Pétrole et droit des autochtones

Publié le par Hamid Kelley

 « A l’heure de la globalisation, les transnationales opèrent sous le regard critique et instantané des médias, des organisations internationales et des citoyens. Le respect par elles des droits humains et de la volonté des populations concernées, dans leur sphère d’influence, est de plus en plus perçu, par l’opinion, comme partie intégrante de leur responsabilité, au même titre que le respect de la culture et de l’environnement.

Pendant longtemps, la formule a servi de principe cardinal et de bonne conscience aux compagnies transnationales (CTN) établies dans le tiers-monde. Leur succès, même s’il devait beaucoup aux abus dont étaient victimes les populations locales aux mains de régimes tyranniques, se mesurait avant tout aux performances industrielles, c’est-à-dire aux profits. Pour le reste, il était entendu que les entreprises en question n’étaient « pas là pour faire de la politique », qu’elles étaient « neutres » et que leur présence « favorisait le développement et la démocratie ».Souvent démenties par les faits, ces formules péremptoires n’ont pas disparu de l’argumentaire des pétroliers. Beaucoup s’en servent encore. Mais elles sont de plus en plus contestées et dénoncés. Il a fallu attendre 1995 pour qu’ Amnesty International et l’américaine Human Rights Watch lancent des campagnes pour inciter celles-ci à assumer des responsabilités économiques et sociales à la mesure de leur puissance et de leur influence, notamment en matière de droits humains. Avec un argument de base simple : la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (DUDH), ratifiée par la plupart des Etats, demande « à chaque individu, à chaque organe de la société » de respecter et de promouvoir les principes qu’elle énonce. Ces droits sont donc l’affaire de tous, individus et sociétés, personnes privées et personnes morales.

1/ Le meilleur soutien de régimes tyranniques

En 1993, le Mouvement pour la survie du peuple ogoni, dirigé par l’écrivain Ken Saro-Wiwa, réussit à mobiliser des dizaines de milliers de personnes contre Shell. L’affaire devient une cause internationale. Sous la pression, le numéro un mondial du pétrole doit cesser sa production. Pour relancer celle-ci, le gouvernement du général Sani Abacha déclenche alors une répression meurtrière. Des centaines d’Ogonis sont arrêtés, emprisonnés et parfois sommairement exécutés. Deux ans plus tard, Ken Saro-Wiwa et huit militants ogonis seront exécutés malgré les protestations internationales. Le scandale fut énorme. Depuis, la compagnie a admis qu’elle avait été amenée « sous la contrainte » à payer directement les forces de sécurité nigérianes à au moins une occasion, en 1993 (2).

shell, au Nigeria, est le cas le plus connu. Dans ce pays, première puissance pétrolière d’Afrique, dont la population reste l’une des plus pauvres du continent, la manne pétrolière extraite par les majorsoccidentales aide, depuis des décennies, des élites tyranniques et leurs clientèles corrompues à s’enrichir et à se maintenir au pouvoir. Bénéficiaires d’un système dans lequel Shell détenait la part du lion, certains ont ainsi amassé des fortunes considérables (1). Au début des années 90, le delta du Niger, gorgé de pétrole, est devenu le lieu de confrontations violentes entre, d’une part, les minorités ethniques locales, qui accusaient Shell de porter atteinte à leur environnement et à leur culture, et, d’autre part, les forces de sécurité nigérianes chargées de protéger les installations pétrolières.

Pétrole et droits de l’homme ne font pas, non plus, bon ménage au Soudan. Les dirigeants islamiques de Khartoum, qui affrontent la guérilla de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) dans le Sud peuplé de noirs et en partie christianisé, sont régulièrement accusés d’atrocités, de déplacements de populations et aussi de tolérance à l’égard des pratiques esclavagistes en vigueur chez les milices à leur solde.

