DEBY ET L'ARMEE

Publié le par Hamid Kelley

L’armée Tchadienne présente une structure en forme de pyramide inversée. 400 Généraux, 256 Colonels. Récemment, le Général Kamougué, actuel ministre de la défense, a déclaré qu’il ignorait le nombre exact des éléments de l’ANT (Armée Nationale Tchadienne). On peut raisonnablement avancer le nombre de 60.000 hommes pour une population d’environ 10 millions d’habitants. A titre de comparaison, sous le régime de Hissein Habré, les effectifs de l’armée oscillaient entre 25.000 et 30.000 hommes.

Plusieurs structures coexistent : la  garde présidentielle avec 6.000 hommes, la garde nomade comprenant 6.000 hommes, et le reste constituant l’ANT proprement dite y incluant la gendarmerie avec 5.000 hommes, la police également à peu près 5.000 hommes et le reste des effectifs viennent en appoint.

L’armée tchadienne est ainsi l’une des plus importantes d’Afrique aux cotés du Nigéria qui compte 76.000 hommes pour une population de 148 millions, ensuite celle de l’Afrique du Sud avec un effectif de 63.000 hommes pour une population de 48 millions. En faisant cette comparaison, on peut se rendre compte à quel point la désorganisation totale de l’armée a entrainé la militarisation de la société tchadienne.

Le Fiasco d’une réorganisation de l’ANT

Dés l’arrivée de Deby au pouvoir, les autorités Françaises avaient inscrit en bonne place la réorganisation de l’armée Tchadienne laquelle devait passer par la démobilisation d’une grande partie des combattants. C’était le fameux programme de démobilisation et de réinsertion, largement financé par la France mais aussi la coopération Allemande  le GTZ, et la Banque Mondiale. La France qui a décaissé des centaines de millions d’euros dans ce projet, a finalement renoncé et battu en retraite.

Dans un premier temps, Deby a mis à l’écart  beaucoup de combattants considérés comme non fiables parce qu’étant du groupe ethnique de l’ancien président Hissein Habré, et ceux-ci ont regagné massivement leurs palmeraies ou leurs troupeaux de camelins ; il y a eu aussi  des départs parfois volontaires de militaires.

Dans un second temps, la mauvaise négociation et la mauvaise exécution de certaines opérations de démobilisation ont fait que dés que les primes de départ  étaient épuisées, certains « bénéficiaires » n’hésitaient pas à se transformer en coupeurs de routes et l’insécurité grimpait en flèche à N’Djamena. La réinsertion ayant rarement suivi la démobilisation.

Les parrains de Deby avaient mis beaucoup d’espoirs dans ce programme de purge de l’ANT de ses éléments considérés comme indésirables, beaucoup d’espoirs mais aussi beaucoup de calculs inavoués sous-tendaient cette volonté de réformer à tout prix. Aussi, immense a été leur déception de voir leur protégé foutre en l’air un de leurs plus grands projets.

Les causes de cet échec volontaire sont multiples : détournement des fonds, ingérence des autorités politiques et administratives dans les affaires militaires, favoritisme et tribalisme. Idriss Deby pouvait-il scier la branche sur laquelle il était assis ? Ce fiasco, les autorités tchadiennes furent obligées de le reconnaitre lors des Etats généraux de l’armée organisés du 15 au 20 avril 2005 à N’Djamena, « l’armée nationale tchadienne présente de graves dysfonctionnements et les opérations de démobilisation et de réinsertion ont totalement échoué ». Et comment !

L’armée des milices

L’une des plus grandes causes qui a définitivement ruiné l’opération de réorganisation de l’ANT est la  politique de répression aveugle, de brimades quotidiennes, d’humiliations, de viols et de spoliations des biens en direction de groupes bien ciblés (vols de bétail, de chameaux, maisons, terrains etc...), ce qui a engendré un nombre incalculable de révoltes durement écrasées.
Les révoltes  sont devenues des rebellions. Et Deby a dû aller chercher, par l’argent, les hommes au bled pour défendre son régime.

