Tchad : Quand les Politiques Rivalisent l’envie d’Ingéniosité Clanique Par Félix Ngoussou

Publié le par Hamid Kelley

Quand on fait un tour des médias tchadiens, et si de surcroit on fait une lecture attentive du champ politique réservé aux politico-armés tchadiens, on constate que les grands seigneurs de guerre convertis à la politique comme les hommes politiques naturels ont souvent failli à leur vocation de démocrates.

En effet, le champ politique tchadien se caractérise par un déficit de volonté ou de souci dans la prise en charge du destin collectif et populaire avec tous les effets liés dont le principal est la transcendance du destin collectif. Peu de tchadiens pensent qu’une nation demeure, seuls les hommes passent. Beaucoup d’hommes politiques ne comprennent toujours pas que le destin individuel n’est qu’un épiphénomène dans le destin collectif. Mais que peut-on dire de la volonté de l’homme politique tchadien si on ne se force pas à l’apparenter à une métaphysique de l’histoire.

Si le Tchad intrigue de par ses problèmes devenus endémiques, l’étendue des défis auxquels il a à faire face et leur complexité, c’est-à-dire le degré de difficulté de ses problèmes, c’est bien la faute des tchadiens eux-mêmes. Pourtant, disait-on il y a quelques années, le troisième millénaire sera africain. Pour l’heure, le troisième millénaire est là et, l’Afrique, mieux encore le Tchad est le plus grand absent du wagon. Certes, il n’est guère trop tard et on ose espérer un réveil mais en attendant, en tout cas, l’heure est à la réflexion, à la mobilisation des énergies, des forces vives du Tchad.

Sur le sujet du pouvoir au Tchad, les politico-armés rivalisent à l’envie d’ingéniosité clanique. D’aucuns pensent en effet que les problèmes du Tchad, c’est d’abord eux. On voit que chaque clan à son armée, non! Sa rébellion ! Mais ils ne sont toujours pas arrivés à présenter un début de solutions aux sources de nos conflits.

Le Tchad ne peut être mieux que si nous commençons ensemble une révolution de nos états d’esprit, du rapport que nous entretenons entre nous et de l’objectif du changement souhaité. Le travail à opérer, on le voit, est plus abstrait qu’infrastructurel, plus transcendant que technologique ou économique.
Il est vrai qu’au Tchad, l’État n’a pas vraiment émané des luttes sociales internes. Il s’est formé sans une véritable lutte contre le colonialisme et surtout pour l’indépendance nationale. Ce manque de lutte pour l’indépendance a donné une coloration différente aux trois grandes valeurs fondatrices de la société tchadienne : L’Unité-Travail-Progrès.

Le manque de lutte pour l’indépendance avait favorisé la division du Tchad en clans et, cela n’a pas résisté aux confrontations qu’ont entretenues les visions opposées de la nouvelle société à construire. Elle est demeurée une valeur recours, mobilisée non pas tant pour construire un bien-être collectif, mais pour la survie d’un clan et, moins encore pour faire face à un malheur commun.
Les analyses de la situation tchadienne , dont les plus intéressantes ont été conduites par une gauche qui n’a pas toujours su adapter ses inspirations aux réalités du pays, n’insistent jamais suffisamment ou n’ont pas toujours su tirer les conséquences du fait que les clans au Tchad n’entretiennent entre eux que des rapports d’exploitation, de type capitaliste comme des rapports de prédation et de spoliation dans le cadre d’un modèle d’accumulation qui favorise l’exclusion et l’atomisation sociale plutôt que l’intégration nationale.

Il faut partir des royaumes et des sultanats pour comprendre que l’unité est un vain mot. L’État lui-même est le pilier central de modèle d’accumulation. Il n’a jamais pu se transformer comme ailleurs en une structure centrale articulée à la défense des intérêts de tous les tchadiens mais des intérêts hégémoniques d’une classe ou d’un bloc au pouvoir. Il est resté un État partisan et spoliateur davantage préoccupé de médiatiser les luttes intestines entre des clans.

De toute évidence, la transition tchadienne a trop duré. La population est fatiguée, rompue, tandis que le pays accumule des retards mortifères au niveau de tous les grands défis. Mais réussir la transition voulait dire très concrètement s’attaquer à au moins cinq (5) problèmes majeurs :

1) Mettre de l’ordre dans le gâchis institutionnel créé par le régime actuel sans céder à la tentation de la chasse aux sorcières des pouvoirs traditionnels. Il fallait dresser un premier bilan dans les différentes administrations, ne fut-ce que pour évaluer les dégâts à réparer pour permettre un minimum de fonctionnement étatique.

2) Combattre l’impunité en procédant à des réformes minimales dans l’appareil judiciaire et dans l’administration publique en commençant par dresser un bilan des crimes de sang, de corruption et de malversation administrative.

3) S’attaquer très vite à l’épineux problème du désarmement.

4) Définir un cadre d’interventions d’urgence pour soulager la misère des masses et créer les conditions d’un minimum de redressement économique.