En Birmanie, c’est la compagnie française Total et son partenaire américain Unocal qui se trouvent, depuis 1996, au centre d’une campagne de critiques internationale. Les deux sociétés, associées à la société birmane Myanmar Oil and Gas pour l’exploitation des gisements de gaz de Yadana et la construction d’un gazoduc, sont accusées d’avoir profité de violations des droits humains commises par les militaires birmans dans une douzaine de villages à l’occasion de ce chantier. La Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et d’autres ONG ont fait état de déplacements de populations manu militari,de travail forcé et même d’exécutions sommaires. Total et Unocal ont démenti être directement concernés par ces accusations. La société française, qui a mis en oeuvre un programme de réhabilitation destiné aux villages concernés, et sa partenaire américaine continuent à affirmer que leur présence est à terme bénéfique pour les populations.

En Angola, les revenus du pétrole alimentent une guerre civile interminable qui a déjà fait plusieurs centaines de milliers de morts, mais combien profitables ! C’est ainsi qu’en 1999 une bonne moitié des 900 millions de dollars de droits d’exploitation payés par les compagnies pétrolières internationales auraient servi à financer une énième offensive militaire contre l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) de M. Jonas Savimbi. Le reste, à alimenter la corruption. L’an dernier, l’association britannique Global Witness a accusé des officiels angolais haut placés d’acheter des armes à la pègre russe avec les royalties du pétrole et de les revendre au gouvernement, par le biais de compagnies écrans, à des prix gonflés (6). Dans un rapport sévère, elle a également accusé les multinationales du pétrole et les banques occidentales de se faire les complices, en Angola, d’« une catastrophe humanitaire ».Une vingtaine de sociétés pétrolières, à commencer par BP (devenue BP-Amoco à la suite d’une fusion), Exxon, Gulf et TotalFinaElf, opèrent dans ce pays où elles prévoient d’investir des milliards de dollars dans les prochaines années.

Ailleurs aussi la « culture des droits humains »fait son chemin. En avril 2000, Amnesty International, l’Ashridge Center for Business and Society et The Prince of Wales Business Leaders Forum, retournant l’argument favori des transnationales, ont lancé une campagne sur le thème : « Human rights is the business of business »(les droits humains sont l’affaire des hommes d’affaires).

A cette occasion, une étude réalisée auprès des cinq cents plus grandes sociétés mondiales a révélé que 36 % d’entre elles avaient décidé de ne pas donner suite à un projet d’investissement à cause de problèmes de droits de la personne et que 19 % avaient désinvesti et quitté certains pays pour la même raison.

2/ Les violations des droits civils et politiques

La situation des droits civils et politiques au Tchad est grave: Amnesty International a documenté les massacres de civils non armés dans la région pétrolière pendant les deux dernières années, et le Parlement Européen a exprimé ses inquiétudes dans une résolution de juin 1998.

Les opposants au projet pétrolier font constamment l'objet de menaces, et la situation s'est aggravée depuis le retrait de Elf et Shell du consortium. Depuis le démarrage du projet, les populations locales n'ont pas été informées de manière suffisante.

Des militaires étaient toujours présents pendant le processus de consultation; ils accompagnent systématiquement les agents d'Esso dans leurs déplacements.

Quelques exemples

- Le député tchadien Ngarledji Yorongar, a été arrêté, traduit en justice et condamné pour diffamation car il avait critiqué publiquement la manière dont le projet était mené. Il a été détenu du 3 juin 1998 au 5 février 1999.

- Les chefs traditionnels de la région qui étaient réunis à Bébédjia pour un séminaire du 5 au 7 octobre ont été forcés de prendre part à une manifestation en faveur du pétrole, sous la menace d'être séquestrés.

- Le 23 0ctobre 1999 à Bébédjia, lors de la préparation de la visite du directeur général de
la Banque Mondiale, le préfet de Doba a menacé d'arrestation et de prison les personnes qui oseraient manifester publiquement leur opposition au projet.

- Les 24 et 25 octobre 1999 deux membres de la coordination de l'Entente des Populations de la Zone Pétrolière
(EPOZOP), à savoir Mbeuryom Mathias et Moyombaye Urbain, ont été interpellés par le préfet de Doba. L'EPOZOP a pour but la défense des intérêts des populations de la région. Le préfet de Doba leur a signifié verbalement l'interdiction de continuer leurs activités.


 

Extrait

 

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