Les frères ennemis poursuivent la lutte

Publié le par Waldar

Le Tchadien Déby et le Soudanais El-Béchir se livrent d’incessants combats par l’intermédiaire des mouvements rebelles. Dans ces conflits au tour très personnel, N’Djamena, soutenu par la France, a aujourd’hui l’avantage.

Le 13 mai a été dé­claré journée fériée, chômée et payée par un décret que le président Idriss Déby a pris la veille. A cette occasion, tous les citoyens tchadiens étaient invités à N’Djamena, sur la place de l’Indépendance, pour une marche de soutien au président Déby et à l’Armée nationale tchadienne (ANT) contre les agissements du ré­gime soudanais du président El-Béchir. Cent partis politiques ont répondu à cet appel, à la notable exception de la Coordination des partis politiques pour la défense de la Cons­titution (CPDC), qui regroupe les principaux ténors de l’opposition démocratique civile à l’intérieur du Tchad. De tous les voisins du Tchad, seul le Soudan constitue un facteur invétéré de déstabilisation des régimes tchadiens. Il les fait ou les défait selon ses intérêts depuis une quarantaine d’années. Quarante-huit heures seulement après la signature d’un accord de réconciliation entre les deux pays à Doha, le 3 mai dernier, quatre co­lonnes de centaines de rebelles tchadiens armés ont franchi la frontière en provenance du Soudan – avant d’être écrasées par les troupes tchadiennes soutenues par la France. A la suite de leur équipée de février 2008, qui avait tourné court aux portes du palais ­présidentiel d’Idriss Déby, certains mouvements rebelles sont re­venus à la charge. Avec le soutien du Soudan ou plus exactement du président El-Béchir, qui a maille à partir avec son homologue tchadien. Il l’accuse notamment de soutenir un puissant groupe rebelle du Darfour, le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE).

Contrairement aux attaques de février dernier, celles de mai ont été stoppées net dans l’est du Tchad. Près de 200 rebelles ont été fait prisonniers par l’Armée nationale tchadienne, à l’issue des violents combats. Parmi ces prisonniers, on compte le chef d’état-major adjoint des rebelles de l’Union des forces de la résistance [UFR, menée par Timan Erdimi, un proche et ancien collaborateur du président Déby] et plusieurs enfants soldats.

Avant cette victoire militaire décisive, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Mahamat Hissène, avait déjà annoncé que l’armée était prête à faire face aux rebelles. A cette occasion, il avait pointé du doigt le Soudan, qui les soutient et fait preuve de mauvaise foi manifeste dans les accords qu’il contracte vis-à-vis du Tchad. L’accord de Doha de mai n’est en fait que le énième d’une longue série. Les plus récents sont ceux de Dakar – en mars 2008, à l’occasion du sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) –, ceux de Riyad, le 3 mai 2007, de Cannes, le 15 février 2007, ou de Tripoli, le 8 février 2006.

Le régime Déby avait déjà remporté une victoire importante avant même les affrontements militaires : il s’agit de la bataille diplomatique. Elle a été gagnée en obtenant du Conseil de sécurité de l’ONU, et cela sous la houlette de la France, une condamnation ferme de l’incursion des rebelles tchadiens venus du Soudan. En ré­ponse aux appels à la neutralité des rebelles de l’UFR, la France a affirmé qu’elle se devait de respecter les accords militaires qui la lient au Tchad. Aux termes des accords qui justifient la présence du “dispositif Epervier” [Paris possède une base militaire au Tchad] à N’Djamena depuis plusieurs décennies, l’armée française basée au Tchad fournit notamment des renseignements militaires aux autorités tchadiennes.

Le seul bémol à la victoire diplomatique du régime Déby reste le fait que le Soudan n’ait pas été mentionné dans les condamnations aussi bien de l’ONU que de l’Union africaine (UA). La prise de position timorée de l’UA a suscité l’ire des autorités tchadiennes, qui ont menacé de retirer leur confiance à l’institution continentale dans le règlement du problème soudano-tchadien. Elles ont aussi émis de vives protestations contre la Libye et la Chine, qui ont empêché que le Soudan soit cité dans la déclaration finale de l’ONU.

Avec des victoires à la fois militaires et diplomatiques, on voit mal comment les rebelles de l’UFR pourraient engager de nouvelles offensives sans aller au suicide. Les conditions aussi bien climatiques [la saison des pluies ap­proche] que politiques jouent en leur défaveur pour le moment. Mais les armes sont loin de s’être définitivement tues. Car, tant que le président El-Béchir sera au pouvoir à Khartoum et Déby à N’Djamena, les tentatives de déstabilisation transfrontalière réciproques persisteront. Au-delà de tout ce que l’on peut reprocher au régime Déby au plan intérieur [notamment la répression de l’opposition], il faut rappeler qu’El-Béchir fait partie de ceux qui l’ont aidé à accéder au pouvoir en décembre 1990. Aujourd’hui, il ne lui pardonne pas sa prise d’indépendance et en ­particulier le fait qu’il ne s’aligne pas politiquement sur Khartoum. Et maintenant qu’il a la Cour pénale interna­tionale à ses trousses, Omar El-Béchir veut plus que jamais avoir un protégé docile à N’Djamena. Ou, au moins, un bon ami.

courrierinternational

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