Tchad : "Les paysans sont dépossédés de leurs terres"

Publié le par Waldar


David Houdeingar, président du Conseil constitutionnel tchadien et ancien ministre de l’Agriculture, évoque les conflits autour de l’accès à la terre dans son pays. Il revient également sur les achats de parcelles par des investisseurs étrangers et leurs conséquences pour les populations locales.

Quelle est la situation au Tchad ?

Nous avons un grand pays de 1,3 millions de km2 : on pourrait penser que l’on n’a pas de problème de rareté de la terre. Mais une grande partie est désertique, ce qui fait que les cultures et l’élevage sont parfois en concurrence, en particulier lorsqu’il y a des sécheresses. Les conflits armés entraînent aussi le déplacement de milliers de personnes qui ont eux aussi besoin d’accéder à une terre pour produire. Enfin, la prospection pour le pétrole dégrade les sols qui ne sont plus utilisables par leur propriétaire.

Les terres où le pétrole est exploité n’appartiennent pas à l’État ?

Il y a une superposition entre trois ordres juridiques : le droit coutumier, le droit musulman et le droit moderne. Ce dernier dit que les terres sont à l’État, mais en réalité vous ne trouverez pas une parcelle qui ne soit pas revendiquées par les populations locales. Si vous allez dans un champ au hasard et que vous vous installez, vous ne tarderez pas à voir arriver un chef de village qui vous demandera ce que vous faites là ! Dans le système de droit coutumier, les contrats se font auprès d’eux, de manière verbale. Ainsi, très peu de paysans possèdent un titre de propriété car il faut aller voir l’autorité administrative, puis le tribunal et ensuite faire immatriculer les terres. Toutes des démarches peuvent prendre un an et sont coûteuses.

Que deviennent ces paysans ?

Ils sont obligés d’aller ailleurs, où ils seront considérés comme allogènes par les autochtones. Souvent, l’État leur donne d’autres terres, mais celles-ci appartiennent forcément à quelqu’un d’autre ! Il y a un choix de développement à faire : l’État est à la recherche de moyens pour accroître ses ressources, mais s’il arrive qu’un acte porte préjudice au détenteur, il faudrait lui donner un moyen de se réinstaller ou de se reconvertir.

Qu’en est il des achats massifs de terre par des étrangers en Afrique ?

C’est le même système : l’État prend des terres qui appartiennent à des villages. Il fait miroiter des investissements, des emplois, mais c’est une perspective à long terme et en attendant la production repart ailleurs. Si les populations pouvaient négocier sur un pied d’égalité en imposant leurs conditions... Mais, malheureusement, elles sont toujours en position de faiblesse.

Et au Tchad en particulier ?

Nous avons eu des propositions, notamment de la Chine, qui veut construire une raffinerie et a demandé de grandes étendues autour. Mais le Tchad n’est pas le plus sollicité à cause de l’instabilité politique qui y règne. En revanche, dès que les conflits cesseront, je suis persuadé que les demandes vont affluer comme ailleurs.

Quelle est la solution ?

Il faut sensibiliser les gens, faire du lobbying pour mettre la pression sur les investisseurs. Si on laisse les pays en développement face à ces demandes, la tentation est trop grande : on vous donne quelques royalties et c’est bon. La solution est internationale.

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