[INTERVIEW] La politique africaine de la France est en pleine "régression"

Publié le par Waldar

 

Nicolas Sarkozy prononçant le discours de Dakar (AFP)

Sarkozy prononçant le discours de Dakar (AFP)

 

Pour Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS, c’est le résultat combiné du retour en grâce des réseaux de l’ombre, d’une absence de vision politique qui résume l’Afrique aux seuls intérêts économiques et de la lutte obsessionnelle contre l’immigration.

 

Peut-on parler d’une continuité de la politique africaine de la France sous la présidence de Nicolas Sarkozy ?

- Non seulement il y a continuité, mais il y a même régression. La campagne et la personnalité de Nicolas Sarkozy avaient soulevé en Afrique des craintes, compte tenu de ses positions sur l’immigration du temps où il était ministre de l’Intérieur, mais aussi des espoirs, au moins pour une fraction des élites et des jeunes cadres, en raison de sa volonté de "rupture" et de ses engagements en faveur de la défense des droits de l’Homme. Pour certains, Nicolas Sarkozy incarnait une nouvelle France plus jeune, plus dynamique, moins complexée.
Il a vite fallu déchanter. Son calamiteux discours de Dakar, le 26 juillet 2007, a plombé le reste de son quinquennat, pour ne pas dire de sa carrière politique, aux yeux des Africains, dans la mesure où il reprenait le vieux poncif hégélien d’une Afrique en dehors de l’Histoire. Sans même parler de la contradiction inhérente à son propos : on ne peut pas reprocher aux Africains tout à la fois leur "immobilité" et leur mobilité, c’est-à-dire l’émigration.

Le discours de Dakar est donc le premier révélateur de cette continuité ?

- Oui, indéniablement. Un autre signe de continuité a été l’intervention militaire française au Tchad du 1er au 4 février 2008 : les troupes françaises ont couvert militairement la liquidation physique de l’opposition légale, bien que la France eût été cosignataire, avec l’Union européenne et les Etats-Unis, d’un accord politique censé la protéger.

Et pour ce qui est de la régression ?

- La régression est triple. Contrairement à Jacques Chirac, voire à François Mitterrand, mais tout comme son maître Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy n’a aucune empathie avec l’Afrique. En outre, il cautionne la suppression de l’aide publique au développement, faute de moyens financiers. Enfin, sa politique africaine est conduite dans l’ombre par Claude Guéant et Robert Bourgi, et n’a d’aune que les intérêts des entreprises françaises, dont il est lui-même, de notoriété publique, souvent très proche.
La nomination de Dov Zérah à la tête de l’Agence française de développement (AFD) en remplacement de Jean-Michel Severino, unanimement respecté et dont le troisième mandat arrivait à terme, sonne comme un aveu, dans la mesure où cet homme, simple conseiller municipal de Neuilly, n’a guère d’expérience en matière de développement et est réputé très proche de Michel Roussin et Robert Bourgi.

L’annonce de la révision des accords militaires et de la réduction du dispositif militaire français ne marque-t-elle pas néanmoins une rupture ?

- Non. Cette annonce, faite au Cap le 27 février 2008, avait pour but d’effacer la mauvaise impression laissée par le discours de Dakar et de faire oublier l’indignation suscitée par l’opération au Tchad. En réalité, la réduction du dispositif militaire français en Afrique était voulue depuis longtemps, pour deux raisons : d’une part, la France n’a plus les moyens de cette présence militaire coûteuse, d’autre part, elle a réintégré l’Otan et doit redéployer ses moyens en fonction de sa nouvelle politique. A ces deux raisons s’ajoutent les contraintes en termes d’argent et d’hommes que représente son intervention en Afghanistan.
Par ailleurs, certains dirigeants africains souhaitaient eux-mêmes la révision de ces accords et, politiquement, il était difficile de passer outre. Donc, le réaménagement du dispositif militaire français n’est pas un gage de renouveau et ne peut pas faire illusion au regard du simple remplacement des réseaux Foccart et Pasqua par le réseau Guéant-Bourgi.

Pourquoi avoir choisi de conserver une base permanente à Libreville plutôt qu’à Dakar ?

- Il peut y avoir des justifications militaires en termes de capacité de déploiement. Mais la reconduction du pacte néocolonial avec Libreville, dès lors que l’Elysée a choisi de soutenir Ali Bongo contre ses concurrents lors de la dernière élection présidentielle, suivant en cela la recommandation de Robert Bourgi, n’est évidemment pas étrangère à ce choix. Et ce choix ne répond pas simplement à une logique stratégique. Il comporte son économie politique…

Comment expliquer que Nicolas Sarkozy n’ait pas tenu sa promesse de rupture ? N’étaient-ce que des mots qu’il n’avait pas, dès le début, l’intention de transformer en actes, ou s’est-il fait déborder par les réseaux et les intérêts économiques ?

