Au fil du temps : Interview [presque] imaginaire avec Idriss Déby Itno

Publié le par Waldar

Au fil du temps : Interview [presque] imaginaire avec Idriss Déby Itno

Innocent Ebodé

 

Ben Ali balayé. Moubarak en sursis. Gbagbo dans les cordes. Et la vague déferlante n’est pas près de s’arrêter. Des régimes solidement implantés depuis des décennies sont en train de vaciller dans le meilleur des cas, et de s’écrouler dans le pire. Que pourrait bien penser un chef d’Etat africain en ces temps difficiles les peuples sont devenus incontrôlables au point d’imposer la loi  de la rue? J’ai voulu en savoir plus en choisissant cette semaine, d’aller rencontrer le président tchadien, Idriss Déby Itno. L’homme fort de N’Djaména m’a donné Rendez-vous au Palais rose.
 
Un quart d’heure plus tard, un autre fonctionnaire vient me demander de le suivre. S’ensuit une épreuve que je n’oublierai jamais. Le chemin de croix parcouru par le Christ était un jeu d’enfant à côté de ce que j’ai vécu. J’ai subi une demi-douzaine de fouilles. Ma ceinture et mes téléphones ont été retenus. Mes parties intimes se souviendront de cette rencontre avec le Président, elles qui ont été mises à rude épreuve par les vigoureuses et rugueuses mains des fouilleurs de la présidence…
 
Je parviens enfin dans les jardins du Président. On me fait asseoir. Puis le Président, tout souriant, apparaît dans un beau costume sombre aux rayures blanches.
 
Idriss Déby : Comment ça va, Monsieur le journaliste ?
 
La Voix : Ca va encore, Monsieur le Président.
 
Alors, Monsieur le journaliste, je suis à votre disposition. Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez. Vous savez, au Tchad, la presse est libre, contrairement à ce que disent les mauvaises langues.
 
Merci, Monsieur le Président d’avoir accepté de vous exprimer dans les colonnes de La Voix. Ma première question porte sur une actualité brûlante. La chute de Ben Ali en Tunisie et les difficultés de Moubarak en Egypte. Que pensez-vous du sort de ces deux dirigeants que vous côtoyez depuis de longues années ?
 
[Silencieux quelques secondes]. Comme tout le monde, j’ai appris ce qui est arrivé au président Ben Ali. Il a estimé qu’il n’était plus en mesure de diriger son pays, et il a démissionné. C’est une attitude digne que je respecte.
 
Il n’a pas démissionné volontairement. Il est parti sous la pression du peuple…
 
D’accord. Mais il a respecté la volonté du peuple. Je ne vous comprends pas, vous les journalistes. Si le président Ben Ali avait décidé de rester, vous l’auriez encore traité de tous les noms d’oiseaux. Maintenant qu’il est parti, au lieu de le féliciter pour sa décision courageuse, vous racontez n’importe quoi.
 
En quoi est-ce que la décision de Ben Ali était-elle courageuse ?
 
C’est vous qui pensez qu’il est facile de démissionner. En plus, il a pesé le pour et le contre. Il aurait pu s’accrocher, mais pour le bien de son pays, il a préféré quitter le navire avant que les choses ne se compliquent davantage.
 
Moubarak, lui, ne veut pas partir. Vous dites que Ben Ali a respecté la volonté de son peuple. Ce n’est pas le cas de Moubarak.
 
Les situations diffèrent selon les pays. L’Egypte n’est pas la Tunisie. Et puis, qu’est-ce que vous en savez ? Il a déjà commencé par nommer un vice-président, poste qui est resté vacant depuis 30 ans. Dans l’intérêt du peuple, il essaie de faire quelque chose.
 
Le peuple veut son départ…
 
Monsieur le journaliste, c’est trop facile de critiquer, de donner des leçons. Le peuple veut qu’il parte. Mais quel peuple ? C’est vous mêmes les médias, qui évaluez le nombre de manifestants en Egypte à 100 000, sur une population de 30 millions d’habitants. Donc, il faut arrêter avec ça. Il y a une autre chose que je tiens à dire. Le temps du Président n’est pas le temps du peuple. Si les Egyptiens ont attendu 30 ans, c’est qu’ils peuvent encore attendre.
Pensez-vous que ce qui se passe en Tunisie et en Egypte peut se reproduire au Tchad ?
 
