Soudan, la bombe à fragmentation de la CPI

L’annonce de l’imminence d’une demande de mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre du président en exercice de l’Etat du Soudan, Omar Al Bachir, a secoué les milieux diplomatiques africains et arabes. Elle tombe au moment où de nouveaux efforts sont entrepris pour restaurer la paix dans la région du Darfour.
Aussi, quand la CPI s’en prend au président Al Bachir, elle fragilise le pouvoir soudanais et suscite la tentation d’une percée des rebelles, soutenus par le Tchad, chez le voisin.
Avant son officialisation, l’intention de la Cour Pénale Internationale de La Haye de déclencher une procédure pour crimes commis au Darfour, a été prise pour argent comptant par le Département d’Etat américain (pays non partie prenant à la CPI) et relayée par le Washington Post. A croire que l’administration sortante de G. W. Bush est intéressée par la tournure potentiellement destructrice que risque fort d’imprimer une telle décision sur le cours des évènements dans la région du Soudan. En effet, si l’on s’en prend directement au président Al Bachir, l’on s’en prend au sommet du pouvoir soudanais, ce qui est, en soi, une première mondiale. Jamais, un président en exercice n’a fait l’objet d’une telle procédure depuis que la CPI existe. En engageant ce bras de fer, la CPI lance une bombe à fragmentation sur toute cette région déjà instable depuis de longues années. Dans l’immédiat, elle torpillerait les laborieuses négociations entre le pouvoir d’Omar Al Bachir et les groupes rebelles du Darfour. L'équipe de négociateurs Nations Unies-Union africaine, dont le Burkinabé Djibril Bassolet, fraîchement nommé, se retrouverait dans une très mauvaise posture, dés lors qu’Omar Al Bachir serait disqualifié. La confusion qui en découlerait mettrait la force conjointe ONU-Union africaine, la Minuad, dans une situation très délicate. Chargée de favoriser le retour à la paix au Darfour, elle risque d’être complètement figée alors qu’elle n’a même pas mis en place la moitié de ses effectifs. Malgré cela, sa présence a contribué à réduire les attaques contre la population du Darfour, estiment les observateurs en rélévant que Khartoum pourrait les relancer si la CPI venait à déclencher sa procédure contre Al Bachir.
Comme un coup de pouce à la rébellion
Il faut rappeler que, depuis 2003, les forces gouvernementales appuyées par les milices arabes « djanjaouids » se battent contre des mouvements rebelles de cette province du Soudan. Le conflit a fait plus de 300 000 morts et entraîné le déplacement de 2,2 millions de personnes, selon l'ONU. Khartoum établit le bilan à quelque 10 000 morts.
Au plan interne, l’intrusion de la CPI dans ce conflit pourrait bien raviver les tensions avec l’opposition, dont celle du leader du Congrès national populaire, Hassan Abdallah Al Tourabi. Il est fort probable qu’il enfourche, une nouvelle fois, la thèse de l’existence « d’une certaine forme de génocide » au Darfour pour mieux enfoncer son adversaire Omar Al Bachir, dont il n’a jamais cessé de contester la ligne politique. Il n’est pas exclu, à l’inverse, que devant « l’ennemi » – le Tchad et l’Occident –, les frères ennemis fassent cause commune.
Le Tchad du président Idriss Deby est en très mauvais termes avec le gouvernement soudanais depuis l’attaque de Khartoum par des rebelles, en mai dernier. Le gouvernement du président Al Bachir avait accusé N’djamena d’en être l’instigateur, rompant ses relations diplomatiques. C’est un secret de Polichinelle de dire que des rebelles du Darfour sont soutenus par le Tchad. Aussi, quand la CPI s’en prend au président Al Bachir, elle fragilise le pouvoir soudanais et suscite la tentation d’une percée des rebelles, soutenus par le Tchad, chez le voisin.
Irritation de l’Union Africaine
Globalement, les risques d’une aggravation du conflit sont réels. A-t-on évalué à La Haye l’impact qu’aurait une telle décision sur la paix et la préservation des vies humaines, qui sont au demeurant parmi les premiers objectifs de la Charte de l’ONU ?
Le Conseil de paix et sécurité de l'Union africaine (UA) a mis en garde la Cour pénale internationale (CPI) sur les poursuites envisagées contre des responsables du gouvernement soudanais. L’irritation et l’inquiétude de ce conseil est compréhensible dans la mesure où il est engagé dans le processus de règlement du conflit. Il a d’ailleurs rappelé que dans sa résolution 1593 du 31 mars 2005, le Conseil de sécurité des Nations Unies a souligné la nécessité de promouvoir l'apaisement et la réconciliation. Khartoum a demandé une réunion extraordinaire de la Ligue des Etats arabes et mis en alerte toutes ses institutions, dont notamment l’armée.
source: Les Afriques