Konaré: "Il ne s'agit pas de sauver Déby, mais le Tchad"

Publié le par Waldar

Konaré: "Il ne s'agit pas de sauver Déby, mais le Tchad"

Président sortant de la Commission de l'Union africaine (UA), Alpha Oumar Konaré cédera son fauteuil au Gabonais Jean Ping à la mi-avril. Tchad, Kenya, Françafrique: connu pour son franc-parler, l'ex-chef de l'Etat malien livre en exclusivité à LEXPRESS.fr son diagnostic, au lendemain du 10e Sommet de l'UA, réuni à Addis Abeba (Ethiopie).

Le Tchad peut-il encore éviter de sombrer dans le chaos?
La solution ne peut être que politique. Au vu de l’embrasement sur le terrain, ce postulat paraît utopique. Mais il faut exercer de fortes pression sur tous les protagonistes, afin de créer les conditions d’un dialogue sérieux. Et il y a urgence. La première de ces conditions, c’est d’empêcher la prise du pouvoir par les armes. Il ne s’agit pas de sauver Déby, mais de sauver le Tchad. Une nouvelle aventure militaire conduirait ce pays à l’anarchie et y ouvrirait une période d’incertitude terrible. D’autant qu’en cas de victoire, les rebelles pourraient fort bien se déchirer entre eux.

Voilà pourtant des lustres que les leaders tchadiens agissent plus en chefs de guerre ou en chefs de clans qu’en hommes d’Etat.
Sur le front de l’ouverture politique, on a vu des progrès significatifs avec Idriss Déby, même si celui-ci n’est pas allé au bout du chemin. Et c’est parce qu’il y a eu blocage du processus de démocratisation engagé, lequel supposait des compromis difficiles, que certains ont misé sur l’option militaire. En affichant leur volonté de conquérir le pouvoir par la force, les opposants n’ont pas incité Déby à l’audace. C’est le prix de cet échec que paye le Tchad. Mais cet échec est aussi le nôtre. Quant à nous, nous n’avons pas suffisamment plaidé auprès de lui en faveur des concessions, du partage, des avancées démocratiques. Parfois il faut savoir imposer, et si besoin sanctionner. Encore faut-il détenir les instruments de la sanction. Moi, si j’avais eu à ma disposition des troupes de l’Union africaine, je les envoyais dans les 24 heures.

Mandaté par l’UA, Muammar Kadhafi peut-il être au Tchad un médiateur crédible?
Il faut se rendre à évidence: si on le tient à l’écart, ça ne marchera pas. Le Guide libyen entretient des contacts avec tous les acteurs de la crise. C’est donc lui qui a le plus de cartes en main. Le sortir du jeu, c’est fermer les portes. Voilà pourquoi nous avons confié cette médiation à Kadhafi et (au président congolais Denis) Sassou Nguesso. Mais attention, pas un seul partenaire ne doit rester spectateur: ni la France, ni l’Europe, ni les Etats-Unis. Il faut éviter ce face-à-face funeste entre les rebelles et le régime, avec Paris coincé entre les deux.

Quel rôle doit échoir à la France, qui a plus d’une fois volé au secours de Déby?
Sans elle il est vrai, la victoire de la rébellion armée serait consommée. La France ne peut rien sans une présence africaine digne de ce nom. Elle doit jouer la carte de l’UA. Car avec ses bases militaires en Afrique, l’ancienne puissance coloniale se trouve prise au piège.

Le déploiement, à peine amorcée, de l’Eufor, la force européenne censée sécuriser les confins est du Tchad, survivra-t-il à cet épisode?
Sans règlement négociée, l’Eufor est condamnée.

Hostile à toute ingérence occidentale, le Soudan a-t-il orchestré cette offensive?
Là encore, soyons clairs. Il est certain que Khartoum n’est pas neutre dans cette affaire. Les véhicules blindés de la rébellion ne sont pas tombés du ciel. Voilà bien longtemps que le président Omar el-Béchir reproche à Déby de soutenir les rebelles du Darfour. Ce tête-à-tête, cet échange permanent de griefs mortels, reflète de part et d’autre une faiblesse du leadership. S’il y avait eu en temps utile une intervention résolue de l’UA et de l’Eufor, sans doute aurait-on pu enrayer le processus. On sentait bien le ton monter, on voyait les menaces et les attaques. Comment invoquer aujourd’hui la surprise? Le Tchad et le Soudan ont longtemps été des pays amis. Voilà bien le paradoxe: je ne suis pas sûr que Khartoum puisse dénicher un meilleur allié que N’Djamena, et vice-versa.

La Minuad, cette "force hybride" ONU-UA appelée à déployer 26000 soldats de la paix au Darfour, est-elle condamnée?
Pas sûr. La stratégie soudanaise résulte de l’exaspération que suscite chez Béchir l’enlisement des négociations avec les mouvements rebelles. Mais il a accepté le principe du déploiement de la Minuad. Sans ce déploiement de 26000 hommes, on va à la guerre totale. Mais cette Force ne suffira pas en l’absence de règlement politique.

