Le Tribalisme
Il est, aujourd'hui, de mode et de bon ton, de caricaturer, de flétrir et de condamner le tribalisme. Cela semble faire, à bon compte, moderne et progressiste. Il est, selon le discours ambiant, responsable en grande partie sinon au premier chef, de toutes les dérives qu'un grand nombre de pays africains connaissent. D'ailleurs, le mot est devenu, par la force de l'usage, un terme sui generis fétiche signifiant à lui tout seul et tout à la foi le clanisme et le tribalisme, l'ethnicisme et le régionalisme et tout à l'avenant. Je l'utilise ici tel qu'il est pratiqué couramment dans la réalité quotidienne. Les acteurs politiques ou sociaux tchadiens auraient-ils scellé un pacte non écrit sur le sujet, tant leur unanimité à pourfendre le tribalisme –réel ou imaginaire- est grande et forte ? Encore qu'en privé, dans les quartiers, dans les villages, dans les salons ou en aparté, les critiques les plus acerbes se transforment en thuriféraires éhontés du tribalisme qui est, en fait, leur véritable fonds de commerce sociopolitique. Les politiciens parlent avec beaucoup d'orgueil de leur fief, doux euphémisme qui signifie tout simplement un espace tribal.
Il est aussi vrai que, historiquement parlant, la tribu en tant que strate socio-culturelle vivante et dynamique a joué et joue un rôle important dans la vie d'un pays et ce, tant sur le plan de la paix sociale et de l'équilibre intercommunautaire que sur le plan de la stabilité nationale. Ce n'est pas le fait du hasard si le Tchad (comme tous les pays africains et beaucoup d'autres pays de par le monde) est organisé en Préfectures, Sous-préfectures et Postes Administratifs essentiellement sur des bases ethnico-spatiales ; ce n'est pas non plus innocent si les députés sont élus sur ces mêmes bases ; c'est encore sur ces dernières que tous les partis politiques, les oppositions armées ou non armées, les associations dites de la société civile sont constituées. En Afrique, en Asie, au Moyen Orient, le tribalisme joue souvent un rôle accru dans la vie politique. Il constitue, dans bien de cas, le noyau central du pouvoir politique. Les idéologies empruntées à l'étranger par mimétisme servile (communisme, socialisme, libéralisme etc.…) et les slogans qui les accompagnent servent plutôt de voiles décoratifs, répondent à l'effet de mode et remplissent le vide conceptuel qui caractérise nos nations en voie de construction.
Il est également vrai que le colonialisme a, de façon méthodique et systématique, instrumentalisé le sentiment tribal, tout comme les différences religieuses pour « diviser et régner ». Il arrive qu'aujourd'hui même, malheureusement bien souvent, d'acteurs socio-politiques manipulent le tribalisme à des fins politiciennes sans crainte des dangereuses dérives qu'il engendre.
Tout ceci souligne l'importance du phénomène. Dans une bonne partie du monde, c'est dans l'ethno-provincialisme que les forces de contestation ou de changement à ambition nationale puisent leurs forces pour réaliser leurs objectifs. Si dans le monde arabe et l'Asie musulmane, l'Islam fournit à ce tribalisme un substrat idéologique porteur que renforce le nationalisme, en Afrique, l'élément est orphelin d'idéologie conquérante et se débrouille avec un patchwork de slogans tels la démocratie, la bonne gouvernance, le respect des droits de l'homme, le développement et autres bonnes recettes venues de l'Ouest que l'on ressasse à en perdre la voie.
Au Tchad, il est une évidence que c'est aussi sur la base tribale que les partis politiques, les associations de la société civile et les mouvements de la rébellion armée se constituent, s'élargissent et se renforcent pour se donner, pour les plus aptes, une envergure nationale. Il est irréaliste et puéril, hypocrite et démagogique de nier cette vérité et passer son temps à mentir à soi-même et à jeter la pierre à l'autre. Ce comportement infantile relève de la myopie intellectuelle et de l'irresponsabilité politique. Le tribalisme n'est ni une tare congénitale, ni une maladie honteuse pour si peu que l'on veuille éviter de confondre tribalisme et dérives tribalistes. Il s'agit d'un phénomène de société fortement ancré dans les mentalités et les comportements.