Les militaires remerciés étaient réembauchés dans la garde Présidentielle ou la garde nomade. La limite des effectifs n’était pas respectée, et selon les impératifs du moment (combats contre les différentes rébellions), des ramassages de militaires démobilisés s’opéraient en quatrième vitesse pour combler les pertes et de ce fait, les démobilisés d’hier étaient de nouveau réintégrés.
Plus, il était acculé, plus il offrait plus ; des voitures 4x4, on est passé aux terrains, villas, grades, et finalement aux centaines de millions avec les revenus pétroliers.
Pour la première fois dans l’histoire du Tchad, les généraux de l’armée sont cent fois plus riches que les ministres. Certains d’entre eux, ont tellement bien compris le jeu que dès que leurs fonds étaient en baisse, ils se fâchaient, rassemblaient leurs proches enrôlés par leurs soins et quittaient la ville pour le bled, laissant entendre qu’ils entraient en rébellion. Deby envoyait aussitôt des négociateurs et à prix d’or les faisaient revenir,….. en attendant la prochaine bouderie.

D’autres officiers qui ont également très vite compris le filon, se sont immédiatement organisés en conséquence ; goranes, hadjaraïs, arabes, ouaddaiens, c’est ainsi que des milices, sous la direction d’un leader, ont vu le jour. Le chef négocie avec Deby, à prix d’or, sa participation à la guerre contre les rebellions. L’argent encaissé par le leader est distribué entre les membres de la milice, mais sert aussi à l’enrôlement de nouvelles recrues afin d’agrandir le groupe pour le rendre plus puissant et avoir des arguments plus convaincants pour monter les enchères à la prochaine sollicitation.
Les gendarmes, policiers, militaires originaires du Sud viennent en appoint pour compléter les milices. Cet ensemble constitue ce que l’on peut appeler l’Armée Nationale Tchadienne (ANT), version Idriss Deby, diplômé de l’école de guerre française !

Dans un tel système de mercenariat, les milices devenues très puissantes, peuvent même basculer dans le camp ennemi un moment, et revenir de nouveau chez Deby. Ce dernier pris à la gorge, ne peut faire la fine bouche. Cela s’est déjà vérifié, à plusieurs reprises.

Petit à petit, Deby fut victime de son propre système, les chefs des milices ayant peu à peu constitué un véritable trésor, commençaient à limiter leur engagement  sur le terrain, conséquence, leur combativité laissait à désirer. Forcément, quand on devient businessman.
C’est pour pallier cette carence que profitant des revenus pétroliers, Deby s’est lancé dans l’achat d’équipement lourd pour augmenter ses chances de victoire, des hélicos et avions bombardiers, mais aussi par l’enrôlement de mercenaires ukrainiens, algériens, mexicains etc.…sans compter bien sûr l’appui des militaires français. Rappelons ici que
l'armée tchadienne avait récupéré un impressionnant matériel de guerre lors de ses victoires contre l'armée libyenne, Idriss Deby a dilapidé cet extraordinaire patrimoine en le vendant aux quatre coins du monde.
Or, un mercenaire, par définition, prend des risques bien mesurés afin de profiter pleinement de son magot, il ne s’agit en aucun cas de sacrifier sa vie, or les guerres tchadiennes sont très meurtrières …
C’est  donc, le cercle infernal, la spirale du fou.

Les forces de Deby s’amenuisant sous l’œil de ses protégés, faut-il voir en la mise en place de l’EUFOR et bientôt  de la MINURCAT, une volonté de lui sauver la mise ? Sans aucun doute. Ainsi donc, après avoir échoué et après réflexion, saboté la réorganisation de l’ANT, une armée de milices s’est installée de fait au Tchad  pour  finalement voir des armées étrangères (EUFOR, MINURCAT) s’installer à ses cotés afin d’éviter la chute de Deby dans un premier temps, mais on ne sait jamais, en cas de glissements d’intérêts.
 
