La France règne en maître sur le marché des manuels scolaires en Afrique francophone

Publié le par Waldar

Brigitte PERUCCA

Les ancêtres des élèves africains ne sont plus les Gaulois depuis belle lurette mais la France conserve la haute main sur l'édition des manuels scolaires de la partie francophone du continent noir. En vertu d'un partage linguistique hérité de la colonisation, Hachette International (filiale du groupe Lagardère par ailleurs actionnaire du groupe Le Monde et du Monde Intéractif) y règne en maître, occupe 85% des parts de marché de l'édition scolaire en Afrique subsaharienne francophone via les deux marques Edicef (Editions Classiques d'Expression Française) et Hatier International.

Bon connaisseur des manuels en cours dans les écoles africaines, le directeur international d'Hachette International, Jean-Michel OLLÉ, observe que l'histoire enseignée s'inscrit largement dans les "sous-régions" (Afrique de l'Ouest, de l'Est, etc.) donnant peu de place aux histoires nationales. En revanche, chaque livre scolaire se doit de refléter une réalité la plus locale possible (à travers les photos du pays, les prénoms qui y sont le plus usités, etc.). Chaque pays ou presque ayant opté pour un découpage différent au collège (en 3, 4 ou 5 ans), l'heure de la mise en commun entre les pays n'est pas pour demain.

Réaliser un bon manuel scolaire relève en partie de la gageure. D'abord à cause de la difficulté à trouver des auteurs. "Pour être un bon auteur de livres scolaires, il faut avoir de la fantaisie, de l'imagination et donc disposer d'une certaine liberté, ce qui est loin d'être toujours le cas en Afrique", explique Jean-Michel OLLÉ.

L'absence de démocratie au bout du compte, très souvent assortie d'une main mise dirigiste et bureaucratique sur la pédagogie et/ou les programmes, le manque de formation et le faible niveau des enseignants créent un environnement particulièrement peu propice à la créativité.

UNE DÉPENDANCE VIS-À-VIS DES BAILLEURS DE FONDS 

Les contenus mis à part, l'édition des manuels scolaires échappent pour une très grande part aux pays africains qui, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, sont soumis au bon vouloir et au rythme imposé par les bailleurs de fonds.

Pauvres, les pays africains n'ont pas les moyens de commander des manuels. Hormis de rares pays, comme le Cameroun et la Côte d'Ivoire où l'achat des manuels repose sur les familles, l'édition des livres scolaires dépendent quasi totalement de la Banque mondiale le plus souvent, de la Banque africaine de développement parfois, ou des aides bilatérales de temps à autre.

Au mieux, les élèves africains disposent d'un manuel "pour trois ou cinq élèves", estime Patrick Dubs, directeur général d'Hachette International, "les renouvellements étant peu courants". Peu de pays possèdent un outil industriel suffisamment performant et 80% des livres sont imprimés hors du continent.

Bien qu'occupant une position archi-dominante, Hachette subit une concurrence que l'éditeur juge déloyale. "Les appels d'offre - une douzaine par an - se font de plus en plus rares", explique M. DUBS qui se plaint, de surcroît, du fait que la Banque mondiale suscite des candidatures parmi les imprimeurs locaux. Souhaitant voir se développer un marché "national" du manuel scolaire, ses experts incitent en effet l'industrie locale du livre à se lancer… Sans égard pour la qualité des contenus, déplore l'éditeur. Mais "plus horrible" encore s'avère "le piratage" d'éditeurs locaux. "Je préférerais avoir de vrais concurrents", pointe M. DUBS.

Les AFRICAINS VEULENT TRANSMETTRE LEUR HISTOIRE

Décoloniser l'histoire : tel était le sens et l'ambition des auteurs de l'Histoire générale de l'Afrique, un vaste projet lancé en 1964 par l'Unesco au lendemain des indépendances, "pour remédier à l'ignorance généralisée sur le passé de ce continent et rompre avec les préjugés raciaux". Ce grand œuvre, dont le fil conducteur était de "considérer l'Afrique comme un tout", a été orchestré, entre autres, par l'historien sénégalais, Cheikh ANTA DIOP, ou l'ethnologue malien, Amadou HAMPÂTÉ BA, a mis plus de trente ans à se concrétiser.

Toutes les questions délicates, dont certaines sont encore débattues aujourd'hui, comme l'origine africaine de la civilisation égyptienne ou la traite négrière, ont été posées pour parvenir à un relatif consensus entre les africanistes.

Le chantier, auquel plus de 350 historiens (dont 80 % d'Africains) ont participé, a abouti à la publication, de 1980 à 1999, de huit volumes, allant de la Méthodologie et préhistoire africaine à L'Afrique depuis 1935. Traduits en sept ou huit langues, certains d'entre eux ont été publiés en version abrégée, souvent traduits en kiswahili, la plus courante des langues africaines mais aussi en hawsa et en peul, pour les mettre à la portée des enseignants africains.

Sur les étagères

Sans succès. Le panafricanisme militant ayant cédé la place aux nationalismes de choc, ce travail de titan est resté dans les mémoires et sur les étagères des ministères. Et rien ou presque n'a été fait pour transcrire ces travaux dans les programmes scolaires des pays. C'est à cette tâche monumentale que veut s'atteler l'Unesco : concevoir une "utilisation pédagogique" de l'Histoire générale de l'Afrique.

Le coup d'envoi de l'initiative a été donné en mars 2009, après que l'Unesco s'est assuré du soutien politique de l'Union africaine et de celui, financier, de la Libye, qui s'est engagée à consacrer 1,66 million d'euros à l'opération.

Les travaux pratiques ont commencé, jeudi 10 juin, à Tripoli (Libye), avec une première conférence qui réunira, pendant une semaine, historiens, pédagogues, représentants des ministères de l'éducation, sous l'égide d'un comité scientifique d'une dizaine de membres dont les professeurs ELIKIA M'BOKOLO (République démocratique du Congo) et SHAMIL JEPPIE (Afrique du Sud).

Objectif : élaborer, d'ici à 2012, des programmes pour le primaire et le secondaire, qui intègrent cette histoire panafricaine si peu enseignée dans les établissements.  

En amont de la conférence, un questionnaire a été envoyé aux pays pour faire "l'état des lieux" de l'enseignement de l'histoire. Un premier exploit : 44 sur 53 pays de l'Union africaine ont répondu.

Un seul indique avoir utilisé l'Histoire générale de l'Afrique dans ses programmes : l'Afrique du Sud qui, après la suppression de l'apartheid, a éprouvé le besoin de reconsidérer cet enseignement stratégique à des fins de réconciliation nationale


Commenter cet article