Comment enrayer la descente aux enfers du Kenya?
Il faut renforcer la médiation de Kofi Annan et s’abstenir de multiplier les initiatives. Les Kenyans doivent revenir à la loi, aux règles de fonctionnement des institutions de l’Etat. Puisque la vérification de la validité du scrutin présidentiel du 27 décembre 2007 s’avère techniquement impossible, du fait de la disparition d’une partie des bulletins et des listes d’émargement, l’issue suppose une phase de transition. Laquelle peut durer si nécessaire trois ou quatre ans, voire couvrir l’intégralité du mandat du président Mwai Kibaki, pourvu qu’elle se déroule dans la transparence et la légalité. On pourrait ainsi revenir au projet de réforme de la constitution, qui prévoyait notamment la création d’un poste de premier ministre.

Les élites de l’ethnie kikuyu, qui contrôlent l’essentiel des leviers économiques et financiers du pays redoutent de faire les frais d’un partage du pouvoir.
Cette crainte existe. Mais devant l’ampleur de la catastrophe, les patrons ou les banquiers ont compris qu’ils risquent d’être tous perdants. Eux peuvent peser en faveur d’un règlement négocié, ne serait-ce que parce qu’ils financent les campagnes électorales. N’oublions pas le précédent de l’Afrique du Sud, où la prise de conscience des hommes d’affaires a joué un rôle déterminant dans la fin de l’apartheid. Il était clair que le statu quo était pour eux le moyen le plus sûr de tout perdre. L’autre leçon, c’est que si l’on veut prévenir de tels désastres, mieux vaut préparer soigneusement les élections. Les bâcler, c’est attiser les conflits ethniques, régionaux, religieux, au risque de dérives anarchiques. De même, là où il n’y a ni presse libre, ni pluralisme, ni aucun des critères constitutifs d’une société démocratique, le suffrage universel n’est pas la panacée. Loin s’en faut: si l’on vote demain en Somalie, les islamistes l’emportent.

Au regard de vos ambitions initiales, considérez-vous votre mandat à la tête de la Commission de l’UA, cet embryon d’exécutif panafricain dont vous souhaitiez temps renforcer les prérogatives, comme un succès ou un échec?
J’en voulais davantage. D’ailleurs, si j’avais été certain d’obtenir plus, je ne serais pas parti. J’en suis venu à la conclusion qu’en me retirant, j’aidais la nouvelle équipe à aller de l’avant. En ce sens, je ne considère pas mon mandat comme un échec. Je souhaite au demeurant que mon successeur dispose de plus de pouvoirs que moi. Des bases existent, qu’il faut consolider. Des institutions, certes fragiles, ont été mise en place. L’idée des Etats-Unis d’Afrique progresse, même si sa nature juridique fait encore débat. Ce n’est plus un tabou. En 2004, quand j’ai évoqué ce dessein, ce fut un tollé. Et ce n’est pas non plus une chimère. Même si la force du fait national complique la donne. Que doit être ce continent unifié? Un regroupement d’Etats-Nations, sur le modèle de l’Union européenne, alors même que dans beaucoup de nos pays, l’Etat est en échec? Ou un ensemble à l’américaine? La plupart des pays-membres rechignent à céder une partie de leurs pouvoirs aux institutions panafricaines et restent arc-boutés sur leur souveraineté nationale. Quant à la Commission, elle n’a pas résolu son problème d’identité. S’agit-il d’un véritable exécutif ou d’un simple secrétariat? Si c’est moitié-moitié, comme aujourd’hui, ça ne marche pas. L’imprécision des mandats permet toutes sortes d’intrusions des chefs d’Etat. Une certitude: rien ne se fera sans la mobilisation des peuples. Or, l’absence de l’opinion publique est l’un des grands handicaps de l’Afrique. Tout comme l’insuffisance de l’apport des intellectuels et des partis politiques dans ce débat sur l’intégration continentale.

Avec le recul, que retenez-vous du discours très controversé que Nicolas Sarkozy a prononcé en juillet 2007 à l’Université Cheikh Anta-Diop de Dakar?
Il nous a ouvert les yeux sur cette réalité : Nicolas Sarkozy n’est pas l’homme sur lequel on misait. Nous espérions fonder la relation entre l’Afrique et la France sur de nouvelles bases, sortir du pacte colonial. Or, l’idéologie de la Françafrique résiste. Hélas, certains collaborateurs du président français s’obstinent à défendre ce fameux discours. Au lieu de se taire ou de reconnaître leurs erreurs. Pour autant, je ne désespère pas complètement. On a entendu d’autres propos, d’une tonalité différente. Pour l’heure, il faut donc accorder au président Sarkozy le bénéfice de la méconnaissance

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