Le Dialogue Inclusf a-t-il un sens ?

Publié le par Waldar

LE DIALOGUE INCLUSIF EST UN LEURRE,

UN PIEGE POUR LES MASSES OPPRIMEES !


Par  Ali Mohamed Abali Marangabi

 

Carte-Tchad-1983.jpgLors de son récent voyage au Soudan, les 8 et 9 février derniers, Idriss Déby a lancé un appel aux dirigeants de l’opposition armée : il les a invités « à rentrer au pays ». Pour être crédible, il s’est même engagé « à leur assurer toutes les garanties de sécurité pour leur permettre de se réinsérer honorablement dans la vie publique et civique ».

Il n’en a pas fallu plus pour que l’UFR, la coalition armée de l’opposition, saisisse l’opportunité qui lui avait été ainsi offerte pour proposer la perspective d’uns solution négociée de la crise actuelle : d’abord, le 10 février, par le truchement d’un communiqué publié par sa représentation en Europe, elle a affirmé « sa disponibilité pour trouver une solution pacifique de la crise tchadienne, à travers un dialogue national, incluant tous les acteurs concernés, avec l’aide de la communauté internationale» ; ensuite, le 23 du même mois, par le biais d’un autre communiqué rendu public, cette fois-ce, par son porte-parole, elle a réitéré  son « appel pour une rencontre de réconciliation, qui ouvre la voie à un dialogue inclusif (…) ».

Cette prise de position de l’opposition armée n’est ni inédite ni surprenante. En effet, comme elle l’a fait remarquer elle-même dans ses communiqués, quoiqu’elle ait réuni d’énormes moyens militaires, tant en hommes qu’en matériel, malgré les apparences, celle-ci n’a jamais été hostile à l’idée de trouver une solution négociée de la crise politique actuelle par le biais d’un cadre de discussions élargi. Loin s’en faut ! A en croire les déclarations de certains de ses principaux dirigeants, paradoxalement, il semblerait même que les offensives qu’elle lance de temps en temps contre le pouvoir de Déby n’aient pas pour objectif de faire tomber la dictature, mais seulement d’obliger celle-ci à accepter la perspective d’une solution négociée de la crise.

Cependant, l’UFR n’est pas la seule organisation à réclamer « un débat national » pour résoudre la crise actuelle.

En effet, face à l’impasse sanglante dans laquelle la dictature de Déby a entraîné le pays et aux affrontements militaires qui en ont découlé comme une conséquence logique, depuis des années, nombreuses sont les voix qui se lèvent régulièrement pour demander la tenue d’une rencontre baptisée pour la circonstance « dialogue inclusif » : celle-ci, selon elles, devrait comprendre les principaux acteurs de la crise, c’est-à-dire le pouvoir, les différentes composantes de son opposition, mais aussi les syndicats, les diverses associations, les ONG, les chefs religieux et traditionnels, etc, qu’on regroupe généralement sous le vocable de « société civile ».

Réunie au sein de la CPDC, la Coordination de Partis Politiques Pour la Défense de la Constitution, l’opposition parlementaire aussi, dont l’objectif, dès le début, y compris à l’époque d’Ibni Oumar Mahamat saleh, est de ne pas affronter la dictature, de quelque manière que ce soit, milite naturellement  pour ce débat, comme l’UFR. Alors que l’essentiel de ses dirigeants ont rallié le pouvoir, y occupent d’importants postes ministériels, officiellement, elle  réclame néanmoins la tenue d’un dialogue inclusif.

Parallèlement aux exigences de l’opposition, tant armée que parlementaire, et accompagnant celles-ci, d’autres initiatives ont été prises également, ici et là, pour favoriser la tenue de ce débat. Des organisations ont même vu le jour à cet effet.  C’est le cas, notamment, du CAPRN, Comité de l’Appel à la Paix et à la Réconciliation, et de la CIDI, Commission Indépendante Pour le Dialogue Inclusif. Selon ses animateurs, celle-ci, par exemple, se fixe comme objectif « de rassembler les Tchadiens pour arriver à un dialogue politique susceptible d’ouvrir les voies vers une paix définitive au Tchad ».

Depuis les derniers affrontements militaires entre les troupes de N’Djaména et celles de l’UFR, au mois de mai de l’année passée, de nombreuses personnes sont également intervenues sur le net pour réclamer la tenue d’un dialogue inclusif, non seulement pour instaurer la paix dans le pays, mais aussi, selon elles, pour organiser des élections libres, mettre fin à la dictature, à la misère et jeter les bases d’un véritable développement. Peu de temps avant la fin de l’année écoulée, sous la plume d’Enoch Djondang, la rédaction du site Tchadnouveau a aussi publié un dossier sur cette question, qui abonde dans le même sens : celui-ci tente de démontrer que le dialogue inclusif demeure une nécessité politique incontournable pour sortir de la crise actuelle ; mais, souligne-t-il, avec regret du reste, ce sont le pouvoir et certains politiciens de l’opposition parlementaire qui n’en veulent pas pour des raisons partisanes et égoïstes. L’une des  plus récentes réactions en date, exigeant également ce débat, est la lettre écrite par Félix Ngoussou, parue dans Tchadforum et adressée à Déby, à la suite du dernier voyage de celui-ci à Sarh. Entre autres choses, l’auteur de la missive reproche à l’ancien chef d’état major d’Hissein Habré de ne pas prendre en considération « la demande incessante d’une importante couche de la société pour le forum national » qu’il qualifie de « meilleur moyen de réconciliation nationale qu’une sélection partielle des opposants ».

Pour l’instant, fort du soutien de l’impérialisme français et de l’avantage qu’il a ainsi par rapport à ses opposants, sur le terrain militaire notamment, seul, en effet, le dictateur Déby semble indifférent aux sirènes de ce dialogue. Fidèle à la ligne de conduite qui a toujours été la sienne, il préfère privilégier les ralliements individuels à sa dictature, comme il l’a fait l’année passée avec Haballah Soubiane et d’autres.

Cependant, malgré les apparences, en réalité, les chances d’un dialogue inclusif dépendent moins des humeurs d’un Déby qui donne l’impression d’en faire à sa tête et d’en imposer à tout le monde que des choix de l’impérialisme français, le principal maître du jeu. Pour l’heure, les autorités françaises soutiennent le dynaste de N’Djaména : c’est un valet qui a fait ses preuves dans le maintien de l’ordre nécessaire à la bonne marche des affaires, dont ont besoin les trusts, occidentaux ou autres, et les couches privilégiées locales à leur solde, alors que la coalition armée est peu sûre, peu fiable, parce qu’elle est traversée par des dissensions en son sein à cause des ambitions opposées de ses chefs.          

