour consacrer l’échec de la rencontre de Libreville ou non à propos du Congo. Lissouba m’a dit un jour qu’il ne considère pas Sassou comme un adversaire politique mais comme un ennemi à abattre. Je lui ai dit que dans ce cas, les carottes sont cuites entre eux. Il faut aider Sassou avant que ça n’éclate. D’où mon engagement aux côtés de Sassou »

Départ de Banjul. Dans l’avion, échange des vues sur le Congo et sur la vie nationale. Le PR s’informe sur la contribution du Tchad à l’OUA. Les arriérés s’élèveraient à quelques deux millions de dollars américains.

Bichara : « Le Tchad est par contre en règle avec le CILSS, l’OCI, l’UDEAC et la CBLT ».

Idriss Deby : « Les journalistes sont paresseux. Ils ne recherchent pas l’information. C’est un vase communicant de relâchement. Les ministres ne sont pas des hommes de poing. Ils ont pourtant les mains libres. En dehors de Bichara Chérif, personne n’utilise les compétences locales. Tout le monde s’entoure de cousins, de frères et de parents et rien de plus ».

Lamana : « La Caisse Nationale des Retraites du Tchad (CNRT) n’arrive pas à payer les pensionnaires et retraités de l’Etat tchadien ».

Idriss Déby : « il faut renforcer AIR TCHAD par l’acquisition d’une flotte pour le trajet N’djamena-Djedda-Abou Dabhi et N’djamena-Kinshasa-Franceville. C’est un trajet rentable ». Si les autres le font alors pourquoi pas nous ? AIR AFRIQUE se moque de nous, du Tchad. Les avions d’AIR AFRIQUE viennent au Tchad remplis de passagers aux trois quarts. Ça ne doit pas continuer comme ça ».

Lamana : « AIR TCHAD, c’est l’Etat qui l’a tué ».

Idriss Deby : « Non, ce n’est pas l’Etat. C’est la mauvaise gestion des hommes placés à la tête de cette entreprise. Pourquoi AIR FRANCE débarque chez nous et nous n’avons pas le droit d’aller chez eux ? Il faut voir plus grand dans le trafic aérien. Il y a trois cent mille tonnes de matériels sensibles à enlever de Douala dans le cadre du projet pétrolier. C’est un gros marché. Il ne faut pas le laisser aux compagnies étrangères telles que AIR FRANCE et CAMEROON AIR LINE. À qui faut-il le donner, ce marché ? Voyez-vous. Il y a aussi une agence de tourisme qui prévoit 100.000 touristes par an. C’est aussi un marché. Il nous faut créer une compagnie nationale digne de ce nom. DUBAI AIR LINE est disposé à nous aider au montage financier et technique, à acheter ou à louer quelques avions. Il faut oser. Et puis tant que l’argent rentre au Tchad, il n’est pas sale ! ».

Lamana : sous cape : « Il faut tempérer les ardeurs du PR. Il a beaucoup d’idées. Il risque d’en être la victime. Il y a beaucoup de truands dans le monde des affaires. Les conseillers en investissement cherchent d’abord leurs intérêts, leurs commissions ».

Idriss Deby : « Ali va s’occuper de cela. Il va me représenter à la cérémonie de remise de doctorat honoris causa au Nigeria ».

Lamana : « Ce sera une belle occasion de parler de la relance des relations avec les Américains. Indimi est bien introduit dans les milieux de la droite américaine. Il a des rapports personnels avec la famille Bush ».

Idriss Deby : « C’est bien. Dites, comment travailliez-vous avec Tombalbaye ? ».

Lamana : « Cela n’avait pas été toujours facile. Tombalbaye était cynique, mais il aimait se tuer au travail. Il voulait tout savoir. Un jour, il avait appris que j’avais des relations poussées avec la France. Quelqu ’un lui aurait dit que j’étais l’ami personnel de Valery Giscard d’Estaing. Il m’avait fait convoquer et m’avait fait poser, en présence de Abbo Nassour, Pallaye et Djarma, 17 questions musclées. L’interrogatoire s’était déroulé chez Pallaye. La première question était la suivante : tu étais parti à Paris. Tu avais rencontré Giscard et tu lui avais dit de ne pas laisser le pétrole couler au Tchad tant que tu ne seras pas Président de la République. Deuxièmement : A Washington, tu avais dit que les aides apportées au Tchad avaient été récupérées par la femme du Président qui en avait fait sa propriété personnelle. Il s’agissait de gros véhicules FAO apportés dans le cadre de la lutte contre la famine des années soixante-dix. Troisièmement : Tu avais fait bloquer par ton ami Rocky 200. 000.000 sollicités par le PR, en disant que le Président était « un fou ». Presque toutes les questions avaient été posées par Abbo Nassour. Il était très offensif. C’était un monsieur de nature zélée. Djarma m’attaquait aussi sans relâche. C’était un jeu ridicule, mais il fallait s’y prêter. Djarma me disait que j’avais raconté aux Américains que les véhicules avaient été immatriculés en civil et mis en circulation au compte de la femme du Président. Djarma savait pourtant que c’était vrai. Toute la ville était au courant... Tombalbaye avait peur de perdre le pouvoir. Il consultait beaucoup les marabouts et les devins. C’était un marabout qui lui avait dit que ce n’était pas un civil qui prendrait son pouvoir, mais un militaire. C’était à partir de ce moment-là qu’il avait commencé à avoir confiance aux civils et à emprisonner les militaires pour un oui ou pour un non ».