- Les réseaux et les entreprises ont certainement joué leur rôle. On voit bien que sa politique africaine est pilotée par les réseaux Guéant-Bourgi ainsi que par des groupes industriels comme celui de Bolloré. Mais la dissipation immédiate de ses promesses électorales en matière de politique africaine n’est pas d’une autre nature que la volte-face du président de la République quant à l’ensemble de ses promesses électorales. Qui peut le plus, peut le moins.

La France a-t-elle encore un pouvoir d’influence dans ses ex-colonies ?

- Sur le plan gouvernemental, la France a perdu toute crédibilité, car elle n’a plus un kopeck à mettre dans sa politique et dans l’aide publique au développement. Il n’y a que des effets d’annonce, qui plongent dans la consternation l’administration française. Mais la France, heureusement, ne se réduit pas à ses seuls dirigeants. Il y a, entre les sociétés africaines et la société française, de solides liens qui perdurent dans l’adversité. La classe politique peut parfois en être le relais, par le biais de la coopération décentralisée. Les relations professionnelles entre Africains et Français restent très vivantes. La présence africaine en France est également tangible.
Le vrai problème est la politique malthusienne, et il faut bien le dire criminelle dans ses conséquences, de la France et du reste de l’Union européenne dans le domaine de l’immigration depuis les années 80. La France autodétruit son audience et son capital de sympathie en Afrique par sa politique de visas imbécile, qui coupe systématiquement tous les liens humains entre l’Hexagone et l’Afrique, y compris en empêchant de facto les unions matrimoniales entre Français et Africains. Cette politique est une machine à produire de l’exclusion et du racisme. C’est, naturellement, une autre façon de parler de régression. N’oublions pas que la "Françafrique" de Félix Houphouët-Boigny reposait sur la libre circulation des personnes et non pas simplement sur celle des capitaux ou des biens.
Non seulement il y a exclusion, mais aussi humiliation. Les propos de membres éminents de la majorité comme Brice Hortefeux et Gérard Longuet sur le problème supposé que posent l’Islam et les musulmans à la République française sont des gifles données au jour le jour à l’Afrique. Je voudrais ici rappeler qu’environ 70% des crédits consentis par l’AFD le sont en direction de pays musulmans. La France a, comme partenaires importants, des nations dites musulmanes mais continue de vivre son rapport à cette religion sur un mode paranoïaque et obsidional.

Mais quand Nicolas Sarkozy se rend au Niger pour donner un coup de pouce à Areva, il parvient à se montrer influent…

- Nicolas Sarkozy est effectivement allé au Niger pour accompagner Anne Lauvergeon, PDG d’Areva, non pour s’enquérir des besoins de la population, l’une des plus pauvres du monde. Quand il est allé au Gabon, c’était dans le même esprit. Il reprend à son compte la politique de sécurisation de l’approvisionnement en pétrole ou en uranium de la France que le général de Gaulle avait lui-même mise en œuvre. Mais, naturellement, sans la "grandeur".

Qu’entendez vous par "grandeur" ?

- Que reste-t-il de Foccart sans de Gaulle ? Aujourd’hui, la politique a disparu. Il ne reste que les déplacements d’un représentant de commerce. Le discours du secrétaire d’Etat à la Coopération Alain Joyandet est d’ailleurs si caricatural à ce sujet que des parlementaires de la majorité n’ont pas manqué de s’en indigner.

Dans plusieurs ex-colonies, les entreprises françaises se trouvent face à une rude concurrence, notamment chinoise. Seraient-ce en fait ces pays qui imposeraient la "rupture", en cherchant à sortir de leur relation exclusive avec la France ?

- Il est clair qu’une ville comme Marseille, en votant comme elle vote, s’est suicidée commercialement et a offert un boulevard à des concurrentes comme Istanbul, Shanghai ou Dubaï : plus de visas, plus de commerçants. D’un autre côté, les produits chinois et les produits français ne jouent pas dans la même cour. Et il y aussi, dans le domaine pétrolier, des joint-ventures franco-chinoises. Donc, le jeu entre la France et ses compétiteurs comme la Chine, l’Amérique latine, les Etats-Unis, la Russie, qui effectue son come-back, ou encore la Turquie, voire l’Iran dans le domaine automobile, n’est pas forcément à somme nulle.
Mais c’est moins le commerce que les visas qui détournent les Africains de la France. Et cela ne vaut pas seulement pour les marchandises, mais aussi pour l’influence culturelle et universitaire. Que l’on ne nous parle pas de francophonie, ou tout au moins que l’on cesse de nous faire payer simultanément deux politiques contradictoires : celle de la francophonie et celle de l’immigration.

Interview de Jean-François Bayart par Sarah Halifa-Legrand.

Directeur de recherche au CNRS, Jean François Bayart est notamment l’auteur de "L'Etat en Afrique. La politique du ventre" (Fayard, 2006), "Les études postcoloniales, un carnaval académique" (Karthala, 2010) et "L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar" (Albin Michel, 2010).

(Nouvelobs.com

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article