Toutefois, cette position de la France pourrait très bien évoluer, car ce qui compte pour l’impérialisme, ce sont ses intérêts et non les liens qu’il entretient momentanément avec tel ou tel séide local. L’histoire politique du Tchad le démontre amplement. De Tombalbaye à Déby, en passant par Malloum, Habré, Goukouny, c’est toujours l’impérialisme français qui, pour la sauvegarde ses intérêts, a été à l’origine de la valse des dictateurs et de certains événements importants qui ont marqué le pays. Aussi, à la faveur du rapprochement actuel entre le Tchad et le Soudan, par exemple, rien d’étonnant que, demain, pour le maintien de l’ordre et le renforcement de la stabilité dans le pays ou même dans la région, notamment au Darfour, avec, comme corollaire, la consolidation de ses relations avec le pouvoir réactionnaire de Khartoum, l’impérialisme français décide-t-il d’exiger de Déby et ses opposants de tout genre de s’entendre autour d’un certain nombre de compromis politiques négociés, comme il l’a fait en Côte d’Ivoire contre la volonté de Laurent Gbagbo.

Cependant, le plus important n’est pas tant de savoir si un dialogue inclusif est possible dans les circonstances actuelles, mais plutôt à quoi servirait une telle perspective si jamais elle se  réalisait ! Est-ce que, comme le prétendent ceux qui militent pour cela, la tenue d’un dialogue inclusif suffirait à instaurer la paix de façon définitive dans le pays ? Est-ce qu’elle mettrait fin à la dictature, aux guerres ethniques, aux violences de tout genre, mais aussi à l’exploitation, à la misère, aux maladies, dont sont victimes les masses opprimées ? En d’autres termes, le dialogue inclusif tant réclamé engagerait-il le pays dans la voie royale d’un véritable changement qui prendrait en compte les aspirations des couches populaires aux libertés essentielles et à des conditions de vie dignes de notre époque ?   

            Voilà les questions fondamentales que l’on est en droit de se poser face à ce débat tant réclamé entre Déby et ses opposants ! Mais, à moins que l’on ne soit un menteur fieffé, il est difficile d’y répondre de façon affirmative. Et pour cause !

            En effet, depuis à peu près une trentaine d’années ou plus, l’histoire politique du Tchad est d’abord celle d’une série de guerres, fratricides et criminelles, avec pour responsables quasiment les mêmes hommes, tous à la solde de l’impérialisme français, dont les noms sont évocateurs et synonymes de conflits ethniques, de dictatures, de répressions sauvages, d’assassinats, d’emprisonnements, de tortures, de charniers, de pillages des deniers publics, de viols, etc... Un passé toujours présent, le spectre de la mort, immuable, planant de façon permanente comme une menace et pesant d’un poids décisif sur le destin des populations opprimées parce que charriant et traînant derrière lui un passif des plus monstrueux : des milliers de personnes assassinées, depuis la jacquerie paysanne de Mangalmé en 1965, surtout depuis les événements de février 79 qui allaient jeter les bases de la dictature d’Hissein Habré, d’abord, et celle actuelle d’Idriss Déby, ensuite !

Plus que sous certains cieux africains, ici aussi, les forfaitures des responsables et autres gestionnaires des pouvoirs dictatoriaux qui se succèdent les uns aux autres ont atteint des dimensions extrêmes, comme au Rwanda, au Burundi ou en RDC ! Elles ne se limitent pas à d’importants détournements de fonds publics. Elles se chiffrent à des milliers de vies humaines arrachées, à plusieurs millions de femmes, d’hommes et d’enfants pris en otages, des années durant, dans les mailles et les rets des ambitions criminelles d’une multitude de chefs de guerre et de politiciens, en mal de gloriole, qui n’hésitent pas à marcher sur des cadavres, s’il le faut, pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir, avec évidemment, dans tous les cas,  l’aide de l’impérialisme français !

            Or, si le dialogue inclusif, dont on parle tant comme une sorte de potion magique pouvant guérir le pays de tous ses maux, se tient, ce sont, essentiellement, ces gens-là, - le dictateur Déby, les dirigeants de son opposition, toutes tendances confondues, et d’autres individus plus ou moins insignifiants -, qui en seront les principaux acteurs et participants ! Ainsi, qu’on le veuille ou non, quel qu’en soit le caractère élargi, même avec la mise à l’écart de certains politiciens, comme  Habré, par exemple, cette rencontre ne pourra pas échapper au triste sort d’être tout simplement le rendez-vous au sommet des chefs de gangs, des politiciens, des charlatans et autres aventuriers qui, depuis les années 80 notamment, ont tous, d’une façon ou d’une autre, participé, à la tête de l’Etat, au processus politique qui a conduit à l’impasse actuelle.

Dans ces conditions, que pourrait-on en attendre qui ne soit déjà connu ? Quel réel changement pourrait sortir des mains de ceux-là mêmes dont la politique et les responsabilités sont à l’origine de la situation actuelle ? Aucun ! En tout cas, rien de fondamentalement différent de ce qu’ils font aujourd’hui ou ont fait dans un passé récent !

            Pour s’en convaincre, il convient d’abord de rappeler que ce type d’assises, que  certains parent de toutes les vertus possibles à cause du caractère inclusif qu’il devrait avoir, selon eux, n’est pas quelque chose de nouveau  dans le paysage politique du pays. Par le passé aussi  des rencontres de ce genre ont eu lieu avec la bénédiction de l’impérialisme français. C’est, par exemple, dans une certaine mesure, le cas des différentes conférences de kano dans les années 80 et surtout, tout récemment, de la conférence nationale. Mais elles ont toutes échoué : elle n’ont résolu aucun des problèmes fondamentaux auxquels sont confrontées les masses populaires, surtout ceux de la misère, de la dictature, des guerres et autres violences.

L’échec de ces rencontres, qui étaient aussi inclusives à leur manière parce qu’elles regroupaient l’essentiel des acteurs politiques de l’époque, dont certains sont les mêmes chefs de guerre et autres charlatans d’aujourd’hui, montre que, en politique, une perspective ou un projet quelconque ne vaut pas par sa forme, son caractère, mais plutôt son contenu, c’est-à-dire les objectifs et les ambitions de ceux qui en sont les porteurs.

