Quand on est à la tête d'un pays on ne gère pas un clan"

Publié le par Waldar

  • Quand on est à la tête d'un pays on ne gère pas un clan"
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    Le Président de l'UNDR, l'Union nationale pour le développement et le renouveau, et porte parole de la coalition des partis politiques d’opposition,la Coordination des partis pour la défense de la Constitution, la CPDC,  répond aux questions d’Eric Tapona et Innocent Ebodé, jouralistes de la Voix. Sans tabous, l’homme politique et journaliste de formation, livre ses opinions sur la gestion du pays, l’affaire Ibni Mahamat Saleh, la rébellion tchadienne, le retour de Goukouni Weddeye en passant par sa vie privée.
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  • La Voix : Monsieur Saleh Kebzabo, depuis les malheureux événements de février 2008, on ne vous a pas beaucoup vu. On a comme l’impression que vous avez choisi de vivre plus à l’étranger. Pourquoi une telle option ?
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  • Saleh Kebzabo : Je constate que ma vie privée vous intéresse, et intéresse l’opinion. Je vais donc en profiter pour lever l’équivoque. Les Tchadiens me connaissent. Je ne suis pas un homme qui fuit les situations. J’ai l’habitude de les affronter depuis près d’une vingtaine d’années que je suis en politique, ou même avant quand j’étais dans la presse. Il n’y a donc pas une question d’insécurité sur ma personne qui m’amènerait à m’éloigner de N’Djaména. Si tel était le cas, je m’en éloignerais définitivement. Je fais des va-et-vient et cette année, j’ai été longtemps à l’extérieur. Je voudrais aussi rappeler que j’ai dû évacuer toute ma famille en Afrique de l’ouest et cela nécessitait une visite parentale régulière. C’est la première grande raison de mon absence.
  •  Puisque la situation est calme, nous avons estimé au sein de la famille qu’il fallait les ramener au Tchad. J’ai longtemps été auprès d’eux pour organiser leur rapatriement. C’est chose faite. Il n’y a donc plus d’argument qui m’amènerait à m’éloigner du pays. L’autre raison, c’est aussi mon appartenance au parlement panafricain. J’ai été au moins 5 fois à Johannesburg cette année.
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  • Vous pensez donc que la sérénité est revenue, que vous pouvez revenir au Tchad, votre famille avec ?
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  • Non. Ce n’est pas ce que j’ai dit. Moi, je ne suis pas habitué à l’exil. C’est vrai que j’ai beaucoup vécu à l’extérieur, mais ce n’était pas l’exil. Cette situation de semi exil m’a amené à gérer deux familles, ce qui n’était pas commode, ni du point de vue de l’éducation des enfants, ni du point de vue financier. Vous savez dans quelles conditions les enfants sont sortis de N’Djamena ? Ils étaient totalement traumatisés. Certains pensaient même qu’ils ne reviendraient plus au Tchad. Nous sommes dans une situation de ni paix ni guerre. Nous sommes dans un pays où on ne sait pas ce qui va se passer dans les 24 heures. Je ne peux pas vous assurer qu’il y ait une sérénité totale.
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  • Vous êtes le porte-parole adjoint de la CPDC, la principale coalition de l’opposition démocratique. Avez-vous une idée sur le sort de Ibni Oumar Mahamat Saleh disparu au soir de la bataille de N’Djamena ?
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  • Ibni est un camarade, un compagnon de lutte. C’est lui qui a dirigé la CPDC depuis sa création en 2005. Il a fait un travail impeccable, extraordinaire. Aujourd’hui, son absence se fait beaucoup remarquer au sein de la CPDC, comme sur la scène politique nationale, parce qu’une figure comme celle-là, ne peut pas disparaître comme ça, du jour au lendemain, sans conséquences. Et vous savez dans quelles conditions il a été enlevé par les éléments de l’armée nationale; c’est la commission d’enquête elle-même qui l’a dit. Je constate que le président Déby s’est emmuré dans sa logique de départ qui a consisté à ignorer  tout sur Ibni. Si dès le départ, le régime avait accepté de l’assumer, et il ne peut que l’assumer, on n’en serait pas là aujourd’hui dans cette situation où plein de questions se posent. Tout le monde s’interroge sur la disparition de ibni. On emploie le mot disparition puisque c’est le mot le plus commode actuellement. La réalité voudrait que cette situation signifie son élimination physique. On ne vous répond pas de façon précise aux questions, en vous renvoyant dans l’incertitude permanente. Cette question reviendra toujours, quel que soit le temps passé.
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  • En tant que compagnon de lutte à la CPDC, avez-vous pris des initiatives pour opérer vous-même des recherches?