On aura relevé aussi qu’en tant que soldat, Idriss Deby en 18 ans,  n’a  pas formé beaucoup d’officiers supérieurs dans les écoles militaires à l’étranger comme il le fut lui même. D’ailleurs, Idriss Deby formé à la crème des écoles militaires, ce passage était censé lui inculquer les principes généraux et les règles de base régissant la constitution d’une Armée. Et pourtant, c’est  bien lui qui a nommé, par décret, 400 Généraux, alors que sous le régime de Habré, l’Armée Tchadienne n’avait que 4 généraux tous originaires du Sud, formés dans les écoles militaires et ayant accédé à leur grade selon la procédure normale. Idriss Deby a distribué à tous vents des grades de Général, c’est ainsi qu’on pouvait passer de Caporal àGénéral, on pouvait  même, ne pas être dans l’armée et se voir offrir un grade de Général, tel est, par exemple, le cas de l’imam de la mosquée de Ndjamena, Hassan Hissein,  un Darfouri soudanais arrivé dans les bagages de Deby en 1990.

400 Généraux ! On imagine aisément les difficultés pour faire respecter la hiérarchie et la chaine de commandement, dans un système où tout le monde est chef. La récente décision de la MINURCAT d’inscrire parmi ses missions, la formation de policiers et de gendarmes tchadiens chargés de sécuriser les camps de refugiés, prouve qu’après 18ans de règne Deby a été incapable de former des hommes en mesure de remplir leur tâche.

La confusion généralisée règne au sein de l’ANT, aucune planification n’existe au sein de l’état major où par exemple, les ralliés sont empilés dans les différents corps pour grossir les rangs et ceci sans politique d’intégration venant du commandement. Sans compter que les nouveaux gouverneurs de région ont constitué, chacun dans sa zone, une petite armée à leurs ordres, augmentant considérablement le nombre de personnes civiles en armes.

La militarisation de la population a été sciemment organisée par Deby qui l’a fortement encouragé dans certaines régions, on l’a constaté lors de l’attaque de la capitale le 13 Avril 2007 par les hommes du FUC, des quantités impressionnantes d’armes ont été distribuées à différents groupes ethniques pour répondre à des mots d’ordre de mobilisation contre les « rebelles soudanais ».
La militarisation des populations civiles a eu comme conséquence d’aggraver aussi les conflits entre éleveurs et agriculteurs parce que désormais les armes de guerre sont utilisées, comme l’ont révélé les évènements dans la région de Goz-beida en 2007, entre les populations arabes tchadiennes et les populations dadjo qui ont été fortement armées par le régime de Deby.

Depuis 2005, date des états généraux de l’armée, à l’échec de la réorganisation de l’armée tchadienne s’est ajouté la désorganisation totale et la militarisation de la société. Il est évident que Deby n’est plus en mesure de régler les problèmes de l’armée qui ne cessent de s’aggraver.
On se demande parfois, comment aurait fait Deby sans les revenus pétroliers ? D’ailleurs,  précisons à cet effet que là résidait l’enjeu du bras de fer qui a opposé Deby, le consortium pétrolier et la Banque mondiale;  les fonds destinés aux générations futures ainsi que tous les budgets affectés à l’éducation, la santé ont été détournés pour le compte de l’armée avec l’achat d’armes lourdes, d’avions bombardiers, d’hélicos et de distribution d’argent etc.…

L’armée était le domaine où on pouvait présumer qu’il avait des atouts pour réussir, de par sa formation d’officier à bonne école. Le bilan du commandant en chef est là, sous les yeux de ses parrains ; effarant !!!

A l’image de tout un pays.

Prochaînement : Idriss Deby et la classe politique tchadienne.

La Rédaction de ZoomTchad

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