N’Djaména : Les armes ont détruit, les pillards aussi
N’Djaména Les armes ont détruit, les pillards aussi
Par Banyam Philippe / cefod.org
Lors des violents affrontements, des 02 et 03 février 08, qui ont opposé les forces gouvernementales aux rebelles venus de l’Est du pays, les N’Djaménois ont deux attitudes paradoxales : trouver un refuge pour les uns, mettre tout à sac pour les autres.
Tôt ce dimanche 03 février 2008, nous avons fait le déplacement de N’Djaména à N’Guéli, poste frontalier entre la ville camerounaise Kousseri et N’Djaména, la capitale du Tchad. Tout au long du chemin, une foule immense, longue de plus de cinq cents mètres de part et d’autre de la frontière. Cela, sans compter l’affluence sur les deux ponts de N’Djaména. Des camions, des voitures, des motos, des bicyclettes et des piétons surchargés. Les plus à plaindre sont les piétons et bien sûr les enfants. Transportant un baluchon sur leur tête ou à l’épaule, le bébé au dos, quelques sachets contenant des provisions en main, traînant les plus petits enfants par l’autre main, les fuyards n’avaient qu’un seul souci, traverser l’un des deux ponts qui désenclavent la ville de N’Djaména.
Les forces de l’ordre tant du côté camerounais que tchadien ont usé de beaucoup d’adresse pour réguler cette immense foule qui, en voiture, à moto, bicyclette ou à pied, cherche coûte que coûte à se rendre au Cameroun. Beaucoup, devant la panique, sont partis de chez eux en pleine nuit, passant une bonne partie de celle-ci devant le pont frontalier. D’aucuns, pour mettre à l’abri leur progéniture et eux-mêmes. D’autres, juste pour mettre à l’abri les leurs et revenir protéger leurs biens des pillards."Sortez les armes, on n’entre pas au paradis avec des armes", disait un agent des forces de l’ordre camerounaises procédant à la fouille des fuyards. Le paradis dont il est question c’est bien l’autre côté du fleuve Chari. Pour suivre la même logique, l’enfer ce serait du côté tchadien. Ceux qui fuyaient pour Maroua, Yagoua, Ngaoundéré ou Yaoundé se sont fait escroquer sans vergogne. La morale de cet événement : dans la vie, il ne fait pas bon être du mauvais côté de la barrière. C’est ce qu’ont ressenti des milliers de Tchadiennes et Tchadiens.
Du côté des pillards, c’est tout un autre comportement. Ceux-ci courent vers les endroits où crépitent ou ont crépité les armes. Les balles et les terrifiants bruits de canons ne leur faisaient pas peur. Malgré l’intensité des combats, ils sont sortis pour piller les édifices publics, privés et même les biens des particuliers. De nombreux pillards étaient là, sous les balles, transportant des objets d’un quartier à un autre. La Cour Suprême, le Programme Alimentaire Mondial, le Palais du 15 janvier, la Cebevirha (Commission économique du bétail, de la viande et des ressources halieutiques), le PPLS II (Projet population et lutte contre le sida II), le Fosap (fonds de soutien aux activités en matière de population), le Centre Culturel Français, l’Inades-formation où sont logés le Cilong (Centre d’information et de liaison des Ongs), le Csapr (Comité de suivi de l’appel à la paix et à la réconciliation), la Cppn (Commission permanente pétrole N’Djaména), l’Association Tchad non violence, le Fsd (Fonds de soutien pour le développement). L’Amasot (Association pour le marketing social au Tchad), les ministères des Micro crédits et du Pétrole, l’Oanet (Organisation des acteurs non étatiques du Tchad), la Manufacture des Cigarettes du Tchad etc., ont été saccagés et leurs biens pillés. Le marché central en partie pillé et brûlé et une aile du marché de Dembé également incendié, sont à mettre à l’actif des pillards. Et, même des biens particuliers, tel que le restaurant le Pélican.