Ainsi, s’il est vrai que ralliement d’Hassaballah Soubiane, l’année passée, est fort symptomatique du fait qu’il n’y a rien de fondamental qui l’oppose à Déby et que, somme toute, il n’a fait que regagner le giron de la dictature qu’il avait loyalement servie auparavant, il n’y a pas non plus de raison d’avoir des illusions quand les politiciens de l’opposition, armée ou parlementaire, réclament également une solution négociée de la crise par le biais d’un dialogue inclusif. Entre l’un, Hassaballah Soubiane, et les autres, les dirigeants de l’UFR et de la CDPC, la divergence n’est pas de fond mais de forme : elle se situe uniquement au niveau de la manière de faire ! En revanche, ils sont tous d’accord sur la nécessité de discuter et de trouver un compromis politique avec Déby.

Cependant, s’ils font tous ce choix, politique et social, c’est essentiellement parce que le dictateur actuel est un politicien qu’ils connaissent bien, avec lequel ils avaient tous travaillé sous le pouvoir tyrannique d’Hissein Habré avant d’être ensuite ses propres sous-fifres il n’y a pas longtemps. Au-delà de la propagande des uns et des autres, du fait que certains sont à la tête de la dictature alors que d’autres prétendent combattre celle-ci, y compris par les armes, ils appartiennent au même monde que les politiciens qui sont au pouvoir, celui de la bourgeoisie et des privilégiés du pays. Rigoureusement, ils défendent tous les mêmes intérêts, ceux de l’impérialisme français et des couches sociales privilégiées locales. Ce qui, fatalement, les lie, en réalité, les uns aux autres et les condamne à s’entendre un jour ou l’autre.

Par conséquent, si, comme le réclament les dirigeants de l’UFR et de la CPDP, fort de son avantage sur le plan militaire, de façon magnanime, Déby acceptait enfin de négocier avec eux dans le cadre d’un dialogue inclusif, il n’y aurait rien à en attendre non plus qui soit de nature à initier un changement quelconque digne des aspirations populaires aux libertés élémentaires et à de meilleures conditions de vie. Sous le parapluie de l’impérialisme français, il serait, certes, possible que tous ces politiciens s’entendent autour d’un certain nombre de compromis, comme le partage du pouvoir ou une révision de la constitution satisfaisant les ambitions des uns et des autres. Certains dirigeants de l’opposition armée ou parlementaire pourraient alors aller à la soupe, trouver ou retrouver des responsabilités ministérielles autour de la mangeoire gouvernementale. D’autres seraient casés ailleurs, dans les différents services de l’Etat, à l’assemblée nationale, dans l’armée, dans les ambassades ou les entreprises publiques. Déby et son opposition pourraient aussi s’accorder sur un code électoral, les conditions des élections, la composition d’une commission pour organiser celles-ci, la durée d’une transition, etc…, toutes choses qui sont à mille lieues des préoccupations actuelles des couches populaires en butte à tant de difficultés pour vivre.

Par contre, sans aucun risque de se tromper, on peut, d’ores et déjà, parier que, le pouvoir qui sortirait d’un tel marchandage ne serait qu’une nouvelle dictature pour les masses opprimées. Celles n’y gagneraient rien, à part, une fois de plus, des illusions suivies d’une nouvelle déception, car, parmi les principaux acteurs actuel d’un tel débat, il n’y aurait personne pour dire que ce qui préoccupe les travailleurs et les petites gens, ce n’est pas de savoir qui, entre Déby et ses opposants, est le meilleur, mais comment faire pour mettre fin à l’exploitation, à la misère, aux maladies, au chômage, aux violences de tout genre, dont la majorité pauvre du pays est victime ! Il n’y aurait surtout personne pour poser sérieusement le problème des aspirations essentielles des masses opprimées étranglées par la cherté de la vie et moins encore pour se battre afin que, non seulement celles-ci soient prises en considération, mais qu’elles soient imposées, s’il le faut, au dictateur, en obligeant celui-ci à les satisfaire ! Même pas dans les rangs de la société civile !

En effet, parmi ceux qui militent pour la tenue d’un dialogue inclusif, beaucoup croient  que, si une telle perspective se réalisait, une forte présence de ce qu’on appelle « la société civile » suffirait  pour imposer et réaliser les changements nécessaires. Mais ils se font de grosses illusions !

Dans les syndicats et les diverses associations, comme les organisations de défense des droits de l’homme, nombreux sont, certes, les militants de base, - ouvriers, instituteurs, professeurs, infirmiers, journalistes, étudiants, élèves, femmes, chômeurs et autres -, qui sont réellement révoltés par les conditions imposées aux masses populaires, qui veulent sincèrement en finir avec l’exploitation, la misère, les injustices et la dictature. Ils l’ont d’ailleurs prouvé plusieurs fois dans les combats multiformes, - grèves, marches, manifestations de protestation et autres -, qu’ils ont menés contre le pouvoir de Déby, exprimant ainsi l’exaspération des masses opprimées contre la politique de celui-ci, comme vient d’en faire la démonstration la grève du Syndicat des Enseignants Tchadiens qui a  paralysé la quasi-totalité des établissement du pays du 15 au 22 février dernier.

Mais ces luttes, qu’il convient, bien sûr, de saluer et d’encourager, ne pourraient conférer à la société civile en général des vertus particulières ni faire d’elle ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire le cadre organisé pour défendre les intérêts des couches populaires et décidé à les imposer par tous les moyens.

Plusieurs raisons concourent à expliquer cela.

En effet, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent ou ce qu’on veut nous faire croire, par exemple, le fait que les organisations et les associations qui constituent la société civile se refusent consciemment à se placer et se battre sur le terrain politique n’a en réalité rien de vertueux. C’est même un écueil, un handicap. Car, en ne voulant pas s’engager politiquement, les dirigeants de ces structures abandonnent à Déby et ses opposants le terrain primordial, celui de la politique, où se décident les choses essentielles. Aussi, indéniablement, la portée de leurs actes s’en trouve-t-elle limitée, quelles que soient, par ailleurs, la justesse et la légitimité des problèmes qu’ils posent ! Sans nul doute, dans le contexte actuel, prétendre ne pas faire de la politique ou se revendiquer de l’apolitisme n’est pas en soi une vertu parce que, quelles qu’elles soient, les préoccupations des masses populaires, tant sur le plan social que démocratique, sont d’abord des problèmes politiques, qui ne verront leur résolution que dans les luttes et les combats politiques multiformes et nécessaires que les travailleurs et les opprimés  devraient mener.