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  • Nous n’avons pas la vocation en tant qu’organisation politique, de faire le travail qui revient à l’Etat, c’est-à-dire les recherches au plan judiciaire. Toutes les instances ont été saisies en leur temps. Il appartient à L’Etat de s’organiser. Tout ce qui se passe actuellement n’est pas sérieux. J’ai moi-même été convoqué, mais j’ai refusé de répondre à la convocation. Les actes qui ont été posés doivent avoir des suites. Au soir de la bataille de N’Djaména, les militaires sont venus ici chez moi, ont tiré sur mon petit frère. Ils sont revenus plusieurs fois, ont enlevé mon véhicule, et tabassé le gardien. Des plaintes ont été déposées par les membres de ma famille, mais elles sont restées sans suite. Moi, je n’étais pas là, je n’ai pas eu de problème. Le pouvoir doit accepter que des fautes ont été commises.
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  • Au cours d’une Interview accordée récemment à nos confrères d’Africa 24, le président Déby a affirmé que certains opposants tchadiens sont de mèche avec le Soudan pour déstabiliser leur pays ? Que lui répondez-vous ?
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  • C’est le moment choisi qui me parait inopportun. Ces accusations ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ont toujours été répétées. C’est une situation un peu classique en politique. Lorsque vous voulez enfoncer votre adversaire, vous trouverez le chemin le mieux indiqué pour le faire au Tchad. C’est l’assimilation à la rébellion. Celui qui n’est pas avec moi, est contre moi, ou est avec mes ennemis. Nous sommes des démocrates. On a toujours renvoyé dos à dos ceux d’entre nous qui ont estimé que ce régime est anti-démocratique, et ne peut être balayé qu’à travers les armes. Il y a même des chefs de partis politiques légalement constitués qui sont partis en rébellion. Ceux qui croient toujours à la démocratie, sont restés. Nous condamnons la prise de pouvoir par les armes, tout comme nous condamnons sa confiscation par les armes ou par d’autres moyens anti-démocratiques.
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  • Et vous-même, M. Kebzabo, quelle est votre opinion personnelle sur les rébellions qui pullulent au Tchad ?
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  • Il y a plusieurs considérations dans cette affaire de rébellion. Nous n’avons pas de complexe pour en parler. Nous savons qu’aucune rébellion au monde ne peut survivre sans un soutien extérieur. Ce qu’on appelle le territoire de repli, est indispensable pour qu’une rébellion tienne. Et en l’occurrence, nous savons que les pays comme la Libye, le Soudan, à l’époque le Nigeria, et même la France, ont joué un rôle important dans le soutien de la rébellion. Le pays qui est le plus constant dans le soutien à la rébellion, c’est le soudan. Notre conseil national statutaire de l’année dernière, a explicitement demandé au Soudan de cesser de déstabiliser le Tchad. C’est depuis les années 60 que tout cela a commencé. Le FROLINAT, qui est la première organisation militaire, a été créé en territoire soudanais en 1966. Il faut laisser les Tchadiens eux-mêmes régler leurs problèmes. Je suis contre la rébellion, parce que je suis un démocrate. Je ne peux pas apporter quelque soutien que ce soit à une rébellion. Je ne vais pas non plus condamner la rébellion. Chacun utilise ses armes pour parvenir à ses fins. Ce sont des Tchadiens comme les autres. Je respecte leur point de vue. La rébellion qui cause des dégâts, est-ce la solution pour améliorer notre démocratie ? Cela contribue plutôt à braquer le régime contre ses opposants, à déstabiliser le pays. Pour se défendre, le président de la République est obligé de dispenser le pays d’investissements.
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  • Quelle est la solution que vous préconisez pour régler une fois pour toutes la question de la rébellion ?
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  • On a toujours préconisé le dialogue inclusif, et c’est la position défendue par la société civile. Mais cette solution n’agrée pas le président de la République qui continue de penser qu’il doit négocier groupe par groupe. Et lorsqu’on ne s’y plie pas, il utilise la force. Il agit lui-même en tant que politico-militaire, et non comme un homme politique. C’est à déplorer. Il faut qu’on sorte des sentiers battus, des considérations claniques ou tribales. Quand on est à la tête d’un pays, on ne gère pas un clan, ni une tribu, encore moins une ethnie…
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  • Vous pensez que le président gère un clan ?
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  • La méthode utilisée ces derniers temps, s’apparente à la culture de la violence, de la haine. On ne gère pas un pays comme cela. On gère un pays en se mettant au- dessus de toutes les communautés, en ne mentionnant pas que l’une d’elle est au- dessus des autres. Les affaires d’Etat ne se règlent pas par la vendetta.
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  • Comment réagissez-vous à l’initiative de paix prise par l’ancien président Goukouni Weddeye ? Quel sens donnez-vous à son désir de revenir s’installer définitivement au Tchad ?
