Tchad : Au fil du temps : Le premier des ministres

Publié le par Waldar

Par Innocent Ebodé, Directeur de publication du journal la voix


Tcahd-carte-admi.jpgEcce homo. Voici l’homme. Emmanuel Nadjingar. Il est chrétien, et non musulman. Il est du Sud, et pas du Nord. Il est du MPS, et point de l’opposition. Déby a déjoué tous les pronostics. Les oracles qui ont pris leurs compas et leurs équerres pour tracer des figures géopolitiques sur la carte du Tchad, avec la prétention de faire le portrait-robot du nouveau PM, ont vu leurs prédictions déroutées. Par Innocent Ebodé, directeur de publication de la Voix.

 
Certains, ayant peut-être consulté des devineresses, des cartomanciennes, et surtout des marabouts, ont entretenu l’idée selon laquelle Déby ne pouvait nommer à la Primature, qu’un coreligionnaire. D’autres ont annoncé à ce poste un autre opposant rallié au pouvoir. C’était sans compter avec Déby qui est passé maitre dans l’art du contre-pied. En sortant du chapeau la colombe Nadjingar, le magicien Déby a posé un acte électoral, mieux, électoraliste. Beaucoup de gens vont changer de marabouts à N’Djaména…
 
Il eût été légitime de la part des Tchadiens, de s’attendre à la désignation d’un premier ministre technocrate, le contexte s’y prêtant. Les ventres sont vides du fait de la famine. Les paniers sont vides à cause de la vie chère. Les poches sont vides,  vu les salaires rachitiques. Les classes sont vides, les enseignants et les élèves ayant opté de battre le pavé… Un premier ministre plus social ou un économiste, semblait a priori envisageable. Un tel choix eût été en cohérence avec le Quinquennat social si cher au président.
 
Mais la préférence de Déby est allée à un PM aux contours très politiques. Les arrière-pensées électoralistes du président sont clairement décelables dans le choix porté sur Nadjingar. Il ne va s’occuper des questions sociales pourtant essentielles, qu’accessoirement, et peut-être même, par défaut. A environ un an des échéances électorales, sa mission, celle à laquelle son mentor souhaite qu’il se consacre prioritairement, consiste à baliser le terrain pour une double victoire à la présidentielle et aux législatives. Nadjingar apparait à cet égard, plus comme un directeur de campagne, que comme un premier ministre.
 
Qu’il soit un haut cadre du MPS, permet à Déby de taire les critiques, d’abord sourdes, puis vivement et ouvertement exprimées depuis quelque temps, dans son camp : de nombreux « Mpsistes » n’ont que passablement accepté le magistère de Youssouf Saleh Abbas, pur produit de l’opposition, qui plus est, armée. Avec Nadjingar, le MPS récupère ce qu’il considère comme son bifteck : la primature.
 
En plus de l’appareil du parti, Déby dispose donc de l’instrument gouvernemental. Tout est donc sous contrôle. Le MPS pour occuper l’espace électoral avec sa puissante machine de propagande, et le gouvernement pour verrouiller la gestion technique des élections avec la non moins puissante machine du ministère de l’Intérieur…
 
Il est fort à parier que le bail du nouveau locataire de la primature s’achèvera avec les élections. Un peu plus d’un an. Déby est l’un des présidents qui ont utilisé le plus de premiers ministres. Il les suce jusqu’à la substantifique moelle, pour après les jeter comme des lavettes. Ce sont des premiers ministres-kleenex : à jeter au vidoir après usure. Avis au petit nouveau.
 
En vérité, Déby n’est pas le seul à agir de la sorte en Afrique. Les premiers ministres dans nos pays, sont des coquilles vides. Au Bénin, on les appelle des premiers ministres « apkpo », c’est-à-dire, sans contenu. Ils sont non pas au service des populations comme on pourrait l’espérer, mais au service exclusif du Prince. Même l’oxygène qu’ils respirent provient des poumons présidentiels. Au Tchad en l’occurrence, le PM est englué dans une étouffante Déby-dépendance.
 
La forte tendance présidentialiste des régimes africains ne laisse pas de place au PM. Celui-ci est un cul-de-jatte qui ne peut marcher qu’avec des béquilles présidentielles. C’est un manchot qui ne peut prendre des initiatives qu’avec des prothèses fournies par son patron. Le pauvre porte toujours le chapeau quand ça va mal. Quand tout va bien, il n’y est pour rien.
 
On comprend mieux pourquoi en général, ces PM deviennent des cadavres politiques, lorsqu’ils ne sont plus aux affaires. Ils ont tellement été discrédités, vidés de leur sang, que leurs chances d’aller au-delà de la primature, sont quasi nulles.
 
Pire encore, bien qu’étant pompeusement doté du titre risible de chef du gouvernement, le PM d’Afrique francophone, est paradoxalement aussi faible que certains de ses ministres sont puissants. Le premier ministre, dans ces conditions, n’est très souvent que le premier des ministres.
 
Innocent Ebodé



Source : lavoixdutchad.com



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