Mon séjour au Tchad 1970 1971 - FIN-

Publié le par Waldar

21) Le calme et la fin

L’armée Frolinat détruite, la bande FLT alarmée par le sort auquel elle avait échappé de justesse ne faisait plus parler d’elle, la population rassurée par l’efficacité d’Al Ahmar, je n’avais plus beaucoup de soucis, sauf de trouver d’autres occupations. Je pouvais partir seul, sans arme et sans radio, jusqu’à plusieurs dizaines de kms d’Abéché, au point qu’un jour, rentrant d’une promenade, je suis tombé en panne sèche à hauteur du Killinguen.

 

Mont Killinguen

 


© pm

 

J’ai arrêté quelqu’un sur la route, lui demandant de me faire envoyer de l’essence. Ce qu’il a fait. Je me suis quand même caché dans les rochers en attendant mon dépannage. Je faisais courir mon cheval de course. A sa première et dernière course, on attira d’un côté mon jockey, de l’autre mon gardi, et enfin, moi. Peu après le départ, la sangle de mon cheval cassa. Le jockey se maintint comme il put sur le cheval, le gênant et lui faisant perdre plusieurs longueurs. La sangle avait été consciencieusement entaillée au couteau. Cela calma mes velléités de « propriétaire ». C’était en quelque sorte un salut à ma baraka. La saison sèche et chaude de mai et juin rendait les sorties très dures, il fallait partir avec beaucoup d’eau et souvent compléter avec de l’eau boueuse. Nous buvions jusqu’à 11 litres/jour/homme. Je demandai la prolongation de mon séjour que j’obtins ; le commandant souhaitait me voir revenir. J’avais mon billet d’avion dans la poche, avec atterrissage à Nice, location de voiture, etc. j’étais « riche », sur place je ne dépensais que ma prime de maintien de l’ordre.

 

Mais j’étais fatigué, mon œil jaune et mon urine marron ne laissaient aucun doute : j’avais une hépatite virale. Je fus évacué, sans espoir de revenir rapidement. Pendant les huit derniers jours qui m’étaient accordés, je dus régler toutes mes affaires : vendre mes chevaux, vendre ma selle d’armes qui venait d’arriver avec ma cantine (un an de voyage), faire mes bagages et, enfin, rompre mon mariage. La rupture équivaut, pas tout à fait, à la constitution d’une deuxième dot. Encore une fois, mon gardi, mon interprète m’aidèrent, j’avais 8 de tension maxi, je ne pouvais faire grand-chose. Je ne sais pas si elle prenait des « précautions », nous n’en parlions pas, mais ma femme ne me dit pas si elle était enceinte. J’abandonnais beaucoup de choses sur place, ma jeunesse, ma religion, mes illusions, mes affections, et un chef que je reconnaissais comme tel, malgré mon mauvais caractère, qui aurait fait de moi un guerrier, et peut-être même un bon militaire. Mais j’emmenais avec moi aussi beaucoup : la confiance dans mon jugement, dans mes capacités d’analyse et de synthèse, mon goût des hommes et des caractères, la certitude de mon courage physique et de mon absence de racisme et comme on dit maintenant « le respect ».Mais aussi, je connaissais les limites de ma résistance au stress. Nous pleurions tous sur le tarmac de départ. Les militaires avaient laissé curieusement la place à ma famille, alors qu’il s’agissait d’une évacuation sanitaire par avion militaire. Ne pleurons pas maintenant, c’est de cette hépatite virale que vous êtes nés. Je serais peut-être allé au club hippique que je connaissais déjà depuis 1968, et où j’ai rencontré votre mère le 2 juin 1972, mais j’y serais passé un an avant ou presque, pendant l’été 1971…

 