Idriss Deby : « Vous aviez donc des rapports tendus avec Djarma. Comment cela s’est-il fait que vous vous êtes ensuite retrouvés pour créer un parti dans lequel vous aviez placé Ouchar en minorité ? »

Lamana : « C’est une longue histoire... »

Idriss Deby : « Une longue histoire entre Baguirmiens et Ouaddaiens... »

Lamana : « Peut-être. Il faut dire que le coup d’Etat des militaires, notre séjour à la maison d’arrêt nous ont rapprochés l’un de l’autre... Djarma est très intelligent, vous savez ».

Idriss Deby : « D’après mes informations, ce n’était pas Kamougué qui avait préparé le coup d’Etat du 13.4.1975. La Compagnie Gazelle était le fer de lance de Tombalbaye. C’était des Gardes nomades dont le chef était Abderamane Bourdami. L’histoire de l’armée tchadienne, c’est à dormir debout. Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’il y a toujours eu au Tchad des tentatives de coups d’Etat. En 1976, il y en a eu deux. Il y avait d’un côté le capitaine Toguy qui se préparait avec un groupe d’officiers sudistes et de l’autre, Acyl Ahmed Akhabbach qui avait mis dans la tête de plein de gens que les musulmans pouvaient tenter et réussir un coup d’Etat à partir de N’djamena, que le maquis, c’était trop long et contraignant. Les réunions se tenaient chez lui. Acyl avait ensuite fui pour regagner le FROLINAT. Il y avait eu d’autres tentatives. À l’époque, il y avait très peu d’officiers musulmans. Zakaria Wawa Dahab était le plus gradé. Les autres, Mahmoud Abderamane Haggar, Taher Wadal Adjouss et Izzo Miskine étaient des sous officiers. Un de ces coups devait avoir lieu un samedi du mois de décembre à minuit. L’alerte a été donnée à 16H. Le Conseil Supérieur Militaire savait que l’initiative du putsch était sortie de l’école des officiers. J’étais à l’Ecole des officiers. Le Conseil Supérieur Militaire nous avait dépêchés Gouara Lassou et Mahmoud. Ces deux ministres nous avaient copieusement insultés. Ils croyaient que les putschistes étaient inféodés à la Libye. Chacun faisait ses préparatifs. Le groupe de Toguy d’un côté et de l’autre, celui de Brahim Koumbo. Le 1er avril 1976 devait avoir lieu un vrai coup d’Etat. Mais ça n’avait pas marché. Koumbo faisait partie des grands animateurs de l’esprit du renversement... ».

Lamana : « L’époque était propice aux coups d’Etat militaires. C’était l’heure des officiers... »

Idriss Deby : « Oui ! Nous partagions la même chambre en France. Il ne dormait presque pas. Il voulait coûte que coûte rentrer. Pour ce faire, il avait provoqué un scandale qui lui avait coûté le renvoi et le rapatriement au Tchad. J’avais tenté de le dissuader de ne pas rentrer au Tchad parce que je savais qu’il rentrait pour tenter un coup. Effectivement, les choses s’étaient passées comme je le pressentais. Il avait entrepris un putsch et ça a donné ce que ça a donné. A cette époque, le chef de service de sécurité du Président Malloum, était Béchir Ali Haggar. Béchir avait trahi le groupe avec un autre garde nomade. Ces deux-là avaient soufflé l’information à Galmaye Youssoubo Kirmis. La suite est connue... Kamougué avait tenu à ce que le coup d’Etat se fasse, car c’était une belle occasion, d’épurer l’armée de tous ses officiers musulmans récalcitrants. Si Béchir avait joué loyalement avec les Koumbo, le coup aurait réussi. ».

Lamana : « Béchir a fait son travail. Faire son travail, ce n’est pas un acte de trahison ».

Idriss Deby : « Oui, mais il fallait refuser dès le départ ou se taire ».

(acte 4)

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