5) Négocier avec la communauté internationale un programme de coopération intérimaire précisant autant les champs de la coopération économique et sociale que la mission et les rôles.

La résolution de ces problèmes paraissait indispensable pour garantir la réalisation d’élections crédibles. Mais les partis politiques et les organisations de la société civile ont perdu la fragile cohésion réalisée au sein de la société civile en se dispersant dans des activités de survie. Le gouvernement s’est senti seul maître de la transition et a fait montre d’un laxisme et d’une lenteur pour le moins inquiétants vis-à-vis de tous les problèmes pourtant ciblés dans les recommandations de la conférence nationale.

Aujourd’hui, nous devons être réalistes. Le régime actuel a raté son mandat au regard des principaux problèmes de son programme. Il lui reste seulement la chance de prendre les dispositions nécessaires pour mobiliser les autres acteurs clefs de la société et nous désignons ici très explicitement les partis politiques, les organisations de la société civile, les politico-armés et la communauté internationale sur le seul objectif encore réalisable : l’organisation d’élections acceptables pour tout le monde. Cela implique justement que tout le monde s’accorde sur la nécessité de créer les conditions d’organiser les élections dans la sécurité.

L’Etat est le premier concerné dans la recherche des solutions à l’épineuse question de la sécurité. Mais il n’a pas jusqu’à présent su se montrer suffisamment cohérent pour mobiliser la population et les autres acteurs autour d’une stratégie de lutte pour le désarmement et contre l’insécurité. Au contraire le laxisme et la lenteur du gouvernement sont devenus proverbiaux face à la persistance d’actes de banditisme opérés par des groupes connus, identifiés et localisés.

Ce dernier doit se donner la cohérence nécessaire pour définir avec la population une stratégie de désarmement des gangs criminels et des membres ou proches des clans armés qui détiennent illégalement des armes en créant une atmosphère d’anarchie nuisible au processus de paix et électorale.
La classe politique quand à elle, paraît aujourd’hui atomisée et incapable de définir ce qu’on pourrait considérer comme des tendances électorales mobilisatrices. Elle réclame à cor et à cri de la sécurité pour aller aux élections. Mais le rapport est dialectique entre les élections et la sécurité. Celle-ci ne saurait relever uniquement de la responsabilité du gouvernement. La population doit s’y impliquer activement. Elle ne le fera pas si elle n’est pas engagée dans une dynamique de mobilisation électorale autour de grandes tendances politiques garantissant des solutions réalistes à ses principaux problèmes.

Il devient donc urgent et impérieux que les responsables politiques engagent le dialogue et la concertation indispensable pour une reconfiguration de la scène politique autour de deux, trois, quatre ou même cinq grandes politiques plutôt que cette multitude de particules dont aucun n’a jusqu’à présent démontré la moindre capacité de faire face aux grand défis de la nation tels :

a) L’élaboration d’un code de conduite électorale qui vient renforcer et consolider les dispositions du document électoral produit par le gouvernement actuel.
b) La signature d’un pacte de gouvernabilité engageant les responsabilités du pouvoir et de la nouvelle opposition issus des élections dans la création d’un climat de stabilité politique indispensable au développement du pays.
Ensuite des objectifs post électoraux dont la poursuite relèverait plus précisément de la responsabilité du nouveau gouvernement issu des élections et qui viseraient à mobiliser la nation autour d’objectifs de bonne gouvernance dans cinq domaines clefs : politique, économique, social, culturel et spatial.

Les hommes politiques tchadiens ne doivent pas tout laisser à la société civile. Au Tchad, la société civile est un concept flou aux contours mal définis. Dans le contexte tchadien, il désigne l’ensemble des organisations et des associations de différente nature et de tendances politiques diverses qui s’impliquent dans la mobilisation sociale et politique en dehors des partis politiques et des sphères de l’Etat. Comme les partis politiques, la société civile tchadienne est soumise à la logique groupusculaire.

Aucune d’elle ne peut vraiment prétendre à une représentation exhaustive de la multitude d’associations, groupements et institutions relevant de leur secteur respectif. Aussi la société civile demeure- t- elle encore atomisée et manque-t-elle la cohésion nécessaire pour bien jouer son rôle dans la transition.

Toutefois, elle peut peser d’un poids important dans la mobilisation en faveur des élections et surtout pour convaincre les partis politiques à se regrouper en tendances significatives et mobilisatrices.

Les politiques doivent réussir l’unité face à l’actuelle bataille pour aborder les défis de la modernité, de la démocratie et du développement dans le contexte de la globalisation. En raison de problèmes liés au comportement des principaux acteurs, en particulier le gouvernement, la classe politique et la société civile organisée, le pays accumule des retards mortifères au regard des ces trois grands défis et aujourd’hui la démocratie est à une phase critique où chaque acteur doit jouer son rôle pour favoriser la réalisation d’élections véritablement fondatrices pour la consolidation institutionnelle de la démocratie dans notre société.

Par Félix Ngoussou
Tchadforum.com

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article