“Les rebelles ont laissé beaucoup d’armes en ville” Mahamat Seid Haggar, maire de la ville d’Abéché

Publié le par Hamid Kelley

cefod: Face aux mutations qui s’opèrent dans sa ville et aux besoins qu’elles engendrent, le maire de la ville d’Abéché, Monsieur Mahamat Seïd Haggar sollicite l’aide de l’Etat et des bonnes volontés pour mener à bien ses projets.

Monsieur le maire, comment se porte aujourd’hui la ville d’Abéché ?

La ville d’Abéché se porte bien. Une petite nuance toutefois : nous sommes en saison des pluies, et en pareille période, les voies d’accès à la ville sont dégradées par les véhicules des organisations humanitaires et de l’Eufor. Par ailleurs, plusieurs maisons se sont écroulées parce que les canalisations sont bouchées par quelques personnes de mauvaise foi. Or, Abéché est une vieille ville dont les habitants ont toujours affiché un comportement exemplaire lorsqu’il s’agit de faciliter l’écoulement des eaux de pluies. Mais depuis quelques temps, les mentalités ont changé. La ville n’est plus ce qu’elle était parce que des gens d’autres régions se sont ajoutés à la population locale. Ces nouveaux venus ont tendance à fermer les points de passage des eaux. Ces pratiques occasionnent régulièrement des inondations. C’est ainsi qu’au quartier Hillé, l’eau a envahi des concessions et des maisons, détruit des sacs de mil, emporté des habits, etc. Nous avons été obligé de forcer ces barrages de circonstance pour libérer le passage des eaux. Abéché a aussi beaucoup grandi et ne cesse de s’étendre. Le bornage des espaces se poursuit, notamment à la sortie vers N’Djaména. La ville compte aujourd’hui plus de 200 000 habitants. Compte tenu de cette croissance, elle éprouve un sérieux problème de sécurité que nous essayons difficilement de contenir. Nous avons dans le cadre du projet PADUR (projet d’aménagement et de développement urbain) reçu pour la commune d’Abéché une enveloppe de plus de deux milliards Fcfa. Cet argent servira à construire des canaux, l’abattoir, trois forages et 24 bornes fontaines. L’appel d’offre est déjà lancé. Nous espérons que la réalisation de ces ouvrages va contribuer à améliorer les conditions de vie des populations d’Abéché. Récemment le chef de l’Etat a procédé à la pose de la première pierre pour la construction de 20 kilomètres de routes bitumées à travers la ville. Les travaux commenceront en octobre prochain. Abéché va aussi bientôt être reliée à Oum-Hadjer par une route bitumée. A Abéché, la vie devient de plus en plus chère. Avec la saison des pluies, la ville est presque enclavée. Il est difficile d’importer des marchandises d’ailleurs pour ici. La population vit des réserves constituées avant cette période. C’est ce qui explique aujourd’hui la forte inflation constatée sur les marchés de la ville. La demande est actuellement plus élevée que l’offre.

Quelles sont les mesures prises pour combattre cette inflation ?

Rien n’est fait parce que le ministère de l’Economie a libéralisé les prix des denrées alimentaires et autres produits sur les marchés nationaux. La preuve, chaque commerçant fixe le prix qui lui profite. Par ailleurs, l’Etat d’urgence décrété après le passage des rebelles a provoqué une sérieuse pénurie de certains produits de première nécessité dans des localités comme Bahaï, Faya-Largeau, Biltine, etc. Les commerçants de ces zones étaient obligés de descendre à Abéché pour se procurer ces produits recherchés par leur clientèle. Cela a entraîné du coup une flambée des prix des marchandises. Ils ont presque doublé partout en ville. A l’heure où je vous parle, rien n’a changé. Le gouverneur a essayé en vain de ramener les commerçants à la raison.

Comment appréciez-vous la cohabitation entre autochtones et allogènes ?