Par ailleurs, la société civile n’est pas un ensemble socialement et politiquement homogène. Elle est aussi traversée par toutes les contradictions diverses qui s’affrontent au sein du pays. Par conséquent, si on peut trouver en son sein  des militants, femmes et hommes, décidés à en découdre avec la dictature et la misère, on ne peut pas en dire autant pour tout le monde, notamment pour la plupart de ses dirigeants ! L’apolitisme de ces derniers est non seulement stérile, mais, en réalité, il est aussi de façade : s’ils prétendent, pour la plupart, ne pas faire de la politique, cela ne veut aucunement dire qu’ils soient neutres ou indifférents par rapport aux enjeux, aux combats, politiques et sociaux de l’heure.

Comme les chefs traditionnels ou religieux, ces représentants du fatras réactionnaire local, les responsables des organisations de la société civile sont, eux aussi, liés, d’une façon ou d’une autre, aux forces politiques en présence : certains sont proches du pouvoir, en sont même les créatures ou les transfuges ; d’autres se situent dans l’opposition. Généralement, ils défendent également l’ordre social en vigueur, exactement comme les Déby, les Kamougué et autres Nouri ou Timane parce que, socialement, ils appartiennent, eux aussi, au même monde que ces politiciens, celui des « élites », des « cadres », c’est-à-dire des gens formés par l’Etat, souvent avec l’aide de l’impérialisme français, non pas pour être à l’écoute des préoccupations des masses opprimées, pour y réfléchir et leur trouver des solutions adéquates, mais pour être les gestionnaires de l’ordre social en vigueur imposé par la dictature.

C’est cela qui explique le fait que bien de ministres et autres larbins au service du pouvoir actuel viennent de la société civile ou de ce qu’on appelle « les élites » en général. Au sein même des organisations et associations qui constituent cette nébuleuses, - la société civile -, au niveau de leurs directions notamment, il ne serait pas faux de dire aussi qu’il y a de nombreux autres candidats à la mangeoire qui, tapis dans l’ombre, attendent leur heure pour offrir leur service au satrape actuel, comme d’autres l’ont fait par le passé. Même ceux, parmi eux, qui, en apparence au moins, se veulent plus radicaux,  portent un regard souvent critique sur la dictature de Déby, ne se fixent pas comme objectif de détruire celle-ci, mais juste de la toiletter, d’en expurger certains aspects répugnants, mais pas plus ! Comme les politiciens du pouvoir et ceux de l’opposition, en effet, ils n’ont pas pour objectif, eux non plus, des changements profonds grâce aux luttes et à la mobilisation des opprimés : ils ne rêvent que des réformes à moindres frais qui sont loin de remettre en cause l’ordre social en vigueur et de répondre aux aspirations des masses opprimées.

C’est aussi pour cette raison que, au Tchad ou dans les autres pays africains,  les responsables et les politiciens des pays riches, ceux-là mêmes dont l’impérialisme soutient les dictatures les plus abjectes du continent, y compris militairement, tiennent également tant à nos « sociétés civiles », non pas, comme le prétendent certains, parce que celles-ci seraient l’expression des aspirations populaire à plus d’égalité, de justice et de liberté, mais, fondamentalement, parce qu’elles jouent le rôle d’une soupape utile et efficace pour désamorcer la colère des opprimés, empêcher qu’elle n’explose ou qu’elle n’aille au-delà de quelques réaménagements formels, qui n’ont souvent aucun rapport avec les aspirations des masses populaires. On l’a vu tout récemment dans la crise guinéenne, avec l’acharnement d’un Bernard Kouchner qui a utilisé tous les moyens possibles pour imposer les dirigeants de la  société civile  ainsi que ceux des partis politiques comme principaux interlocuteurs face aux militaires afin d’éviter que le mécontentement populaire qui couvait dans le pays ne se transforme en une véritable explosion sociale, qui pourrait s’attaquer à l’ordre en vigueur !  

Considérée de façon globale, surtout au niveau des buts que s’assignent ceux qui dirigent les principales structures qui la constituent, la société civile n’offre donc aucune garantie particulière quant à la défense des intérêts de l’avenir, notamment ceux des masses populaires aspirant à plus de liberté et à des conditions de vie meilleures, même si, par ailleurs, il convient, bien sûr, de soutenir et de saluer toute les initiatives de luttes diverses qui se prennent en son sein ! Par conséquent, s’il est évident qu’on ne peut pas compter sur les politiciens de l’opposition, armée ou parlementaire, pour qu’ils exigent du dictateur Déby de véritables changements prenant en compte les diverses aspirations populaires, il est illusoire également de penser que la société civile en général puisse le faire car, d’une part, les personnalités qui dirigent celle-ci ne s’en donnent pas les moyens et, d’autre part,  tel n’est pas leur objectif non plus !

Ce qui s’est passé lors de la conférence nationale, par exemple, nous en donne une éloquente illustration.

En effet, avant la tenue de ces assises, tant du côté des politiciens de l’opposition que des dirigeants de la société civile, qui, à quelques exceptions près, sont les mêmes que ceux d’aujourd’hui, nombreux étaient ceux qui, par démagogie ou par naïveté, avaient prétendu qu’il suffirait de la tenue de cette conférence pour que le pays s’engage dans un véritable changement. Ils avaient déclaré que, au terme des discussions, ils instaureraient la démocratie qui, selon eux, serait la condition essentielle pour jeter les bases d’un véritable développement économique. Certains d’entre eux avaient même promis de faire de la conférence nationale le cimetière où serait célébré l’enterrement de la dictature de Déby, laissant croire ainsi qu’ils imposeraient à celui-ci les changements nécessaires dont les masses opprimées avaient besoin.

Mais, dès l’ouverture de ladite conférence, ils ont vite fait de montrer leur vrai visage : alors que, conformément à leurs diverses promesses, leurs partisans rêvaient de les voir combatifs, offensifs, décidés à se battre pour faire reculer le dictateur sur tous les points et lui imposer leurs choix politiques - si tant est qu’ils en aient eu de différents -,  ils se sont révélés plutôt pleutres, timorés, craintifs. Au lieu d’un combat acharné, par tous les moyens, y compris la grève, la mobilisation des partis, des syndicats, des associations et de l’ensemble de la population opprimée, dans la rue, pour imposer à Déby les changements nécessaires, tout au long de la conférence, leur principal crédo était au contraire la modération au service de la recherche d’un consensus avec la dictature.

