Les soldats «chrétiens» en terre d'islam à l'est du Tchad - Le Temps

Publié le par Hamid Kelley

Depuis mars, l'Eufor tente de sécuriser les camps de réfugiés soudanais et protéger les Tchadiens des pillards.

Par Lemine Ould M. Salem, Molou
Jeudi 3 juillet 2008

C'est un minuscule point jaunâtre ignoré des atlas. Une affliction de huttes en paille, coincées entre sables et rocailles, où une poignée de familles tentent de survivre sous le feu cuisant du soleil sahélien. Molou, perdu dans l'immensité de l'est tchadien, est un village d'agriculteurs assongor, un peuple africain islamisé, installé de part et d'autre de la frontière séparant le Tchad du Soudan.

Les gens de Molou n'ont pas vu le moindre étranger depuis des lustres, si ce n'est les autres Assongor des villages voisins, dont le plus proche est à une heure de marche. Vendredi dernier, une petite colonne de véhicules militaires transportant des soldats de l'Eufor, la force européenne installée depuis mars, sous mandat onusien pour sécuriser l'est du Tchad, s'arrête. D'un même geste, les habitants se précipitent vers ces «Nassaras», nazaréens, comme on appelle sur ces terres d'islam, les chrétiens et par extension les hommes blancs. «Nous sommes vraiment contents que vous soyez ici. On a vraiment besoin de vous», lance un vieil homme. «Ce serait vraiment bien que vous vous installiez ici, près de notre village», insiste un autre.

Nomades pillards

C'est qu'à Molou, l'arrivée des «soldats chrétiens» est, en quelque sorte, la nouvelle rêvée depuis très longtemps, celle qui mettrait enfin la région à l'abri de ces hordes de nomades pillards, armes à la main, qui viennent régulièrement déposséder les villageois de leurs biens, parfois brûler leurs habitations mais aussi violer leurs femmes. «La dernière fois, c'était il y a quelques jours. Ils étaient venus à trois, avec deux chameaux et un cheval, ils nous ont frappés, ligoté les hommes, et pris tout ce qu'on avait. L'argent, la nourriture, le bétail», puis sont partis. Depuis on est là sans rien. On ne sait pas quoi faire. Nous sommes à la saison des pluies, on veut bien semer, mais on n'est même pas sûrs si on va profiter de nos récoltes. On a peur qu'ils viennent encore nous les voler», se lamente un notable.

Ce jour-là, en plus de la collecte de renseignements, la mission du chef de section, le sergent-chef Christophe Cerre, est justement de dire aux paysans de la région que l'Eufor n'est pas là seulement pour les réfugiés ou les humanitaires. Elle est là aussi pour les paysans de la région pour les protéger des pillards. «Il faut semer vos terres. Nous sommes là au moins jusqu'à la fin de la saison des récoltes. Nous allons régulièrement faire des patrouilles dans le coin. Notre présence va dissuader les pillards de venir ici», rassure-t-il.

Quelques kilomètres plus tard, traversant un wadi, un cours d'eau asséché, le convoi croise un paysan isolé. Vêtu d'une djellaba fatiguée, le corps en sueur, un bâton à la main, Abdoullah marche depuis trois heures. «Je partais chercher des secours pour libérer les gens de mon village pris en otage par des pillards. Trois hommes ont été ligotés et suspendus à des arbres. Les autres hommes sont enfermés dans la mosquée. Moi j'ai pu m'enfuir. Venez, je vais vous amener là-bas», dit-il aux militaires européens. Dans ce cas précis, le mandat de l'Eufor ne permet pas au sergent-chef Cerre d'intervenir. (NDB : Volte-face du soldat chretien) «Notre rôle n'est pas de jouer les gendarmes. Il y a les autorités pour cela», justifie le sous-officier, visiblement embarrassé. Les instructions de son commandement sont claires. (NDB: Non assistance à une personne en danger) La patrouille doit se rendre au poste de gendarmerie le plus proche. Demi-tour donc.

Une vieille case de terre cuite en guise de bureau, quatre morceaux de bois portant un toit de paille usé servant de pièce repos, le poste de gendarmerie de Bir Taouil n'a ni véhicule, ni moyen de transmission et les quatre chevaux qui servent au déplacement des gendarmes sont en patrouille. «Dès qu'ils reviennent, on va envoyer des éléments sur place», promet un gendarme. Un gentil mensonge.

Les Zaghawas, l'ethnie du président Déby

A l'entrée de Karrang, un autre village des environs, le convoi tombe sur les gendarmes qui étaient partis avec les chevaux. Ceux-ci disent qu'ils ne peuvent rien faire. «Les bandits ont des armes et beaucoup de munitions. Nous, on a aucune cartouche. Si on y va, on va se faire tuer. On a beau informer les autorités, mais elles s'en fichent», explique un gendarme, au treillis sale et aux sandales poussiéreuses. «Pourquoi à votre avis?» demande un militaire de l'Eufor. «Je ne sais pas», esquive le Tchadien.

