Mon séjour au Tchad 1970 1971 -4-

Publié le par Waldar

Mon séjour au Tchad 1970 1971 -4-

11) L’éléphant

 

Presque au même endroit, quelques semaines plus tard, j’écartai de la piste un éléphant qui m’empêchait de passer en lui tirant une cartouche au ras de la fesse pour lui faire une égratignure. Mes coups de klaxon, mes ronflements de moteur ne réussissaient pas à le convaincre de me céder le passage.

 

L’éléphant est un des animaux les plus difficiles à voir, même dans la savane découverte. Sa couleur, ses mouvements apparemment lents le rendent presque invisible, mais ses pistes sont des boulevards, les arbres déracinés ou ébranchés et ses brouettes de crottes signalent son passage.

 

Avant l’arrivée de la « kalach » en grand nombre, c’était un fléau pour les populations sédentaires :

 

Quand les champs de mil étaient mûrs, les éléphants s’y soûlaient, malgré les feux, les concerts de casseroles, les chants et les cris des populations, qui passaient la nuit autour des champs pendant toute cette période. Ensuite, énervés par tous ces bruits et par le mil, ils pourchassaient ces pauvres gens jusque dans les villages, qui, non contents d’avoir perdu de quoi manger pendant l’année, perdaient également leur cases, et parfois quelques vieux invalides. Maintenant, la kalach et le trafic d’ivoire ont fortement réduit le problème. Encore une histoire d’éléphants, dans plusieurs sens du terme, et de bivouac :

 

Le petit-déjeuner était presque prêt. Mon bagage était presque totalement rangé par mon chauffeur et mon interprète, je me prélassais sur ma natte en attendant mon chaï, profitant du soleil levant et de la fraîcheur. De la ligne de crête voisine arrivèrent deux Arabes en djellaba bleu ciel. Ils pleuraient. Je les invitai à partager ma natte (en réalité, mon chauffeur étendit une autre natte à deux mètres de la mienne) et à boire le thé. En brousse, celui qui arrive, qui que tu sois buvant le thé, boit le thé avec toi. Et raconte son histoire. Je les invitai donc à me dire pourquoi ils pleuraient. Avant même d’attendre le thé, ce qui est contraire aux usages, ils nous demandèrent si nous n’avions pas vu des chameaux égarés cette nuit-là. Les sentinelles n’avaient rien vu. Sans se faire prier, ils racontèrent : Ils convoyaient trente chameaux gras vers Koufra, en Libye, au moins 1000km au nord. Ces chameaux leur avaient été confiés par le cheikh des Zaghawas. Ils devaient les lui livrer à Koufra environ un mois plus tard. Ils les avaient entravés pour la nuit, pour qu’ils puissent pâturer et entretenir leur bosse, pendant qu’eux dormaient. Un chameau gras, prêt à courir le Sahara pendant un ou deux mois, valait 5 fois plus à Koufra, en plein désert, qu’à Abéché. Mais des éléphants ivres de mil étaient arrivés et s’étaient amusés à poursuivre les chameaux, jusqu’à ce que ceux-ci rompent leurs entraves et s’éparpillent en bramant leur frayeur. S’ils ne récupéraient pas les chameaux du cheikh en moins de trois jours, la mort des deux Arabes étaient assurée, et peut-être aussi celle de leur famille. Après le thé, ils partirent, et nous aussi. Leur seule chance était faible en cette saison : il leur fallait rencontrer une tribu arabe, un peu en retard dans sa descente vers les pâturages du Salamat où l’eau affleure presque toute l’année, et qui les aurait aidés, avec leurs chevaux, à retrouver le bien du cheikh. Les chameaux sont tous marqués ; on peut le manger, mais on ne vole pas un chameau pour le garder ou le revendre. Morts ou vifs, je n’avais pas oublié l’histoire de mes deux Arabes quand j’appris qu’un hélicoptère français arrivait de Fort-Lamy, pour effectuer une liaison en brousse vers le nord est, vers la frontière soudanaise, en plein dar Zaghawa. Les Zaghawas sont une importante ethnie de l’est du Sahara qui nomadise à cheval sur le Soudan et le Tchad. Ils participaient à de nombreux trafics, profitant de cette double appartenance. A cette époque, beaucoup se déclaraient Tchadiens et le cheikh était président de l’assemblée nationale. Aujourd’hui, le chef de l’état Idriss Déby est zaghawa. Mais le dar Zaghawa s’étend largement au Soudan. Le problème du Darfour aujourd’hui est principalement celui d’une guerre entre des tribus arabes surarmées par le Soudan et les zaghawas du Soudan et du Tchad. La tribu de « ma femme » de l’époque, les Arabes Ma’aryiés était elle aussi une tribu nomade entre le Soudan et le Tchad. La résidence de saison sèche du Cheikh était Abougoudam, trente kilomètres sud d’Abéché, mais son royaume s’étendait, en saison humide, jusqu’au Soudan.

