PRISONNIERS DU REVE LIBYEN

Publié le par Hamid Kelley

Le Monde,ZoomTchad: Qu'une voiture vienne à freiner sous le pont de Kubrit Sultalat, et c'est la ruée. Ils sont vingt Africains pour un employeur libyen. Sur ce marché aux nouveaux esclaves, le client est roi. Il toise la marchandise. Omar le Nigérien ? Ismail le Soudanais ? Hassane le Sénégalais ? A toute heure du jour, des bras de Subsahariens sont à vendre sur la voie publique de Tripoli. Un marteau, une perceuse électrique ou un rouleau à peinture à la main, ils attendent depuis des heures, parfois des jours, le chantier providentiel. A la demande, ils seront aussi gardiens, soudeurs, déménageurs...

"Hier, quelqu'un m'a pris pour ramasser du bois et m'a donné 10 dinars (6 euros) pour la journée", témoigne Omar Abacar, un Nigérien de 25 ans arrivé à Tripoli en camion voici cinq ans, après avoir failli mourir de soif dans le Sahara. "Certains Libyens t'amènent à la police. D'autres attendent que tu aies fini pour prétendre qu'ils n'ont pas d'argent ou que le travail est mal fait. Tu ne peux rien dire."

Riche de son pétrole, la Libye est considérée sur le continent comme un eldorado. Dans les années 1990, le colonel Mouammar Kadhafi, banni par les Occidentaux et isolé dans le monde arabe, s'est tourné vers l'Afrique noire. Il a multiplié les discours amicaux, s'est posé en champion du panafricanisme, a attiré la main-d'oeuvre. Le boom économique que vit le pays depuis la réhabilitation du régime et l'ouverture aux investisseurs étrangers a accru les besoins. "Jamais un Libyen ne touchera un tournevis ou un pinceau, notent plusieurs observateurs. Pourquoi le feraient-ils, puisque des milliers de migrants sont prêts à réparer leur installation électrique pour 5 dinars (3 euros) ?"

La plupart des Subsahariens débarquant de Niamey, Accra ou Bamako après des semaines d'un voyage incertain ne risqueront pas leur vie sur une barque à destination des côtes italiennes. Tripoli, avec ses chantiers, ses illuminations et ses grosses cylindrées, a des airs d'Amérique. "Je n'avais jamais "gagné" un seul travail au Niger. Ici, un mois après mon arrivée, j'ai été embauché par la Ville pour ramasser les ordures", s'extasie Mamoudou Badji, un gaillard de 28 ans qui a dépensé 190 000 francs CFA (285 euros) pour traverser le désert, s'est fait dévaliser deux fois par des bandits et a perdu en route son meilleur ami, "mort du coeur". Fort d'un salaire de 390 dinars (234 euros) mensuels, il sourit à un avenir inespéré : "Acheter un véhicule" dans un an, s'établir comme taxi au pays et fonder une famille. Car "si tu n'as pas de femme, tu fais des bêtises".

Mais les lumières de Tripoli masquent une réalité dont les nouveaux arrivants prennent très vite conscience. "Parfois, ici, tu regrettes d'être noir", constate prudemment l'éboueur nigérien. Une trentaine d'immigrés africains longuement interrogés ressassent une hallucinante litanie : mépris au quotidien, crachats, pierres lancées par des enfants, travail non payé, arrestations arbitraires... Ils vivent le racisme à l'état brut. "Je marchais dans la rue, des jeunes m'ont crié : "Abid ! (esclave en arabe), tu sens mauvais, qu'est-ce que tu fais ici ?"", rapporte l'un. "Ils nous acceptent tant que nous faisons leur travail. Mais nous ne serons jamais dans leur coeur", dit un autre.

Ericsson Foxy, un Ghanéen de 21 ans au visage encadré de tresses, décrit une situation de quasi-esclavage. La sienne. Le patron du pressing qui l'emploie dans les beaux quartiers de Tripoli lui doit cinq mois de salaires et retient son passeport. Il dort dans le magasin, reçoit juste de quoi manger. "Je n'ai pas choisi d'être noir et je n'accepterai jamais d'être esclave, dit-il. Les Européens sont capables de nous traiter en frères, pas les gens d'ici." "Ils exagèrent, rétorque Juma Ben Hasan, 21 ans, un Libyen employé dans l'hôtellerie. Allez voir en Arabie saoudite comment les immigrés sont traités !"

La présence dans la "Grande Jamahiriya (Etat des masses) arabe libyenne populaire et socialiste" de 1,7 million d'étrangers - chiffre officiel invérifiable -, soit 30 % de la population totale, est une source de tensions considérables. C'est aussi une arme politique et diplomatique de première importance. En 2000, des émeutes xénophobes ont causé la mort d'une centaine d'étrangers. Des expulsions massives ont suivi, au grand dam des pays africains "amis", qui n'ont jamais avalisé depuis la prétention du colonel Kadhafi à créer et diriger des "Etats-Unis d'Afrique". "Les Libyens prétendent que nous sommes frères, mais ils maltraitent et expulsent nos ressortissants", s'indigne un ambassadeur africain à Tripoli, ulcéré de ne pas être informé lorsqu'un charter rempli d'expulsés s'envole vers son pays.

