Dr Silé Souam Nguélé Madion, Pédiatre « Nos filles doivent privilégier les études »
Les filles mères vivent des situations difficiles. Dr Silé Souam Nguélé Madion, pédiatre, que Tchad et Culture a rencontrée, évoque les difficultés auxquelles ces jeunes mamans et leur progéniture doivent faire face.
Au Tchad, lorsqu’on évoque la situation de la fille mère, qu’est-ce qui vous vient à l’esprit ?
La première idée qui me vient à l’esprit, c’est que beaucoup d’entre celles qui sont dans cet état ne peuvent réussir. Pour une raison ou une autre, elles se sont retrouvées dans cette situation et ne pourront assumer leur rôle de mères et d’élèves à la fois. Il y a donc une très grande déperdition scolaire dans leur rang. Généralement, celles qui réussissent sont celles qu’un parent ou un tiers a pu récupérer pendant son parcours. Et, lorsqu’une fille ne réussit pas dans la vie, les conséquences socioéconomiques sont énormes. Elle ne peut ni subvenir à ses propres besoins matériels, nutritionnels, de santé et d’éducation ni à ceux de ses enfants. Le spectacle auquel nous assistons chaque jour, nous personnel de santé, lorsque les enfants de filles mères tombent malades et sont hospitalisés, c’est qu’il n’y a généralement personne pour les pendre en charge. Leur mère n’ayant rien, puisqu’elle n’exerce même pas le petit commerce, contemple et attend.
En termes de santé, quelles sont les conséquences que peuvent subir les filles mères ?
Si personne ne dit à la fille mère d’aller se faire consulter par une sage femme, ou de se rendre dans un centre de santé, elle continuera à multiplier le nombre de grossesses. Les conséquences de ces multiples grossesses seront bien entendu les avortements. Et, si elle les provoque dans des conditions septiques, douteuses, elle risque de perdre sa vie ou, au mieux, de devenir stérile pour le reste de ses jours. Lorsqu’elle trouvera un homme qui voudra bien la prendre en mariage et qu’elle ne pourra pas lui donner des enfants à cause de ses multiples avortements, cette vie de couple ne sera pas harmonieuse. Tout simplement parce que sa belle famille attendra d’elle un petit fils ou une petite fille qui ne viendra pas. Ce n’est pas facile chez nous lorsqu’une femme ne donne pas d’enfants.
Il y a par ailleurs les infections sexuellement transmissibles dont le VIH/Sida et la gonococcie. Si une fille mère n’a pas les moyens de se protéger, et ne se fait dépister, il sera difficile pour le personnel soignant de l’aider. Dans ces conditions, il n’est pas impossible qu’elle perde aussi sa vie. Une telle situation n’est pas facile à vivre. Si rien n’est entrepris pour cette fille mère on ne saura vers quel horizon elle s’orientera elle et sa progéniture. Si elle n’est pas instruite, elle ne pensera pas à l’encadrement de cet enfant qu’elle porte. De quoi sera donc fait demain pour elle ?
Et sur le plan nutritionnel et social …
Si elle a une bonne santé grâce au suivi médical et qu’elle se donne la peine d’apprendre un métier, elle pourra avoir un emploi. Tant qu’elle sera debout, il lui faut exercer une activité génératrice de revenu autrement dit elle ne pourra socialement tenir le coup. Si elle est infectée par le VIH/Sida, et qu’elle ne dispose pas de revenus, ce sera plus difficile pour elle. Parce que les personnes vivant avec le VIH/Sida doivent correctement manger et surtout des aliments très riches. Or, les parents ne peuvent pas tout lui donner.
Et si une fille, mère d’un enfant de moins d’un an arrivait à perdre sa vie. Quelles seront les chances de survie de cet enfant ?
Cela dépend. Si cet enfant est correctement vacciné et suivi, si les grands-parents le prennent en charge, il pourra grandir et atteindre l’âge adulte. Cependant, il faut se dire que personne ne peut remplacer la mère.
Et si une fille mère découvre qu’elle est séropositive…
Si elle est contaminée par le VIH, la seule issue de salut pour elle c’est d’aller se faire dépister, c’est-à-dire introduire dans son bilan de santé, le dépistage du VIH/sida. S’il s’avère qu’elle est séropositive et qu’elle se fait suivre par un médecin, elle pourra s’en sortir parce que les antirétroviraux sont aujourd’hui gratuits sur tout le territoire tchadien. De même le bilan pour les maladies opportunistes est gratuit. En un mot, si elle connaît sa sérologie et qu’elle se fait suivre par un médecin, elle pourra vivre longtemps.
Il y a aussi le rejet dû à la stigmatisation et à la discrimination. Dans ce contexte, pensez-vous qu’elle aura le moral pour vivre dans son milieu ?
Socialement la fille mère peut être choquée mais nous leur disons toujours de vivre positivement leur sérologie. Tout dépend de la manière dont l’information lui a été transmise par le médecin qui la suit. Si elle accepte le conseil de son médecin, elle ne doit pas traverser de grands problèmes. Nous savons que la stigmatisation et le rejet de sa personne peuvent la choquer mais elle n’est pas obligée de communiquer son statut sérologique à tout son entourage. Elle le dit à qui elle veut, surtout à sa famille restreinte. Aujourd’hui qu’on le veuille ou pas, le sida est considéré comme une maladie chronique au même titre que le diabète ou l’hypertension. Pour toutes ces maladies, il faut que la personne accepte de se faire suivre.
Quel conseil donneriez-vous aux filles ?
Je demande d’une manière générale à mes filles de croiser leurs cuisses et d’aller à l’école. Lorsqu’un monsieur arrive chez elles et les trompe en leur disant : « Je t’aime ou sans toi je ne suis rien », il ne faut pas qu’elles regardent seulement la face de celui qui leur parle mais qu’elles prennent également en compte le danger qui se cache derrière ces mots doux. Nos filles sont naïves et c’est à cause de cela qu’elles se font avoir. Il faudrait qu’elles assurent leur avenir et celui de leurs enfants. Il faudrait que les filles pensent plus à leur réussite qu’aux hommes qui viennent les tromper pour disparaître après. Mon frère m’a dit un jour ceci : « les jeunes grandissent, les grands vieillissent mais à n’importe quel âge il y aura toujours un homme qui aura besoin de prendre une fille en mariage ». Que les filles ne se précipitent pas sur les hommes pour compromettre leur avenir.
Interview réalisée par Laoro Gondjé
Source: cefod