Il n’y a pas de problème. Sur ce plan je tire mon chapeau à la population d’Abéché qui a eu par le passé à cohabiter avec l’armée coloniale française. En 1962, quand les troupes françaises avaient quitté, leur retrait a été ressenti avec beaucoup d’amertume par la population. Lorsque les éléments Epervier sont revenus à Abéché, ce retour a réjoui tout le monde. Toutefois, quand les forces de l’Eufor se sont installées à Abéché, certaines personnes avaient cru qu’elles allaient se comporter en une force d’occupation comme c’est le cas actuellement en Irak avec l’armée américaine. Lorsque nous avons attribué un terrain dans la zone de l’aéroport à l’Eufor pour son installation, la population avait très mal apprécié notre geste. Cela nous a obligé à mener une campagne pour faire comprendre à chacun que cet espace appartient à l’Etat tchadien qui est libre de l’attribuer à qui il veut.

La population se plaint de l’insécurité à Abéché. Qu’est-ce qui est entrepris pour la rassurer ?

L’insécurité ne sévit pas seulement à Abéché mais aussi à N’Djaména ou au Tchad tout court. Même les Etats-Unis d’Amérique sont confrontés à ce phénomène. L’insécurité est relative dans certains quartiers d’Abéché. Depuis quelques temps, la police est à pied d’œuvre pour sécuriser la population. Elle est épaulée par la gendarmerie. Je peux me permettre de dire que ces forces conjuguées quadrillent bien la ville. L’armée déploie aussi ses éléments tout autour de nous pour nous sécuriser. Il existe certes des petits bandits dans certains quartiers. Ceux-là, de mon point de vue, ne sont pas inquiétants. Ils arrêtent par moments, à des heures tardives, des jeunes ou des personnes âgées pour leur arracher des portables ou autres biens. Tout le monde sait aussi que les rebelles sont passés ici et ont laissé beaucoup d’armes de guerre dans nos quartiers. Jusqu’aujourd’hui, nous n’avons pas encore effectué des fouilles généralisées pour récupérer ces armes. Il y a des gens qui les détiennent actuellement et s’en servent pour agresser d’autres la nuit. Certains groupes s’habillent en uniforme militaire acheté sur le marché pour inquiéter des passants ou mettre en danger leur vie. Mais ce sont des actes isolés.

Disposez-vous de suffisamment de moyens pour combattre ce phénomène ?

Pas assez. Nous n’avons pas reçu une subvention de l’Etat depuis notre prise de fonction. Nous avons par contre reçu des avis de crédits qui sont d’ailleurs un droit pour toutes les communes. Pour le moment, nous nous contentons de nos droits de place, des taxes de circulation, de stationnements de véhicules, etc. pour nous organiser. La preuve, nous avons construit notre nouveau bâtiment et acheté des moyens roulants sur nos fonds propres.

Et le transport urbain, notamment les motos taxis qui sont une nouveauté…

Vous avez bien fait de soulever cette question. Nous nous sommes réunis, le gouverneur, tout son staff et la mairie pour accorder un délai à chaque chauffeur de taxi moto de se conformer à la loi. Il faut que chacun soit en possession d’un permis de conduire, possède une carte grise, une fiche technique, une patente, se fasse attribuer par la mairie un numéro d’immatriculation. Chacun doit aussi porter un gilet jaune sur lequel doivent être écrits son numéro et le nom de son quartier. Les motos taxis doivent être peintes en jaune pour être visibles à la circulation. Celui qui ne se sera pas soumis à ces exigences, sera soit interdit d’exercer son métier, soit la mairie saisira sa moto pour la vendre aux enchères. Ces mesures sont prises pour éviter les multiples accidents de circulation enregistrés à Abéché parce que la plupart des chauffeurs de taxis motos ne maîtrisent pas le code de la route.

Votre dernier mot, monsieur le maire ?

La mairie d’Abéché a besoin de cadres qualifiés, car presque tout son personnel est recruté sur le tas. Il lui faut également des encadreurs. Par exemple, avoir un urbaniste qui suivra le projet d’extension de la ville qui manque énormément de moyens roulants pour assainir ses quartiers. Que les bonnes volontés nous aident !

Interview réalisée par Laoro Gondjé

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