22) Le retour

Mon avion, un Nord Atlas à deux queues tomba en panne à Mongo où nous avons fait escale. On allait nous envoyer un deuxième avion. La tradition veut que ce soit la troupe transportée, sans distinction de grade, qui manipule le contenu. Nous avons déchargé l’avion. Je ne voulais pas me faire remarquer, je déchargeai l’avion comme les autres. Mais le mécano répara pendant le déjeuner. Pendant ce temps, au vu de mon état, on me donna une chaise longue, je m’endormis. Au réveil, on rechargea l’avion. A l’arrivée, l’ambulance était là. L’infirmier me regarda transférer toutes mes valises et mes cantines. Son boulot n’était pas de porter les bagages des malades, même officiers. Arrivés à l’infirmerie, il prit ma tension. Après quoi, il m’engueula copieusement, malgré mon grade et m’interdit de me lever même pour aller pisser. Il parait que j’aurais du être dans le coma.

 

A l’heure du départ, un douanier tchadien voulut m’arrêter parce que je n’avais pas le quitus des services fiscaux du Tchad. Je l’aurais étranglé. Je l’ai violemment bousculé, il m’a laissé passé.

 

L’avion de retour sur Paris était aussi un avion militaire, un DC je ne sais combien, à 4 turbines à hélice, nous mîmes 11h30 et dûmes faire escale à Istres pour faire du carburant. Nous arrivâmes sur la base militaire d'Évreux, une ambulance confortable m’attendait et je ne portai aucun bagage. Je dormis probablement jusqu’à l’hôpital à Saint Mandé.

 

Warra donjon, falaise

 

 C'est l'ancienne capitale du Ouaddaï, et résidence du Sultan des Ouaddaï, avant la colonisation, située à quelques dizaines de kms au nord d'Abéché, non loin de la route de Biltine

 

 

Warra
Warra© pm

 

 

 

 Ce récit se termine ici. Il s'avère que j'ai plus de lecteurs que je ne le croyais. Qu'il me soit permit de parler aux Tchadiens et plus particulièrement aux habitants du Ouaddaï, de toutes les ethnies. Peut-être certains peuvent-ils me lire.

 

As Salam Alekhum !
Mes frères ouaddaï, mes frères ma'aryé, s'il en reste, mes frères dadjo, hadjeraï, moubi, goranes, massalit, et les autres aussi. Plus de 40 ans de guerre, ça ne suffit pas ? Depuis la révolte de Mangalmé, vous, Moubi, qu'avez-vous gagné ? La plupart d'entre vous n'étaient pas nés !

 

Rien, nous n'avons rien gagné, mes frères.

 

Vous qui êtes rebelles, au Tchad, au Tibesti, au Soudan, en Libye, pouvez-vous gagner ?

 

Laissez-moi vous exprimer ma honte : tant que les français seront au-dessus de vos Toyota avec leurs avions et leurs appareils photos, vous ne pourrez pas gagner. Il faudrait revenir à la guerre que j'ai connue. Pouvez-vous encore partir à pied, de nuit seulement, lourdement chargés, sur 800km ? Pouvez-vous disposer sur les 30 ou 40 itinéraires nécessaires les dépôts suffisants, en sécurité ?

 

Je ne le crois pas. Je ne suis pas le seul : Goukouni Oueddeye, après 20 ans d'exil est rentré au pays. Pourquoi ?

 

Ne dites pas, même entre vous : « c'est un traître ». Vous savez que c'est faux !

 

Le pouvoir actuel ne vous convient pas ? Je ne suis pas Tchadien, donc je ne donnerai pas mon opinion. Je dirai simplement : au pire, tous les hommes sont mortels.

 

Faites la paix ! Inch'Allah !

 

Inscriptions rupestres au Ouaddaï, vraisemblablement, mais je n'y connais rien : écriture Tedda

 

 

écriture rupestre
écriture rupestre


 

Toumaï

Toumaï Sahelanthropus tchadensis vieux de 7 millions d’années fut découvert dans le désert du Djourab au Nord Tchad le 19 juillet 2001 par Ahounta Djimdoumalbaye, ancien étudiant de l’Université de N’Djaména et membre de la MPFT dirigée par Michel Brunet. Toumaï cela signifie en langue goran "espoir de vie".

 

mediapart

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