Ainsi, au grand dam de ceux qui avaient placé leurs espoirs en eux, ces gens, qui prétendaient représenter les « forces vives », se sont mués en « âmes mortes » : ils se sont agenouillés devant Déby ; ils lui ont léché les bottes ; ils lui ont pratiquement tous offert leur service pour travailler avec lui, notamment au niveau de la primature, chacun arguant qu’il avait les meilleurs atouts pour s’entendre avec lui. Mieux, quand, repoussant de façon dédaigneuse leurs offres, le dictateur a décidé d’imposer ses choix et ses hommes, toute honte bue, ils se sont non seulement pliés à sa volonté, mais, par ailleurs, ils sont entrés massivement dans son gouvernement pour y occuper des strapontins ministériels. Finalement, ils ont, de cette façon, aidé  Déby à gagner la bataille de la conférence nationale sans coup férir et, par la même occasion, lui ont offert aussi, sur un plateau d’argent, la caution politique et le label de « démocrate » dont il avait besoin afin d’abuser l’opinion et d’avoir les coudées franches pour diriger à sa guise, allant jusqu’à fouler aux pieds la constitution et autres mesures décidées par la conférence dont ils avaient dit qu’elle serait souveraine.

Le comportement des politiciens de l’opposition et des dirigeants de la société civile lors de la conférence nationale, qui ressemblait fort bien à une trahison de leurs partisans tout au moins, n’était, cependant, pas fortuit ! Leur souci d’éviter tout conflit avec le dictateur, de tout faire pour trouver un terrain d’entente avec lui, au point même de décevoir certains de leurs militants, était surtout un choix politique et social : ces gens-là tiennent eux aussi à l’ordre établi et leur principale ambition est simplement de servir ce dernier. En courtisant la dictature au lieu de la combattre vraiment, ils cherchaient aussi à plaire aux couches dirigeantes, aux plus riches, aux notables. Au-delà de ceux-ci, c’était surtout aux yeux des dirigeants des pays riches, de la France et des Etats-Unis notamment, qu’ils voulaient apparaître comme des politiciens responsables, raisonnables, respectueux de l’ordre en vigueur, autant que le camp de la dictature. Chose que les événements ultérieurs n’ont pas d’ailleurs tardé à confirmer puisque, au cours du long règne de bientôt vingt ans de Déby, la plupart des dirigeants de l’opposition politique et certaines personnalités de la société civile de l’époque ont, à un moment ou à un autre, signé des alliances avec ce dernier, sont entrés  dans ses gouvernements, ont assumé d’importantes responsabilités au sein de son pouvoir et contribué ainsi à la consolidation de la dictature actuelle.

Alors, qu’est-ce qui empêcherait ces mêmes gens-là ou leurs semblables de faire la même chose aujourd’hui si le pouvoir de N’Djaména décidait de discuter avec eux dans le cadre d’un dialogue inclusif ? Rien ! Mais absolument rien !

Par ailleurs, dans toutes les organisations politiques et les associations de la société civile, il y a, bien sûr, des militants de base qui aspirent à de véritables changements. Par conséquent, si une telle rencontre se tenait dans un avenir plus ou moins proche, il pourrait certainement, au cours de ces assises, y avoir, ici et là, quelques groupuscules, quelques âmes charitables, qui parleraient d’égalité, de justice, de démocratie ou réclameraient des solutions courageuses pour s’attaquer réellement aux différents maux dont souffrent les masses opprimées. Mais, cela ne devrait pas non plus faire illusion : leur haine contre la dictature et leur volonté d’en finir avec la misère et l’exploitation ne suffiraient pas pour imposer au dictateur et ses opposants les changements nécessaires ! Ces groupuscules ou militants isolés prêcheraient avec raison, certes, contre l’ordre actuel des choses mais inutilement, car, les politiciens qui nous dirigent et leurs opposants se moquent éperdument des aspirations populaires et plus encore des états d’âmes de ceux qui pensent qu’il suffirait d’en appeler à leur bon sens pour qu’ils changent d’avis !

Mieux que quiconque, d’expérience, le dictateur Déby et ses rivaux, notamment les autres chefs de guerre, ses anciens compagnons des FAN et de l’UNIR, savent que ce ne sont pas les idées et les intentions vaguement généreuses sur la démocratie, la justice, l’égalité, dont sont friands certains partisans de l’opposition et de la société civile, qui font marcher les choses. Formés, pour la plupart, à l’école de la dictature de Habré, pour eux, à juste titre, ce qui compte et qui décide de la  marche des événements, c’est le rapport des forces qui, pour l’instant, est en leur faveur. Plus que quiconque, Idriss Déby, qui est arrivé au pouvoir par les armes, est conscient du fait que s’il est à la tête du pays, ce n’est pas parce qu’il aurait les meilleures idées, le meilleur projet politique et social ou l’adhésion massive des masses populaires, mais tout simplement parce qu’il dispose d’un rapport des forces en sa faveur : un état-major politique et militaire, symbolisé par l’administration, l’armée, la  police, la gendarmerie, la justice et un parti, le MPS, qui sont à sa solde, en plus du soutien de l’impérialisme français. C’est de cela qu’il tire son pouvoir et sa logique dictatoriale ! C’est cela qui lui permet d’imposer aussi bien ses choix, sa manière de faire que les hommes dont il a besoin pour diriger et non une quelconque constitution, moins encore des idées vaguement généreuses sut tel ou tel aspect de la vie sociale et politique.

Dans ces conditions, pour l’heure, dialogue inclusif ou pas, aucune loi, aucun accord, aucun compromis, rien ne pourrait empêcher que le satrape actuel et ses partisans continuent à gérer le pays comme bon leur semble, en fonction de leurs  propres règles et surtout de leurs propres intérêts ! Lorsqu’ on voit, en effet, ce qui s’est passé l’année dernière en Mauritanie, au Niger, en Guinée, par exemple, avec les dictateurs Mohamed Abdelaziz, Mamadou Tandja, Dadis Camara, ou qu’on se souvient des événements qui ont eu lieu, il n’y a pas longtemps , au Togo, au Zaïre, au Congo Brazzaville, en Haïti, où les Eyadéma, les Mobutu, les Sassou et autres Cédras se moquaient éperdument des résolutions des conférences nationales, aussi souveraines qu’elles aient été, et des résultats des urnes, il ne suffirait pas d’avoir des accords, des lois et quelques intentions généreuses pour « démocratiser » les chefs de guerre tchadiens et les amener à respecter les aspirations populaires aux libertés essentielles et à de meilleurs conditions de vie !