Aujourd'hui, en période de hausse des prix et de persistance d'un chômage massif (30 %), les étrangers servent plus que jamais de boucs émissaires. Les Africains noirs, s'ils sont nettement moins nombreux que les Egyptiens et les Maghrébins, sont les plus visibles, et donc les premiers visés. Chaque chauffeur de taxi a en réserve une histoire d'agression commise par un Noir, dont la figure évoque presque systématiquement la délinquance, la drogue et surtout le sida.

Dans un pays où la parole publique est monopolisée par le "Guide" et où le journalisme est une pratique surveillée, recueillir l'analyse du régime sur la question sensible de l'immigration tient de la gageure. "L'immigration, ce n'est pas seulement des travailleurs, mais parfois des criminels, voire des terroristes, confie toutefois le directeur des affaires françaises au ministère libyen des affaires étrangères, Mohammed Zidan. Nous sommes une société accueillante. Mais, comme en France, trop c'est trop."

Plutôt que de faire appel aux immigrés, "il faut d'abord former des Libyens, car beaucoup d'étrangers sont illégaux et porteurs de maladies", renchérit Khaled Bazelya, responsable du National Economic Development Board, une structure d'Etat dévolue à la promotion de l'esprit d'entreprise. "Les immigrés doivent être refoulés, pour nous protéger, nous les Libyens, et vous les Européens. Mais la Libye ne peut pas faire seule la police sans financement de l'Union européenne."

Outre la grogne populaire qui l'incite à refouler les migrants vers le sud, le colonel Kadhafi a un puissant motif pour endiguer le flux des nouveaux arrivants, ou du moins proclamer sa volonté de le faire : sa volonté d'amadouer l'Union européenne et, singulièrement, l'ancien colonisateur italien. "La rhétorique du "Guide" a changé, remarque un diplomate. Il ne parle plus de la "porte ouverte" mais du "danger de l'immigration clandestine"." L'immigration est désormais le principal sujet de marchandage entre la Libye et l'UE, alors que des négociations en vue d'un "accord de coopération et de partenariat" sont ouvertes.

Expert en donnant-donnant, Mouammar Kadhafi programme rafles et expulsions d'immigrés en fonction de la bonne volonté européenne en matière d'ouverture commerciale, d'aide technologique et d'investissements. Et les Européens font de l'efficacité antimigratoire l'une de leurs exigences majeures, fermant les yeux sur les mauvais traitements dans les centres de rétention, les reconduites à la frontière en plein désert et le refus de signer la convention de l'ONU sur le droit d'asile. "Plus de pétrole et de gaz ; moins de clandestins", a résumé au début du mois de septembre Silvio Berlusconi, le chef du gouvernement italien, après avoir paraphé un accord bilatéral à Tripoli.

Des vagues d'expulsions massives sont annoncées régulièrement. Plusieurs milliers d'étrangers se trouvent dans des centres de rétention, entassés dans une chaleur étouffante. Une représentante de l'Eglise catholique à Tripoli témoigne de "coups, mauvais traitements et viols", d'"absence de soins médicaux".

Pourtant, à s'en tenir aux chiffres, les résultats de la politique d'endiguement de l'immigration voulue par l'UE tardent. Après avoir plafonné à 64 000 en 2006, les reconduites à la frontière sont tombées à 31 000 en 2007. Chaque annonce d'expulsions provoque une vague de fuite désespérée vers l'Italie : ces derniers mois, le rythme des débarquements sur l'île italienne de Lampedusa a doublé. Quant aux patrouilles maritimes de surveillance conjointe italo-libyennes, promises depuis la fin 2007, elles n'ont jamais commencé.

Entassés dans une cave à Zenata, quartier périphérique de Tripoli, une trentaine d'ouvriers nigériens et soudanais acceptent de faire visiter leur logement de fortune. Des matelas alignés dans la fournaise de deux pièces insalubres ; une unique douche-WC derrière une porte en carton. Les policiers, disent-ils, monnaient aussi bien l'entrée sur le territoire que la liberté quotidienne des migrants. "Au mois d'août, les policiers sont entrés ici. Ils ont volé nos bagages, notre argent, nos portables. Ils ont emmené ceux qui ne pouvaient pas leur donner d'argent."

Certains migrants craquent et nourrissent le rêve d'un retour digne au pays, autrement que menottés dans un charter. "Mon travail ici ne me permet pas d'amorcer mon rêve d'ouvrir un salon de coiffure. Je suis fatiguée. Ce pays est trop dur", reconnaît Ebade. Cette jeune Nigériane a décidé de profiter du programme de retour aidé proposé par l'Organisation internationale des migrations (OIM). L'OIM paie un billet sur vol régulier, complété par un pécule de 100 dollars. A l'arrivée, elle verse une aide destinée à créer une activité en liaison avec des ONG locales, explique Laurence Hart, chef de mission de l'organisation à Tripoli.

En deux ans, 2 200 migrants sont rentrés dans leur pays grâce à cette opération financée par l'Italie et l'UE. Une petite brèche dans la nasse où sont retenus des centaines de milliers d'Africains de Libye, coincés entre les rêves continentaux du "Guide" Kadhafi et les colères xénophobes de "son" peuple, écartelés entre l'Afrique naufragée et l'Europe- forteresse


Par Philippe Bernard
Envoyé spécial à Tripoli

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