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  • Je ne l’ai pas rencontré personnellement depuis qu’il a pris cette initiative qui date maintenant de deux ans. Par contre, j’ai rencontré certains de ses compagnons qui se réclament du groupe dit de Libreville. Donc, je ne sais pas quelle est la motivation profonde qui l’a amené à décider de rentrer. C’est une décision que je salue. On ne peut pas vivre éternellement à l’étranger, en exil. C’est une vie qui est très difficile. Et je comprends aisément que le désir de rentrer prévale un jour.
  • En ce qui concerne les considérations politiques, j’observe que celui qui parrainait le groupe de Libreville, le président Bongo en l’occurrence, n’est plus. Il y a une branche qui s’est cassée. En somme, la présence de Goukouni au Tchad est un acte important dans notre vie politique, et nous ne pouvons que le soutenir.
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  • Aviez-vous rencontré l’ancien rebelle Ahmat Hassaballah Soubiane, qui est rentré au bercail il y a plus d’un mois ?
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  • J’étais absent quand il était rentré, et je crois savoir qu’il a juste fait un aller-retour ; je vais forcément le rencontrer quand il va rentrer.
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  • Comment analysez-vous son ralliement ?
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  • La démarche de Soubiane est tout à fait différente de celle de Goukouni. Le président Goukouni, même si on lui attribue une aile du MDJT, n’est plus dans la rébellion active depuis plusieurs années. Tandis que Soubiane avec son groupe, a tenté de se battre contre le régime, et a tiré la conclusion que le rapport de force était trop inégal, et qu’il ne pouvait pas continuer dans ces conditions-là. Le fait qu’il soit rentré signifie peut-être que prendre les armes n’est pas la meilleure solution.
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  • Le président Déby estime que les rebelles sont des opportunistes, et qu’ils prennent les armes juste pour se faire une place au soleil. Etes-vous du même avis ?
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  • Je crois que ces conditions-là ont été créées par le président lui-même. Il a toujours pensé que c’est avec l’argent qu’on règle certains problèmes, et à ce prix-là comment les gens ne vont-ils pas faire des va-et-vient ? Puisqu’il y a de l’argent à prendre, on sait où le prendre. On prend les armes, on fait un tour; si l’argent finit, on repart, et c’est l’éternel recommencement. J’observe qu’il y a deux ou trois ans, le président Déby avait dit qu’il ne négocierait plus avec ces rebelles. Dans la pratique, je me rends compte que ce n’est pas le cas. Donc c’est le pouvoir lui-même qui encourage ces pratiques en finançant de façon indirecte, la rébellion au lieu de financer l’opposition démocratique.
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  • Il y a plus d’un mois, la Commission électorale indépendante a été mise en place, conformément à l’Accord politique du 13 août 2007. Votre parti, l’UNDR, n’est pas représenté au bureau de ladite CENI. Pourquoi ?
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  • Je crois que le bureau de la CENI comprend 6 personnes. Il y a sur place une centaine de partis politiques qui souhaitent en faire partie; l’UNDR ne s’est pas spécialement battu pour être au bureau de la CENI. Notre combat se situait en amont et en aval. Nous sommes l’un des partis qui s’est le plus battu pour l’Accord du 13 août. Pour nous, c’est ça la récompense, et c’est dans ce cadre-là qu’il faut se battre pour aller à des élections transparentes. Nous faisons confiance au bureau de la CENI, nous faisons aussi confiance à la CENI paritaire, et nous pensons que les conditions sont réunies pour organiser de bonnes élections, du moins sur le plan théorique. Pour le reste, il appartient aux uns et aux autres de se battre pour arriver à des élections propres et crédibles.
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  • La CPDC existe-t-elle encore à vos yeux, au regard des crises internes qui ont failli provoquer une implosion dans le groupe, l’année dernière ?
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  • La CPDC existe, et elle existera encore jusqu’à ce que ses membres en décident autrement. C’est vrai qu’il y a eu cet épisode -entrer ou non au gouvernement- qui a failli nous diviser l’année dernière. Mais, le fait que nous ayons réussi à surmonter ce malentendu, voudrait dire que notre organisation est soudée et quelle peut encore surmonter d’autres difficultés. Le plus important, ce sont les moyens à court terme, et nous sommes en train de les réunir au fur et à mesure. Nous regrettons que certaines personnes aient utilisé ce regroupement à des fins personnelles. Les forces qui sont en présence sont des forces inégales. Le plus important, c’est de se mettre ensemble, de lutter ensemble, et de façon déterminée, non pas au profit de l’un ou de l’autre.
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  • Propos recueillis par Innocent Ebodé et Eric Topona
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    La Voix

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