[Sourire forcé du Président] Je vous voyais venir. Je vous ai dit tantôt que les choses sont différentes selon les pays. Le Tchad ne sera jamais la Tunisie ni l’Egypte…
 
Vous n’imaginez donc pas les Tchadiens manifestant contre vous ?
 
Pourquoi le feraient-ils ? C’est votre souhait ou quoi ? Les Tchadiens sont plus pacifistes que vous ne le croyez. Ils me sont reconnaissants d’avoir ramené la paix en réduisant les rébellions à néant. Mes compatriotes savent ce qu’ils veulent. Ils veulent la paix, et je la leur ai donnée. Vous êtes libres de circuler partout. Demandez-leur, ils vous répondront qu’ils ont trop souffert de la guerre et qu’ils tiennent à vivre en paix.
 
N’empêche qu’ils se plaignent…
 
[Un peu agacé] De quoi ?
 
Par exemple, ils ne ressentent pas les retombées du pétrole.
 
J’ai déjà eu à m’expliquer là-dessus. L’exploitation pétrolière est récente au Tchad. Par conséquent, les ressources issues du pétrole ne peuvent pas encore résoudre tous les problèmes. Raison pour laquelle j’ai demandé à mes concitoyens de se consacrer essentiellement à l’agriculture et à l’élevage.
 
L’exploitation pétrolière a tout de même généré des centaines de milliards de FCFA qui auraient pu booster la croissance. A quoi a servi tout cet argent ?
 
Bonne question. Vous avez peut-être entendu parler du Quinquennat social. C’est un vaste programme d’investissements qui porte déjà ses fruits. Lorsque Déby construit des routes, des hôpitaux et des écoles, personne ne lui demande avec quel argent il le fait. Cet argent ne tombe pas du ciel. Voilà, entre autres, à quoi servent les ressources pétrolières.
 
Parlons à présent des élections. On voit qu’au MPS vous fourbissez vos armes. Vous venez de nommer Haroun Kabadi comme Secrétaire général de votre formation politique…
 
Ça vous pose un problème ?
 
Non, monsieur le Président. Sauf que vous l’avez mis en prison avant de le réhabiliter…
 
Attendez ! Attendez ! Qui vous a dit que je l’ai mis en prison ? Je n’ai rien à voir avec les décisions de justice. Au Tchad, la justice est indépendante. Le Président que je suis, n’a pas à s’y immiscer dans ses affaires. Et en cela, je respecte le principe de la séparation des pouvoirs qu’exige la Constitution. C’est d’ailleurs dans votre journal que j’ai appris que Kabadi a été innocenté et libéré.
 
Excusez-moi, monsieur le Président, je ne comprends rien.
 
Je ne vous demande pas de comprendre, mais de ne pas voir la main de Déby derrière tout ce qui se passe.
 
La présidentielle est prévue pour avril prochain. Serez-vous candidat ?
 
Les militants du Mouvement patriotique du salut, au cours d’un congrès extraordinaire, m’ont renouvelé leur confiance pour défendre les objectifs du parti à la présidentielle.
 
J’espère que ce sera votre dernier mandat ?
 
Affirmez ce que vous voulez. Mais si vous voyez quelqu’un d’autre au Tchad ayant le profil d’un président, informez-moi.
 
Donc, vous serez candidat.
 
[Silencieux]...
  
Dernière question, monsieur le Président. Ce 2 février 2011 coïncide avec le 3e anniversaire de l’entrée des rebelles à N’Djaména. Un commentaire ?
 
Monsieur le journaliste, je vous remercie. Il est temps que j’aille jeter un coup d’œil à France 24. Les choses vont vite ces jours-ci. Il parait qu’il y a déjà deux Présidents au Gabon. Mais je réitère que chez moi ici, tout ce qui se passe là-bas n’est pas possible.
 
Monsieur le Président, je vous remercie.
 
 
Propos [presque] recueillis par Innocent Ebodé

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