De ces choses-là et même de leur propre parole, ils n’ont cure !  A leurs yeux, elles ne valent rien : ce ne sont que des papiers qu’ils piétinent quand il en ont besoin, comme l’a fait Déby lorsqu’il a décidé unilatéralement de changer la constitution afin de rester au pouvoir, se fondant uniquement sur le rapport des forces en sa faveur, tout en rendant combien actuels de nos jours ces propos d’Auguste Blanqui, un révolutionnaire français du 19e siècle, qui disait : « Qui a du fer a du pain ! », vérité essentielle que les sbires et autres combattants au service de la dictature de N’Djaména, qui l’ont bien comprise et assimilée, expriment à leur manière, souvent de façon brutale, quand, crachant sur les lois et autres mesures constitutionnelles, ils traitent les décisions et les décrets gouvernementaux de « Katkat sakit », « rien que du papier », et à juste raison !    

Par conséquent, si, dans les circonstances actuelles, un dialogue inclusif se tenait, il y aurait des chances que, fort de l’avantage qu’il a sur ses adversaires, mais aussi à cause du fait que parmi ceux-ci il n’y a personne qui veuille lui contester réellement le pouvoir en s’appuyant sur les luttes des masses opprimées, rien ne puisse empêcher le dictateur Déby de faire comme il voudrait. Aucune loi, aucune constitution, aucun accord, aucun discours vaguement généreux ne seraient suffisants pour l’obliger à respecter les aspirations populaires ! Par contre, il se servirait aisément des assises pour en tirer les principaux bénéfices politiques, pour les capitaliser pour son propre compte, en apparaissant comme l’homme incontournable, le pacificateur du pays, le restaurateur de « la démocratie » et de la paix, et redorer ainsi le blason de sa dictature souillé du sang de tant de victimes depuis bientôt vingt ans ! Il serait largement aidé en cela par les moyens énormes dont dispose aujourd’hui l’Etat grâce à l’argent du pétrole. Il pourrait s’en servir pour soudoyer ses opposants, corrompre certains ou satisfaire les ambitions d’autres, en les associant à la gestion des affaires publiques, en leur offrant des strapontins ministériels à côté de son trône ou en les casant dans des postes juteux où ils boufferaient jusqu’à satiété.

Ainsi ne serait-il pas exclu que ce beau monde de politiciens s’entende, mais, par ailleurs, il serait même possible que toute l’opposition, avec ses diverses composantes, s’incline devant Déby, le maintienne à son poste et le reconnaisse comme son chef, exactement comme ce qui s’est passé en 1993, lors de la conférence nationale !

Mais, - et c’est là l’essentiel -, quels que soient les changement que déciderait un dialogue inclusif dans la situation actuelle, ils ne seraient que formels : oui, le pouvoir qui en sortirait serait inévitablement une nouvelle dictature. Les masses populaires n’y gagneraient rien, ni démocratie, ni amélioration de leurs conditions de vie. Pour elles, ce sera toujours l’exploitation, la misère, les maladies et, au-dessus de tout cela, la dictature !

Il ne serait même pas sûr que soient dissipées les menaces de guerres ethniques qui planent sur le pays ou qu’il soit mis fin au règne et à la loi des bandes armées, des chefs de guerre et de gangs ! Car, les violences de toutes sortes, dans lesquelles le pays s’enfonce des années durant, dont les principales victimes sont les opprimés, ne viennent pas d’un caractère quelconque particulièrement belliqueux des masses populaires, mais des conditions de vie imposées à celles-ci : la source profonde de la crise sociale, qui étrangle le continent et crée les conditions d’une décomposition générale s’exprimant de façon violente, n’épargnant personne, ni les peuples, ni les Etats, est le système capitaliste lui-même, en faillite !

Dans ces conditions, quels que soient les réaménagements formels issus d’un dialogue entre Déby et ses opposants, tant que l’ordre social actuel existera, par millions, les masses opprimées continueront à être condamnées à la famine, aux maladies, à la dictature, et, inévitablement, il y aura toujours des femmes, des hommes et leurs enfants qui, exaspérés, refuseront de s’agenouiller, se mettront debout pour chercher une issue à leur situation, par tous les moyens, y compris les armes. Mais, si, comme aujourd’hui, ils ne trouvent pas les idées dont ils ont besoin pour s’émanciper du capitalisme, de sa cohorte de misère, de maladies et de dictatures, eh bien, ce seront malheureusement d’autres démagogues, d’autres chefs de guerre, d’autres Habré, d’autres Déby, d’autres Nouri, d’autres Kamougué ou d’autres Kassiré qui, profitant de leur mécontentement né des frustrations sociales, exploiteront leur colère pour leur propre compte : ils se serviront d’eux comme forces de manoeuvres électorales ou  comme de la chair à canon, dans leurs partis, leurs bandes armées bâtis sur des bases ethniques, et le opposeront les uns aux autres dans des affrontements fratricides.  

Prétendre ou dire qu’on pourrait changer une situation comme celle du Tchad par des discussions entre les politiciens locaux, principaux responsables de l’impasse actuelle, ou, encore, comme le font certains, en appelant à la bonne volonté du dictateur au nom de dieu et autres conneries est donc un leurre, surtout un piège pour les masses opprimées ! Mieux, laisser croire que ce serait de façon pacifique, en douceur, en négociant avec le pouvoir qu’on pourrait accéder aux libertés essentielles et à l’amélioration des conditions de vie de la majorité pauvre du pays, comme le font les politiciens de l’opposition agglutinés au sein de la CDCP, c’est non seulement mensonger, politiquement stérile, irresponsable, mais surtout criminel ! Car, c’est de cette manière-là que, d’une part, on désarme les masses opprimées et, d’autre part, on prépare les drames et les barbaries dont celles-ci sont coutumièrement victimes, tel qu’on vient de le voir récemment en Guinée ou, il n’y a pas longtemps, au Rwanda.