A Amasot de N’ Djaména, six véhicules ont été détruits : deux hard top, deux pick up Lc, une Toyota 105, une Peugeot Parthner. A Mongo un véhicule a été pris par les rebelles et un autre endommagé. Chacun des huit véhicules était équipé d’une unité vidéo mobile (groupe électrogène, projecteur, tableau mobile, stabilisateur, un lecteur VCD). Toujours à N’Djaména, vingt cinq ordinateurs du cybercafé que Amasot devait ouvrir et trente sept autres ordinateurs de bureau ont été emportés. Des produits, du matériel de promotion, quatre UVM complet de 500 Watt, deux appareils photos numériques, trente quatre splits, un onduleur pour tout le bâtiment, un central téléphonique, un serveur, six motos ont été également pillés. Selon l’un des responsables d’Amasot, le coût évalué des dégâts s’élève à environ 648 millions de francs cfa . “On ne peut pas comprendre que des individus pillent le matériel et les produits du laboratoire médical dont ils ne se serviront pas. Et même les robinets d’eau, ont été emportés”, s’étonne le médecin de l’institution, le regard triste. Pour monsieur Baldal, Directeur de l’Inades-formation “près de trois décennies d’archives, des véhicules, un groupe électrogène ont été emportés”. Il estime les pertes à environ trois cent millions de francs cfa.
Le building de Moursal qui abrite les ministères de l’éducation nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Jeunesse et des Sports et des directions d’autres ministères, a également été pillé. La documentation de ces institutions, jonchant les rues vous écoeure et vous désole même si vous êtes d’une insensibilité de marbre. A la Cellule de Suivi des Projets Education (CSPE-BAD), treize ordinateurs dont trois neufs non encore déballés, quinze imprimantes, dix transformateurs, onze climatiseurs, un refrigérateur, un coffre-fort avec un solde de 2 225 000 francs cfa ont été pillés. Un devis estimatif en vue de réparer les dégâts s’élève à 18 203 000 francs cfa pour le génie civil et 84 085 000 francs cfa pour les équipements et le mobilier de bureau. “Tout est détruit”, se plaint une des responsables de la Direction de la Promotion et de l’Education des filles, “cette documentation constituée depuis 1993 nous était d’une très grande utilité”. Rien que dans cette Direction, la perte est évaluée à cent millions de francs cfa. Dans ces trois ministères et quelques dizaines de directions, l’on estime les pertes enregistrées à environ deux milliards de francs cfa.
A l’aide de barres de fer et autres moyens adéquats, les pillards ont réussi à défoncer les coffres-forts de la Mct (Manufacture des Cigarettes du Tchad). Selon l’un des agents, de cette entreprise “excepté les véhicules et au-tres matériels de bureau, la société évalue les stocks des produits pillés à plus de deux cent millions de francs cfa”.
“Je me demande si ces gens qui ont opéré ce pillage sont des Tchadiens”, s’exclame un homme venu constater les dégâts au Palais du 15 janvier, siège de l’Assemblée Nationale. Car, rien n’a été oublié : les moquettes qui recouvraient les parois des murs et les escaliers qui conduisent au bureau du président de l’Assemblée, les meubles, les ordinateurs, les portes et fenêtres, les lavabos, les robinets d’eau tout y est passé. Vidé de tout son contenu, le Palais du 15 janvier, l’un des rares édifices qui faisaient la fierté des Tchadiens n’est aujourd’hui qu’un immeuble, éventré et sans vie. “C’est la haine qu’ont ces gens contre le régime qui s’est traduite ici”, dit l’un des employés de l’Institution venu lui aussi constater les dégâts. “Les gens sont très pauvres, renchérit un autre. N’ayant aucun espoir d’un avenir meilleur, ils disent qu’ils n’ont rien à perdre, alors, il faut piller”. “Ils se disent aussi que c’est avec l’argent de leur pétrole qu’ils ont acheté tous ces biens matériels, réagit un troisième occupé à fouiller dans les paperasses. Vu l’état des dégâts, l’on est tenté de dire que si ces pillards le pouvaient, ils auraient rayé de la carte de la ville cet édifice. Les deux marchés de la place pillés et incendiés, puis les dégâts causés chez certains particuliers s’élèverait à des dizaines de milliards de francs cfa. Certains opérateurs économiques ne se relèveront pas d’ici peu de cette hécatombe.
Selon des sources hospitalières, les affrontements de N’Djaména auraient fait une centaine de morts et plus de mille blessés. D’autres sources estiment que les pertes en vies humaines seraient plus importantes. Vu l’état de délabrement de certaines institutions publiques et privées détruites et/ou pillées, le pays a probablement reculé de plusieurs années. Eternel recommencement !
Banyam Philippe
Source : cefod.org