Mon séjour au Tchad 1970 1971 -6-

Publié le par Waldar

16) Villages, Justices

 

Arrivant à Moura, premier chef-lieu de canton de la route d’Adré, je vis des hommes travailler durement au soleil à la construction d’une case. Par divers signes, ils montraient qu’ils n’étaient pas contents de leur sort. J’interrogeai le chef de canton : « Ce sont des suspects ! – Des suspects de quoi ? – des suspects rebelles. – qu’ont-ils fait ? » Les explications embrouillées du chef de canton m’indiquèrent qu’il s’agissait de villageois voisins « réquisitionnés » par le chef de canton pour se faire construire une plus belle case. Je le menaçai, libérai immédiatement les hommes et leur dis de partir dans leur village. Je ne sais pas si, mon dos tourné, leur sort en fut amélioré ou aggravé.

 

Un jour, j’arrivai dans le village chef-lieu de canton d’Hadjer Hadid (rocher de fer, qui en effet est dominé par une butte rouge de minerai de fer). Le chef de canton tenait cour de justice. Il me proposa de siéger en compagnie d’une dizaine de vieux sages. Je ne pouvais qu’accepter. Je pris donc place dans le quasi cercle, assis dans la poussière. Nous bûmes le thé. Je crois me souvenir que la plaignante était une femme, et qu’elle plaidait contre son mari, mais je ne me souviens plus pourquoi. Quand on sollicita mon avis, j’avais heureusement pu détecter de quel côté penchait la majorité ; j’opinai dans le même sens. C’est la femme qui gagna.

 

Au même endroit, quelque temps plus tard, j’arrivai alors qu’une femme allait être soignée pour une morsure de serpent. Le guérisseur, le sorcier sans doute, fit diverses passes, posa divers onguents, prononçant des invocations inintelligibles.

 

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La femme, qui avait été amenée quasi inconsciente, repartit vingt minutes plus tard, sur ses jambes et fort prolixe en remerciements.

 

Les chefs de canton étaient nommés par le pouvoir central, le pouvoir des « occupants » qui à l’époque étaient des « sudistes ». Ceux qui avaient été bien nommés étaient bien acceptés, et tout se passait bien, d’autres, comme à Moura, étaient simplement des « collabos » comme on disait en France pendant l’occupation allemande. Aujourd’hui (en 2006), ce sont les Zaghawas qui sont les occupants. Et ils ne sont pas mieux supportés. Lundi nous effectuions une promenade à cheval, non loin du camp militaire français et de la base aérienne ; arrivant aux abords d’un village, on nous recommanda en arabe de ne pas aller plus loin : un jour nous risquions de rentrer à pied. Au delà du village stationnait un escadron de blindés Zaghawas. Ce sont « de mauvaises personnes », traduisit le palefrenier qui nous accompagnait.

 

 

17) Vie de couple, Famille, justice :

 

En quelques semaines de mariage, nous nous étions bien adaptés l’un à l’autre. Maryiam était très observatrice, très discrète et très pieuse. Je mis plusieurs mois à m’apercevoir qu’elle se levait à 5h pour prier ; il fallut qu’un matin je me réveille vers cette heure là et la cherche dans le lit. Ne la trouvant pas, je me levai sans bruit et constatai qu’elle priait dehors pour ne pas me réveiller. Son grand plaisir et plus grand luxe était la douche. A tout moment de la journée, si j’arrivais à l’improviste, il n’était pas rare de la trouver sous la douche. Elle m’avait fait savoir, par personnes interposées (sa mère et une autre personne) que « j’étais un bon mari ». Nous ne mangions pas ensemble, puisque j’étais toujours le popotier, et que nous n’avions pas la même alimentation, mais quelques fois, j’acceptai de manger « avec elle » sur sa natte. Je mangeais, elle me servait et me regardait. Mon arabe s’améliorait évidemment.

 

Dans la concession de mon beau-père, au beau milieu de la cour, ma belle-mère était personnellement propriétaire du puits. C’était un très bon puits qui donnait beaucoup d’eau et ma belle-mère en tirait vraisemblablement un revenu important (pour le pays). Je ne connais pas l’origine de cette distribution de propriété, mais c’était un fait. Un jour, ma belle-mère étant absente, mon beau-père donna de l’eau à quelqu’un, une quantité suffisante, peut-être un âne (deux gerbas, deux peaux de bouc, 60l environ), pour que ma belle-mère en prenne ombrage. Y eut-il des violences, je ne sais. Mais le fils aîné, environ 15 ans, prit parti, violemment lui, pour sa mère. La querelle s’envenima au point que le fils ne pouvait plus vivre sous le toit de son père. Comme plus vieil homme de la famille après le père, on fit appel à moi. Une réconciliation paraissait impossible. J’hébergeai quelques jours le fils, avant de trouver une solution. Le fils partit à Fort-Lamy, vivre chez un oncle pour le reste de l’année scolaire.

 

 

18) Cinéma, homosexualité :

 

Les femmes étant « cloîtrées », ne sortant qu’accompagnées (ma femme, quand elle avait des achats à faire me demandait de passer prévenir sa mère, qui traversait la ville pour accompagner sa fille et la ramener à la maison), l’homosexualité masculine était apparemment tolérée chez les célibataires. Les deux cinémas étaient propices aux « rapprochements » de ce genre. Il m’est arrivé au moins deux fois d’être l’objet de propositions du genre. Une fois, il s’agissait d’un adolescent métis arabe d’une quinzaine d’années que j’avais déjà remarqué en ville pour son extrême beauté et son dénuement. Il était blond aux yeux bleus avec une peau dorée. Mais l’aurais-je souhaité, ma « position sociale » m’interdisait ce genre de compromission. On n’ignorait pas mon mariage. Était-ce pour gagner de l’argent ou pour me faire partir, je ne sais, et je n’ai pas cherché à savoir. Je ne croyais pas à mon pouvoir de séduction. C’était peut-être une façon de gagner sa vie.

 

 

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