Les dictateurs africains, les Déby, les Sassou, les Biya et autres, n’accepteront jamais que les aspirations fondamentales des masses laborieuses, tant démocratiques que sociales, se réalisent, s’ils n’y sont pas contraints ! Ils n’ignorent pas les conditions désastreuses à tout point de vue dans lesquelles vivent les couches populaires africaines, condamnées, pour certaines, à mourir tout simplement de manque d’eau potable, alors que jamais nos sociétés n’ont été aussi riches qu’aujourd’hui. La plupart d’entre eux viennent même des milieux populaires défavorisés si ce n’est de la paysannerie pauvre. Mais, au lieu de s’attaquer aux causes des maux dont souffrent les masses opprimées, ils font consciemment un autre choix, celui d’être les serviteurs du capitalisme, ce système monstrueux, principal responsable du sous-développement qui étrangle le continent africain. Par conséquent, discuter avec eux pour chercher à les convaincre de prendre en considération les aspirations populaires et de les réaliser est aussi vain  que de vouloir faire pousser du mil au sommet du Tibesti !

En revanche, la force organisée des masses populaires, des travailleurs, des chômeurs, des femmes, des jeunes, des paysans pauvres, quels que soient leurs partis, leurs syndicats,  leurs associations,  en d’autres termes, la mobilisation de l’ensemble des opprimés et leurs luttes, contre la dictature, pour leur droit à la vie, pourraient conduire aux véritables changements tant attendus.  

En effet, si les masses opprimées veulent accéder aux libertés essentielles et à l’amélioration de leurs conditions de vie par le biais de la répartition des richesses, fruit de leur travail et de leur sueur, elles ne pourraient pas faire l’économie des luttes populaires, politiques et sociales, nécessaires et indispensables, que leur impose le capitalisme à travers le pouvoir dictatorial qui règne à N’Djaména. Les libertés démocratiques, l’amélioration des conditions de vie et le droit à une existence digne de notre époque ne sauraient être ni discutés, ni négociés, ni marchandés avec les tenants du pouvoir actuel : ils ne pourraient qu’être le fruit des luttes, politiques et sociales, des masses laborieuses elles-mêmes. Pour qu’ils existent, de façon durable, qu’ils soient respectés et vécus comme des mœurs normales, ils doivent être arrachés et imposés par celles-ci, en dehors de la légalité constitutionnelle actuelle, dans la rue. Il ne pourrait en être autrement ! Toutes les expériences des ces trente dernières années, notamment la conférence nationale dont l’échec est plus que patent, le prouvent amplement

 Par conséquent, la seule façon efficace de réaliser les changements nécessaires qu’attendent les couches populaires est de les imposer à Déby par les luttes de tous les opprimés victimes de la politique en vigueur. Car, seule la perspective d’un mouvement d’ensemble de la classe ouvrière et des autres catégories sociales souffrant des conséquences de la crise économique pourrait, au moyen d’une mobilisation populaire, créer un nouveau rapport des forces capable de faire reculer la dictature et l’obliger à  respecter les aspirations politiques et sociales des masses laborieuses.

Dans cette optique-là, la question de la cherté de la vie, ce problème majeur qui préoccupe l’ensemble des masses laborieuses, pourrait être l’élément fédérateur susceptible de permettre la mobilisation du monde du travail et des autres catégories d’opprimés victimes de la crise sociale. En l’absence d’un parti révolutionnaire, s’ils en avaient l’ambition, ce devrait être aux syndicats, comme l’UST ou le SET qui ont déclenché des grèves pour exprimer la colère des masses opprimées contre la dégradation constante de leurs conditions de vie, de prendre l’initiative de cette perspective-là.

Certes, à cause des dictatures qui se sont succédé dans le pays depuis des décennies, avec l’aide de l’impérialisme français, les luttes politiques et sociales des travailleurs entraînant d’autres couches populaires, victimes comme eux des politiques officielles, ne sont pas encore devenues des mœurs et des traditions vécues naturellement. Bien qu’étant souvent à la pointe du combat contre la dictature de Déby, les travailleurs n’en sont encore qu’au début de leur apprentissage quant à la nécessité de leur organisation en vue de la défense de leurs droits sociaux et politiques ainsi que ceux de l’ensemble des masses opprimées. Mais, cela n’efface ni n’enlève rien au fait qu’ils constituent une force colossale, la seule capable de tout bloquer et de tout changer, si elle en a l’ambition : ce sont eux, les travailleurs, qui sont dans les usines, les secteurs économiques et les services sociaux essentiels, comme le pétrole, la Coton Tchad, mais aussi le Bâtiment, le Transport, le Commerce, les Banques, les Assurances,  l’Education,  la Santé, les Finances, le Trésor, les Impôts, la Communication, les PTT, la Culture,  la Justice,  l’Energie, les Eaux, les Mairies, etc. Ils occupent une place de choix dans tous les domaines essentiels qui font marcher la société. Sans eux, rien ne pourrait fonctionner dans le pays.

Par conséquent, si les travailleurs prennent l’initiative d’engager contre Déby, son gouvernement et le patronat les luttes nécessaires, dirigées par eux-mêmes, pour l’amélioration des conditions de vie des masses populaires et les libertés essentielles, ils pourraient entraîner et regrouper autour d’eux les autres catégories sociales étranglées par la même crise du capitalisme : ils pourraient ainsi servir de boussole et offrir une politique aux  chômeurs, aux femmes, aux jeunes, aux paysans pauvres, aux petits commerçants et, de cette façon, créer, par un mouvement de « tous ensemble », un nouveau rapport des forces capable de faire reculer la dictature et lui imposer les changements nécessaires, tant sur le plan social que politique.

Mieux, si la classe ouvrière et l’ensemble des opprimés, qui, régulièrement, se mettent en grève ou manifestent pour exprimer leur colère contre la cherté de la vie, sont mobilisés, décidés à utiliser pour leur propre comptes toutes les failles, s’ils sont conscients que les choses ne changeront pour eux que s’ils se battent pour leurs propres intérêts, la période actuelle pourra alors offrir des possibilités supérieures : ils pourront non seulement obliger le pouvoir à satisfaire les revendications populaires, - comme,  par exemple, une augmentation conséquente des salaires, dans le public et dans le privé, du SMIC, des allocations de chômage, des pensions des retraites, des bourses, l’interdiction des licenciements tant dans le privé que dans le public, une embauche massive dans les secteurs-clés, tels ceux de l’Education et de la Santé, à commencer par celle des contractuels et des précaires, mais aussi dans le privé, une baisse importante des prix des produits de première nécessité, du transport, des impôts, des loyers, la défense et la jouissance des libertés démocratiques essentielles, d’expression, d’organisation, etc -, mais ils pourront même paralyser tout le pays et renverser la dictature actuelle, car, l’armée de Déby, sa police, sa gendarmerie ne seront jamais suffisamment fortes pour endiguer une mise en branle de milliers, si ce n’est de millions, de travailleurs et d’opprimés, décidés à  trouver une issue à leur situation au moyen d’une vaste et profonde mobilisation populaire s’exprimant aussi bien par des grèves dans les secteurs économiques vitaux que par des manifestations monstres dans la rue.

