Au Darfour, les enfants sont dressés pour tuer

Publié le par WALDAR

courrierinternationa: Des milliers d'enfants combattraient aux côtés des rebelles dans un conflit qui n'en finit pas. Un journaliste béninois a effectué un reportage édifiant dans plusieurs camps d'entraînement.

Un auvent de bois caché par des filets de camouflage. Des kalachnikovs soigneusement suspendus. Suant dans la chaleur et la poussière, une cinquantaine d'enfants de 9 à 15 ans sont soumis depuis une heure à un entraînement militaire intensif. On court, on fait des pompes, on rampe, on grimpe. Un gamin s'écroule, épuisé. Un homme se jette sur lui, lui enfonce le pied dans le ventre et lui assène des coups de crosse. C'est Ishmael Awab, le commandant du camp. "Les faibles n'ont pas leur place ici", gronde-t-il. On lui apporte une seringue à moitié pleine, qu'il plante dans la fesse droite du gamin. Quelques secondes plus tard, celui-ci s'évanouit. "Au réveil, il n'aura plus de douleurs, lâche-t-il froidement. Il sera plus fort que jamais…" Sinistre scène, après les heures de route que nous venons d'effectuer depuis le Tchad.

Des heures de route sous la chaleur. Une éternité de pistes chaotiques pour arriver enfin au Darfour, province insoumise et meurtrie de l'ouest du Soudan. Surtout dans ce camp de la fraction Abdel Wahid Al-Nour, où nous sommes censés faire un reportage sur les motivations réelles des guérilleros, pas sur les enfants soldats. Nos téléphones portables et appareils photos ont été confisqués. On nous les rendra à la fin du reportage. Depuis 2003, avec l'enlisement du conflit, ce groupe de rebelles a plus que doublé son effectif, passant de 165 000 à 350 000 hommes. L'objectif officiel est d'atteindre les 500 000 combattants afin de mater les janjawids, ces "diables cavaliers" que Khartoum arme, entraîne et finance, et surtout tenir face aux attaques incessantes de l'armée soudanaise. Pour y parvenir, il faut enrôler des enfants, quel que soit leur âge. Recrutés de force, battus, drogués, dressés à torturer, à mutiler et à tuer, ces enfants sont enrôlés dans un conflit qui, depuis plus de deux décennies, a fait des millions de morts.

Selon la représentation de l'UNICEF au Soudan, entre 7 000 et 10 000 enfants combattraient aujourd'hui au sein de la seule fraction Al-Nour. "Ce sont nos courageuses jeunes pousses, s'enthousiasme le commandant. Ils ne connaissent pas la peur et, s'ils sont pris dans une bataille, ils tirent jusqu'à la dernière balle." Personnage cruel que cet Ishmael Awab. La veille, en état d'ivresse, il a tiré sur l'un des trois enfants endormis parce qu'ils n'obtempéraient pas immédiatement à l'ordre de se lever. Ces enfants étaient épuisés : ils avaient creusé des tranchées pendant toute la nuit.

Mais comment se retrouvent-ils dans cet enfer ? Hassan avait 11 ans. L'âge où l'on entre au collège. Il vivait au sein d'une grande famille : un père malade, une mère fragile qu'il aimait. Un soir, les "diables cavaliers" sont entrés dans le village. Le père malade se traînait : "Tu es vieux, tu dois mourir", a dit l'un d'entre eux. Le gamin l'a vu s'écrouler, exécuté d'une rafale. Sa mère s'est jetée en hurlant sur le corps de son mari. "Pourquoi ?" En guise de réponse, ils l'ont abattue elle aussi. Pour survivre, Hassan a pris la fuite. Il s'est caché dans les villages incendiés, s'est trouvé des compagnons d'infortune, les a perdus. Il a marché des jours entiers, marché encore, et puis couru aussi. Les motifs ne manquaient pas. Course contre la faim, la fatigue, la peur, les mitraillettes des rebelles, les bombardiers de l'armée soudanaise. C'est finalement dans ce camp qu'il a échoué. On l'a équipé d'un kalachnikov. "Ce camp est devenu ma famille ; mon fusil, mon pourvoyeur et protecteur ; ma règle, tuer ou être tué." Depuis quatre ans, la mort est son métier. Et aussi celui de Boubacar, un gosse de 13 ans, surnommé le Tueur parce qu'il sait égorger ou traîner les ennemis janjawids sur les cailloux jusqu'à ce qu'ils soient déchiquetés. Boubacar non plus n'a rien vu venir. C'était la nuit, il dormait. Les bruits de la cavalcade et les tirs l'ont réveillé. Puis les cris. Ceux de ses frères et sœurs, jetés dehors. Ceux de ses parents, hurlant de terreur. Puis les rafales. Toute sa famille a été massacrée. Boubacar n'avait que 9 ans. Trois jours de marche dans la savane, à se cacher, à se nourrir de fruits sauvages. Il n'avait qu'un but : trouver les guérilleros, apprendre à se battre, à "se venger des janjawids et des soldats soudanais", confie-t-il.

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