Quand les militaires de l'Eufor arrivent à leur destination finale, Kalige, un petit hameau à une heure de route de là, le thermomètre affiche déjà 65 degrés sous le soleil. Ils demandent de rencontrer le chef du village. Celui-ci étant absent, c'est le conseil des sages qui les reçoit. «Tous les pillards qui viennent ici, sont des Zaghawas», répètent invariablement les villageois. Les Zaghawas sont l'ethnie du président Idriss Déby. L'ampleur des exactions en moins, ils sont pour les paysans noirs de l'est du Tchad ce que les arabes jenjaweed sont aux sédentaires africains du Darfour. Comme le Jenjaweed, les Zaghawas sont un peuple de nomades guerriers. Avec les chameliers goran, les arabes sont le seul groupe de la région que les Zaghawas respectent. Et vice versa. Les autres ne méritent que mépris, surtout s'ils ont agriculteurs et ont le teint plus foncé.


Entretien avec le chef d'état-major de l'Eufor à Abéché.

Le colonel Patrice Dumont Saint Priest, chef d'état-major de l'Eufor à Abéché, tire un premier bilan de la présence des soldats européens dans l'est du Tchad.

Le Temps: Quel bilan tirez-vous des premiers pas de l'Eufor au Tchad depuis mars?

Colonel Patrice Dumont Saint Priest: Nous sommes encore loin de l'heure des bilans. Mais des premiers résultats, oui. Ceux auxquels l'Eufor a abouti jusqu'ici sont, à mon avis, satisfaisants. En une courte période, nos hommes ont pu apporter beaucoup de sécurité dans la région. Le contexte dans lequel nous sommes arrivés nous a, d'ailleurs, largement facilité la tâche. Contrairement aux premières années du conflit au Darfour, les grandes attaques contre les réfugiés et les villages ont diminué. Les groupes armés qui traversaient la frontière pour sévir contre les populations sont de plus en plus rares. Notre vrai problème est de réadapter nos moyens à la réalité, par exemple face au phénomène des coupeurs de route. Mais cela ne doit pas nous éloigner de notre mission principale qui est celle de protéger les réfugiés et déplacés, ainsi que les humanitaires qui travaillent dans la région.

- Des organisations humanitaires sont très méfiantes à l'égard de l'Eufor dont elles refusent même les services pour sécuriser leurs convois quand ils se déplacent...

- Au départ, il est vrai que cela était fréquent. Ce n'est plus vraiment le cas. Après avoir compris que nous sommes là juste pour les aider à travailler dans des conditions plus sûres, la plupart des organisations humanitaires sont aujourd'hui satisfaites de notre présence. Tous les jours ou presque, leurs employés viennent nous demander s'ils peuvent être intégrés dans nos convois qui partent ravitailler nos postes avancés ou nos patrouilles dans la région.

- Le mandat de l'Eufor se terminant en mars prochain, êtes-vous préparés à quitter le Tchad à cette date?

- Il n'y a pas de raison que nous restions un jour de plus que la date limite fixée par le Conseil de sécurité des Nations unies qui a donné mandat à l'Union européenne de déployer des forces dans l'est du Tchad. L'UE et les Nations unies l'ont clairement dit avant de nous envoyer ici. Cela dit, au terme de notre mandat, certains pays européens actuellement présents au sein de l'Eufor pourraient bien maintenir des contingents, mais il est très peu probable que cela soit fait au nom de l'Europe. Nos dirigeants politiques l'ont maintes fois affirmé. S'il est nécessaire de maintenir une force de paix, il existe d'autres formules qui pourraient servir à cela.

- Comment les militaires de l'Eufor ont-ils accueilli les critiques formulées par le président Idriss Déby, après la dernière attaque contre la ville de Goz Beida par des rebelles tchadiens venus du Soudan? Il avait accusé l'Eufor de «fermer les yeux» sur les exactions de la rébellion...

- Je ne commente pas les propos d'un chef d'Etat, qu'il soit celui d'un pays étranger ou du mien. La seule chose que je sais est que lorsque les rebelles sont entrés à Goz Beida, notre contingent irlandais, basé dans les environs, a immédiatement pris ses dispositions pour sécuriser les populations et les humanitaires, dont ceux qui le voulaient ont été évacués de la ville. Quant à barrer la route aux rebelles, ce n'est pas notre mission. Même un conflit ouvert entre le Tchad est le Soudan ne peut justifier une intervention de notre part. Notre mandat sur ce point est très précis.



Source : letemps.ch



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