Malgré les oripeaux officiels, les forces gouvernementales au service de la dictature ne sont, en réalité, qu’une bande armée comme les autres. Elles ne sont vraiment puissantes et arrogantes que si elles ont en face d’elles une autre bande de même nature, comme celle de l’UFR, moins équipée de surcroît. Mais elles ne pourraient rien face l’ensemble des opprimés de la ville de N’Djaména, debout, entraînant derrière eux  ceux  de Moundou, de Sarh,  de Bongor, d’Abéché, de Mao, de Faya, de Laï, de Fada etc, sous la forme d’une riposte collective de l’ensemble des masses populaires, de toutes les régions, de toutes les ethnies, de toutes les religions, unies autour de la nécessité de défendre consciemment leurs intérêts spécifiques contre la politique du pouvoir et d’imposer à ce dernier les changements auxquels elles aspirent.

Les partisans du dialogue inclusif ou ceux qui prônent un changement en douceur en prenant langue avec la dictature vont certainement pousser des cris d’orfraies face à cette perspective-là. Certains prétendront que cela ne serait pas possible et, pour se donner bonne conscience, ils accuseront les masses d’avoir peur, d’être analphabètes ; ils argueront qu’elles ne seraient pas suffisamment conscientes ; d’autres diront que, face à une dictature surarmée comme celle de Déby, ce serait utopique !

Mais, dans un pays où, des décennies durant, des milliers de gens, des travailleurs, des femmes, des jeunes, s’organisent dans des partis, des syndicats, diverses associations, ou, pour certains, vont même jusqu’à prendre des armes pour chercher une solution aux problèmes auxquels ils sont confrontés, leurs propos ne serviront qu’à étaler au grand jour leur fatalisme et leur impuissance. Ils démontreront surtout  que ceux qui, doutant de la force et des capacités des masses populaires, proposent de discuter avec la dictature, sont soit des incapables qui prennent leur propre faiblesse pour des réalités objectives, soit des démagogues, des charlatans, qui, craignant la volonté populaire, cherchent à fixer des limites  à la révolte des opprimés bien longtemps avant qu’elle n’explose ! Car, ce que l’on sait, ce que l’histoire a permis de vérifier, c’est justement le caractère utopique des changements en douceur, par des négociations, avec nos dictateurs. Toutes les expériences, toutes les tentatives dans ce sens n’ont abouti qu’à des échecs, à des impasses, qui n’ont servi qu’à renforcer les chaînes de l’exploitation, de la misère, de la dictature et autres violences dont les masses populaires sont les principales victimes. Ce qu’on sait aussi, c’est que, quelles qu’en soient les limites objectives, toutes les avancées, sociales et politiques, petites ou grandes, réalisées ces dernières années en Afrique en général, depuis les années 90 notamment, comme l’instauration du multipartisme, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, la création des syndicats, des associations, l’éclosion d’une presse privée multiple ou les augmentations des salaires, n’ont été possibles que parce que les travailleurs et les masses opprimés ont lutté, organisé des grèves, sont descendus dans la rue ou parce que, parfois, leur colère était telle que, avant qu’elle n’explose, l’impérialisme et certains de ses valets ont compris qu’il était de leur intérêt d’anticiper et de faire ces réformes nécessaires.

Alors oui, l’avenir se situe en dehors de tout dialogue, quel qu’il soit, avec le dictateur Déby. Il est entre les mains des travailleurs et de l’ensemble des masses opprimées, dans leur mobilisation, leur organisation et leurs luttes ! Ce n’est pas la détermination des couches populaires d’en finir avec la misère ou de trouver une autre issue à leur situation en général qui fait défaut. Ce qui manque, c’est la perspective qu’il faudrait pour que leurs luttes soient efficaces et servent réellement à changer leurs conditions de vie, c’est-à-dire un mouvement d’ensemble de tous les travailleurs, secteurs et catégories confondus, du public comme du privé, et de l’ensemble des opprimés, quelles que soient leurs ethnies, leurs régions, leurs religion, sous la forme d’une vaste mobilisation populaire, dirigée par eux-mêmes pour imposer les changements nécessaires.

Par conséquent, au lieu de perdre inutilement du temps en discutant avec le pouvoir de Déby et le patronat, comme le font souvent les directions syndicales, ou de se focaliser sur les chances d’un dialogue inclusif ou sur les prochaines élections alors qu’on sait d’avance qu’elles ne changeront rien, c’est à cette perspective-là que devraient s’atteler tous ceux qui, syndicalistes, militants des partis politiques, de l’opposition armée et des associations, sont réellement révoltés tant par les conditions de vie des populations pauvres que par la dictature et aspirent à de véritables changements. Cela devrait se faire sous la forme d’une action consciente, délibérée, organisée, avec rigueur. Au besoin, si c’est nécessaire, il faudrait aller au-delà de la volonté des directions syndicales et leur imposer cette perspective-là, car, pour que se réalisent les changements nécessaires dignes de leur attentes et  aspirations, il est vital que les masses opprimées interviennent, fassent irruption dans la scène politique, dans les lieux, les sphères où se prennent les décisions essentielles les concernant au premier chef, où se décident leur sort et leur vie,  et ce, avec leurs propres armes et méthodes.

La perspective d’un mouvement d’ensemble des travailleurs et des masses opprimées est aussi la seule façon efficace pour que tous ceux qui veulent que les choses changent réellement se regroupent, se comptent et jettent ainsi les bases d’un parti révolutionnaire qui leur soit propre, cet organe politique qui fait cruellement défaut aujourd’hui, mais qui est combien indispensable, combien nécessaire, tant pour défendre les intérêts collectifs des couches populaires face à la politique du pouvoir que pour en finir un jour avec l’ordre social injuste en vigueur, le capitalisme !

 

 

                                                                         Ali Mohamed Abali Marangabi

                                                                           abali_icho@yahoo.fr

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