 

A la popote, je n’eus aucune peine à faire parler les pilotes français. Ils allaient chercher le Cheikh. Celui-ci prendrait un avion à Abéché, pour Fort-Lamy. Puis, quelques jours après, il partait en voyage officiel en Libye, et, joignant l’utile à l’agréable, il irait à Koufra vendre ses chameaux qui seraient arrivés, conduits par les Arabes qui recevraient le prix convenu, peut-être l’équivalent d’un chameau, je n’ai aucun souvenir à ce sujet.

 

Je ne sais pas ce qui est arrivé, mais je sais que largement après mon retour, ce cheikh président devenu gênant, a fait de la prison.

 

12) L’Afrique

 

De Gaulle s’envolait un jour « vers l’Asie compliquée avec des idées simples ». Cette Afrique centrale (Soudan, Tchad, RCA, RDC, etc.) est compliquée. J’avais eu, il y a plus de 15 ans, quelques idées simples : La recolonisation (sous mandat) et le tribalisme comme structure administrative. Au Tchad, cela était possible, et souhaité par les populations de brousse dans les années 70-80. Le tribalisme était une réalité, résistant à tous les efforts du colonisateur d’abord et du « mal blanchi » ensuite. Aujourd’hui, rien ne va plus, les guerres, l’urbanisation, « l’humanitarisation » et la désertification ont détruit avec persévérance toutes les solutions.

 

Le tribalisme avait l’avantage unique de correspondre au mode de fonctionnement des populations imbriquées avec des modes de vie différents. Au Ouaddaï, par exemple, il existait 6 modes de vie distincts, sur le même territoire :

 

- Les paysans, ouaddaïens ou similaires, cultivaient le mil, élevaient des poulets, des moutons et des chèvres, les plus riches un ou deux bovins. Sédentaires, ils se déplaçaient individuellement pour se marier, ils pouvaient vivre plusieurs années dans leur belle famille, pour payer la dot. Certains villages se déplaçaient de quelques kilomètres chaque année, pour cultiver auprès d’un point d’eau, il existait un village d’été, un village d’hiver. Deux autres populations transhumantes les traversaient.

 

- Les peuls vivaient exclusivement des bovins. Ils ne cultivaient rien et nomadisaient sans discontinuer du nord-est au sud-ouest, sur des itinéraires à eux, qui évitaient, volontairement ou non, les autres pistes. Musulmans depuis longtemps, mais très sensibles à la beauté, leurs costumes et leurs bijoux les distinguaient facilement. Chez eux, comme chez les oiseaux, ce sont les hommes qui séduisent par la parure. Ils entretenaient d’assez bons rapports commerciaux avec les sédentaires. Ils étaient craints pour leur connaissance des herbes et des poisons. On ne les rencontrait qu’aux marchés. Parfois, en brousse, dans un silence total, on apercevait quelques cornes et quelques chapeaux pointus dépassant entre deux buissons d’épineux. Les Peuls passaient.

 

- Les Arabes nomades, dits pour beaucoup « Arabes Salamat » du nom de leur destination sud, vivaient du chameau ou du bovin, moins ils montaient au nord, plus ils vivaient du bovin. Ils avaient tous aussi quelques chevaux. Leurs rapports avec les sédentaires étaient toujours conflictuels. Leurs itinéraires et leurs pâturages occupaient le même terrain qu’eux. Parfois ils constataient que leurs pâturages avaient été transformés en champ de mil. C’était la guerre. Ils ne retrouvaient la paix que dans le Salamat, département inondé presque entièrement en saison des pluies et donc impropre à la culture.

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- Les « navigateurs » du désert vivaient du chameau et du commerce trans-saharien, du sel, du natron et d’autres denrées, de l’huile d’olive libyenne par exemple. C’était les anciens razzieurs et esclavagistes. Arabes clairs ou foncés, Toubous, Goranes, Zaghawas, d’autres encore, vivaient de cette façon. Abéché étaient leur port sud-est, le Ouaddaï était leur pâturage sud-est de reconstitution du troupeau. Certains vivaient aussi en partie de la datte et des cultures des palmeraies, entretenues par leurs esclaves ou anciens esclaves. Ils avaient d’assez bons rapports avec leurs clients et fournisseurs, les sédentaires. Aujourd’hui, les camions les remplacent en partie.

- Les semi transhumants, anciens sédentaires, ouaddaïens, laissaient les femmes et les enfants au village (aux villages : ils pouvaient avoir quatre femmes dans quatre villages différents), vivaient des bovins qu’ils suivaient et du mil que leurs femmes cultivaient.

 

- Les urbanisés, commerçants ou fonctionnaires, vivaient des besoins ou sur le dos des autres, comme toujours. Seule cette population n’aurait pu se satisfaire du retour au tribalisme.

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