Serait-il de commettre un acte de trahison nationale que de se servir de la rampe de lancement qu'offre sa communauté tribale pour aller à la conquête du pouvoir, en s'ouvrant aux autres composantes du pays, sans jamais verser dans l'exclusivisme, le mépris de l'autre et bannir toute atteinte au droit d'autrui ? Avec, en bandoulière un programme de sortie de crise, de réconciliation et de développement national. Le Tchad offre-t-il une autre alternative crédible et opératoire ? Il n'y en a pas dans l'immédiat et il ne sert à rien de se gargariser de grands mots qui meublent nos cerveaux abâtardis par l'école occidentale. Il serait sans aucun doute plus utile de regarder du côté du géant Nelson Mandela, de son expérience. En effet, l'ANC (le mouvement de Mandela) devenu progressivement un véritable parti politique au sens plein et noble du terme est à l'origine une organisation de lutte dont l'ethnie Xhosa de Mandela représentait l'ossature principale. Le génie de Mandela et la fidélité de ses collaborateurs et partisans ont réussi à donner à l'ANC la dimension nationale par l'ouverture aux autres composantes tribales du pays y compris les blancs. Le résultat est là qui s'exprime à travers l'avènement et la consolidation de la Nation Arc-en -ciel mondialement respectée. Au demeurant, le coeur de l'ANC reste toujours l'élément Xhosa bien que le succès du parti dans sa projection nationale est si prégnant qu'on en oublie le moteur discret et efficace qui depuis l'origine continue de lui assurer vision, dynamisme, popularité et efficacité dans l'œuvre de construction de ce pays que les Sud-africains eux-mêmes appellent la Nation Multiethnique. La carte du monde offre bien d'autres exemples qui valident cette réalité.
En vérité, le tribalisme peut être nocif par ses dérives comme il peut être positif par sa sagesse. Tout dépend de la gestion et de l'usage que l'on en fait. Replié et fermé sur lui-même, particulariste et dédaigneux à l'égard des autres ethnies, il peut verser dans l'exclusivisme, l'agressivité et devenir destructeur ; ouvert et tolérant, porté au cosmopolitisme et de bon commerce socio-culturel, il peut jouer un rôle rassembleur, unificateur et constructif en s'irrigant par mille canaux dans la nation qui, mutatis mutandis, est à la fois émanation, dépassement et transcendance des unités tribales. Chez nous, au Tchad (comme d'ailleurs en Afrique en général), force est de relever que, très souvent, les acteurs socio-politiques ont la fâcheuse tendance à instrumentaliser le tribalisme dans le but d'étancher leur soif de pouvoir et combler leur appétit d'argent. Alors que de grands leaders, véritables hommes d'Etat visionnaires peuvent canaliser le tribalisme dans le sens d'un nationalisme positif porteur d'un projet patriotique salutaire. Evidemment, il est quasiment impossible de savoir, à priori, si X ou Y répond à ce profil ; seul l'homme à l'œuvre et dans le feu de l'action peut révéler à lui-même et aux autres les dons et qualités dans lesquels ses compatriotes se retrouvent majoritairement. La praxis dément presque toujours les jugements portés avant toute expérience, et donc il importe de ne pas tomber sous le charme des portraits dithyrambiques complaisamment fabriqués par les médias dominants en faveur d'hommes liges évoluant dans les réseaux de la françafrique. L'état de la société, les évènements, les circonstances, le hasard des choses et bien sûr la bénédiction du Très Haut sont à même de sortir du lot des prétendants un homme susceptible de déployer au Tchad tous les talents et qualités de grand leader capable de faire oublier les dérives et excès du tribalisme, ramener la paix dans les cœurs, la tranquillité dans les esprits, consacrer la liberté citoyenne, ouvrir l'horizon d'un lendemain meilleur et dessiner les contours d'un destin solidaire libéré des chaînes de la domination étrangère. Et, que l'on ne se méprenne pas, l'homme qui sera appelé à présider – pour un certain temps – aux destinées du Tchad ne peut être qu'issu d'une tribu d'un coin de ce pays, et il n'est pas dépourvu de tout penchant tribaliste.
Ailleurs de par le monde, avec plus ou moins de bonheur, des pays comme la Suisse , le Pakistan, l'Inde, le Canada entre autres, ont réussi à positiver la question tribale dans un cadre normatif étatique qui fait ses preuves. Les structures mises en place dans ces pays – confédération, fédération, large décentralisation, régime dit des zones tribales au Pakistan– contribuent sans doute à la viabilité de ces systèmes.
C'est dire combien la problématique du tribalisme est une affaire sérieuse qui mérite bien une étude approfondie, un débat national serein plutôt que de se limiter à des invectives et des condamnations par trop faciles et simplistes. Cette réflexion sur le sujet peut paraître provocatrice à certains esprits bien calés dans leurs vérités premières. Ce n'est qu'un pavé jeté dans la mer des certitudes paresseuses confortablement établies. Si elle pourrait contribuer à fouetter un tant soit peut notre curiosité, nos doutes et notre indolence intellectuelle, elle aura atteint son but.
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