Petite leçon de lobbying protectionniste : la banane antillaise

Publié le par Waldar

 

La diffusion sur la chaine française Canal Plus d’un reportage sur le clan des Békés en Martinique a suscité l’indignation du fait de propos racistes à peine maquillés d’un des grands patrons békés interviewé pour l’occasion. L’émoi suscité est amplement mérité, le commentaire incriminé renforçant d’ailleurs l’idée qu’il y a un véritable « système Béké » fondé sur l’exclusion de concurrents. Pourtant le reportage traitait aussi d’autres problèmes révoltants, même s’ils n’ont pas le même potentiel émotionnel. Les journalistes ont par exemple pu filmer, chose rare, les différentes étapes du lobbying Béké à Bruxelles et Paris pour maintenir leurs intérêts contre ceux des consommateurs. Petite leçon de lobbying protectionniste appliqué.

La guerre de la banane

Les producteurs antillais en question sont ceux de la banane. Ils vont essayer de faire en sorte que leur banane soit toujours protégée par l’Union Européenne. A ce titre il faut savoir que depuis 1993 se joue une véritable guerre de la banane, entre l’Europe (Antilles françaises, Espagne) et les Amériques (USA, Equateur, Guatemala, Honduras et Mexique). Le marché unique de l’UE protège alors « ses » bananes, donne un accès préférentiel – avec des quotas mais pas de droits de douanes - aux producteurs ACP (Afrique Caraïbes Pacifique), selon la Convention de Lomé, mais impose des droits de douanes aux bananes sud-américaines exportées par des sociétés américaines.

Après une première plainte contre l’UE de la part des pays américains en 1996, deux décisions de l’Organe de Règlement des Différends de l’OMC donnant raison aux plaignants en 1997 et 1999 (et les autorisant à imposer des droits de douanes sur des importations européennes pour compenser), UE et USA tombent sur un accord en 2001 : l’UE s’engage à éliminer les quotas préférentiels pour les pays ACP pour 2006 et les USA reviennent sur leurs sanctions commerciales. Mais en 2005 un rapport de l’OMC condamne les nouveaux droits de douanes (230 € par tonne) que l’UE veut imposer sur les bananes américaines à partir du 1er janvier 2006. En 2008 l’OMC tranche en faveur de l’Equateur et des Etats-Unis contre l’UE. Cette dernière avait souhaité négocier la baisse des droits de douanes dans le cadre des négociations du cycle de Doha mais celle-ci ont échoué fin juillet.

Le lobby en campagne

Le lobby Eurodom, qui s’occupe plus particulièrement de protéger les intérêts des producteurs de bananes, est mené sur ce dossier par M. Gérard Bally qui s’adresse en premier lieu à l’Elysée où il a ses entrées. Le conseiller du Président Sarkozy pour l’Outre-Mer, M. Olivier Biancarelli le tutoie et indique qu’il est un homme de confiance avec des informations fiables. M. Bally est pourtant un lobbyiste ! Un lobbyiste efficace puisqu’il obtient le feu vert de l’Elysée pour aller plaider « sa » cause à Bruxelles.

A la Commission Européenne le lobbyiste veut renverser la tendance : les droits de douanes sur la banane américaine doivent rester élevés pour protéger les intérêts des clients d’Eurodom, l’union des producteurs de bananes aux Antilles. La stratégie du lobbyiste est d’envoyer en première ligne les producteurs africains qui ont aussi un intérêt à ce que l’UE maintienne ses droits de douanes. L’idée est de renforcer le camp des producteurs européens avec celui des « pauvres » producteurs ACP. La cause est encore plus belle. Même scénario au Ministère français de l’Agriculture. M. Michel Barnier achète l’idée – sans grande difficulté, étant un inconditionnel du protectionnisme européen.

Derrière l’angélisme apparent avec utilisation d’intérêts dans les pays pauvres (ce qui est très différents des intérêts des pays pauvres !) se cache une manipulation pour protéger essentiellement des intérêts de producteurs de pays riches. Jamais les intérêts des consommateurs ne sont pris en compte. Jamais l’importance de la concurrence pour un meilleur service aux consommateurs n’entre en ligne de compte. Les amateurs de banane sud-américaine en Europe pourraient se demander si les producteurs européens ne les aiment pas. Et si les politiciens et bureaucrates qui les soutiennent, non plus.

La démocratie des anges ?

Il y a fort longtemps que l’analyse économique de la démocratie, ou théorie du « Public Choice », a théorisé ce genre de comportements et de mécanismes pervers dans le fonctionnement de la démocratie. Les décisions apparemment démocratiques prises dans des bureaucraties publiques sont bien souvent le résultat d’un lobbying de la part de groupes de pression bien décidés à protéger leurs intérêts. Les bureaucrates et les hommes politiques, loin d’être omniscients et loin de ne pas avoir d’intérêts personnels, sont comme tout un chacun.

Ils font face au problème de l’information : ils se reposent souvent sur celle, forcément biaisée, qui est produite par les lobbies. Ils font aussi face au problème de l’incitation : un électorat à choyer n’a parfois pas de prix. Dans un tel système, on a tôt fait de maquiller des intérêts en réalité privés derrière des intérêts qualifiés de « nationaux ». La tactique est bien connue. Et bien rôdée.

Sans tomber dans le cynisme perpétuel, il faut mettre en doute l’hypothèse d’angélisme et d’omniscience des bureaucrates et politiciens. Il faut aussi remettre en question les motivations « généreuses » du protectionnisme. Le reportage commenté ici apporte une belle preuve en faveur de ces remises en question.

Emmanuel Martin est analyste sur www.unmondelibre.org.

Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org

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