Vers une nouvelle guerre Nord-Sud
LE MONDE
Susan Schwab, la ministre américaine du commerce extérieur, a avoué cette semaine son "inquiétude" sur l'issue des négociations du cycle de Doha engagées au sein de l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Elle n'est pas la seule. Tous les négociateurs des 152 Etats membres se disent maintenant pessimistes. Seul Pascal Lamy, le directeur général de l'organisation de Genève, se bat comme un lion pour encore y croire.
Pour sauver le cycle, il faudrait aujourd'hui un miracle. Car, en réalité, l'échec n'est pas redouté, comme le dit le discours officiel, mais il est, tout au contraire, désiré. Les déclarations d'"inquiétude" sont feintes. Beaucoup de gouvernements des pays développés, à commencer par celui de Paris, veulent un échec à l'OMC. Pourquoi ? Parce que, à la remorque de leur opinion publique, ils ont changé d'avis sur la mondialisation. Ils estiment qu'elle est maintenant devenue négative pour l'Amérique comme pour l'Europe. Le jeu n'est plus gagnant-gagnant, mais à somme nulle. Ce que reçoivent l'Asie et le monde émergent est pris sur la part de l'Occident.
Ecoutez le non-dit de ces opinions publiques du Nord : "ils" (les Asiatiques) nous ont pris nos emplois du textile et des secteurs de faibles qualifications. Ensuite, "ils" nous ont pris les emplois qualifiés d'informaticiens ou de médecins, et ce n'est que le début. Mais voilà maintenant qu'"ils" pompent tout le pétrole et achètent tout le blé de la terre. Ce que nous perdions comme salariés, en emploi et en pression sur nos salaires, nous le récupérions comme consommateurs grâce à la baisse des prix des tee-shirts et des écrans plats. Mais maintenant c'est fini : la hausse du prix de l'essence, du pain et du reste, fait que nous y perdons aussi en tant que consommateurs. Haro sur cette mondialisation !
Ce raisonnement économiquement faux et cette plainte égoïste de l'homme blanc, ni un Nicolas Sarkozy ni une Hillary Clinton ne le dénoncent. Au contraire. Le principe de l'OMC, qui repose sur "l'équilibre des concessions réciproques", se retourne aisément lorsque les négociateurs sont de mauvaise foi ou simplement rétifs. Dès qu'on soupçonne l'autre d'y gagner trop, la discussion ne peut plus avancer.
Ajoutons, comme dernière cause du retournement des esprits occidentaux, que, revenus chez eux, les gouvernements doivent expliquer leurs choix - ceci contre cela, tel secteur contre tel autre - et se justifier devant les professions en question. Faibles comme ils sont, toujours prompts à céder à telle ou telle grogne, des ouvriers du Michigan aux sidérurgistes lorrains, ils veulent à tout prix éviter cette épreuve de vérité. Ne pas signer, c'est ne pas risquer d'impopularité.
Ce que ne soupçonnent pas les hommes et femmes politiques d'Occident, et encore moins les opinions, ce sont les conséquences immenses et effroyables qu'aura, au Sud, l'échec de Doha. Ce devait être "le cycle du développement", c'est-à-dire la reconnaissance, enfin, des besoins des pays pauvres. Depuis 1945, ce Sud a accepté la mondialisation décidée par le Nord. Ne parlait-on pas du "consensus de Washington" ? C'était "une entreprise impérialiste", comme le résume Philip Stephens, du Financial Times, qui consistait pour les pays en développement à ouvrir leurs frontières et à abaisser leurs droits d'entrée. Les multinationales des pays riches ont pu s'installer et prospérer.
Or voici que les pays émergents ont émergé, qu'ils exportent chez nous et qu'ils ont des multinationales à eux. La Chine et l'Inde espèrent effacer les infamies de la colonisation et rattraper leur retard de deux siècles d'absence. Ils ont loupé le train de la révolution industrielle en 1820, l'Histoire leur offre leur revanche. Et le Nord l'interdit en refermant ses portes ! Après avoir profité de la mondialisation, il décide maintenant qu'elle est finie sous prétexte qu'il est incapable de s'adapter ? Il se ferme parce que les hommes politiques y sont incapables d'expliquer les défis à leurs opinions et de leur imposer les changements indispensables ?
Toutes les difficultés font prétextes. Dans l'agriculture, l'idée revient en force que, avec la crise alimentaire, il faut produire plus chez soi, donc conserver aides et protections. Le Sud n'y verra qu'une porte close. Dans l'industrie, le Nord se plaint de céder beaucoup, tandis que la négociation sur les services (le secteur où le Sud doit faire des concessions) est peu avancée. Tout cela n'est pas faux. Mais le coût en est exagéré et en tout cas très disproportionné avec celui d'un échec du cycle.
Au FMI et à la Banque mondiale, les réformes traînent, Américains et Européens ne cèdent rien de leurs prérogatives, et le Sud peine à obtenir la place qui lui revient. A l'OMC, où chaque pays détient une voix, le combat est plus équilibré. Outre l'intérêt purement commercial de Doha, le Sud en fait donc le front avancé d'une bataille politique. D'où l'ampleur de son acrimonie prévisible.
Si l'Occident croit pouvoir trouver une issue aux autres problèmes mondiaux comme l'environnement, l'immigration ou plus globalement la démocratie, il se trompe lourdement de chemin. Le monde bascule à l'Est, l'Ouest devrait ouvrir les yeux : l'Amérique et l'Europe ont perdu les pouvoirs de leur ancienne suprématie, ils ne doivent plus en conserver l'arrogance.