conte: L’unijambiste armé de fusil d’Oumchalouba-Kalaït

Publié le par Hamid Kelley

Zoomtchad: En 1989, à Oumchalouba-Kalaït, entre 2h et 3h du matin. La lune était pleine et éclairait de sa lumière somptueuse les espaces circonvoisines. Cette lumière était si pale qu’on pouvait localiser aisément une pièce de monnaie à dix mètres ou même mieux, on pouvait suivre les traces d’un animal égaré, selon les langages des éleveurs qui n’avaient jamais ignoré le concours d’une pleine lune prodigue en lumière.

Korey, un nomade de l’Ennedi, tirait en laisse un premier dromadaire, derrière lequel étaient arrimés deux autres, à la queue leu leu. Tout autour n’était qu’un silence, hormis les pas du nomade et ceux de ses méharis qui portaient tous des bats mais sans charge. Korey avait quitté la veille l’enneri (oued) de Haouach, à une trentaine de Kilomètres au nord-est d’Oumchalouba. Il se rendait dans cette dernière bourgade pour récupérer le natron de son bétail ainsi que des provisions nécessaires à une vie de nomade. Il accédait déjà au dernier bizzi (coteau)  de Toumam, juste à l’entrée de la petite localité d’Oumchalouba- Kalaït. Jusqu’à là, rien d’anormal dans ce voyage nocturne, comme beaucoup d’autres voyages de ce genre qu’aimaient effectuer les chameliers du Nord du Tchad.

Tout à coup, Korey sentit la corde de la rêne se raidir, comme si le premier dromadaire se montrait rétif. Le nomade se retourna et surprit ses trois dromadaires qui regardaient avec insistance et inquiétude vers la gauche. L’homme, comprenant parfaitement les langages de ses animaux parmi lesquels il naquit et grandit, regarda à son tour vers l’horizon qui accablait et attirait les regards de ses montures. Là, stupéfaction : une silhouette d’un homme unijambiste sautillait sur un pied, tenant par une main un objet ressemblant à fort méprendre à un fusil. Un halo de brouillard le couvrait et le rendait flou aux yeux du voyageur, en dépit de la clarté lunaire sans soupçon. La créature sautillait certes mais elle se mouvait dans une sorte de lévitation et de flottement. Extraordinaire mode de locomotion !

Le berger qui ne s’était pas arrêté outre mesure, essaya de ramener ses dromadaires à l’ordre en sifflotant. La créature nocturne avançant au même rythme, sur une direction parallèle, se mit à siffloter, dans un mimétisme déconcertant.
La panique gagna alors les dromadaires, aiguillonnés par le sifflotement aigu de la créature insolite à une jambe. Au même moment Korey se rua vers le garrot du premier méhari et s’empara de son arme à feu, un vieux fusil italien accroché au pommeau de la selle. Il maîtrisa ses animaux et chargea son arme dans un cliquetis métallique. La créature, dans un même élan, se mit à mobiliser la gâchette de son arme à elle, dans un semblable cliquetis. Le dos de Korey fut parcouru par une frayeur vite vaincue. Milles idées traversèrent son esprit, parmi lesquelles celle d’utiliser une arme contre ce fantôme nocturne fut réprimée car le nomade comprit vite qu’un tel acte lui serait fatal, puisque le vis-à-vis n’était pas loin d’user de son arme.

Bissmillahi ar-Rahamani-Rahim !  Aouzu-Billahi Minal –scheytann Radjim ! finit par dire Korey.    

Tétanisée par ces paroles, la créature à jambe unique s’arrêta net et se cloua au sol. Il n’avançait plus et ne bougeait pas, non plus. Inerte comme un pieu.

Korey tira sur la rêne de son méhari, entraînant les autres bêtes dans la même foulée. Il regardait de temps en temps vers la silhouette d’hominidé qui se laissait distancer par la caravane, se positionnant de plus en plus en arrière. Un dernier regard suffit à Korey de se rendre compte que la bizarre créature se perdait définitivement dans les pénombres de la nuit. Ce qui signifiait que l’insolite et effrayant compagnon de quelques minutes abandonnait ses sombres desseins. Une dizaine de minutes plus tard, Korey parvint aux premières habitations de sa destination et les aborda par un chemin sinueux, slalomant parmi des buttes de pierre et des murs en banco. Son cœur, rassuré, reprit enfin un rythme normal. Les dromadaires, eux aussi, soulagés et en sécurité, ruminaient en crissant les dents.

Le matin, autour d’une théière qui crachotait sur une braisière, Korey raconta sa rencontre inaccoutumé à son hôte et son entourage. Après l’avoir religieusement écouté, l’hôte répliqua en ces termes : « il existe des choses et des créatures comme ça, surtout tard la nuit ! »

 

Notes de l’auteur : cette histoire est loin d’être une invention. L’apparition de ce personnage a eu bien lieu à Oumchalouba-Kalaït. Le voyageur, à qui il a été donné le pseudonyme de Korey, vit encore et croit ferme qu’il n’a pas été victime d’une hallucination. D’autres voyageurs de cette contrée auraient rencontré le même personnage nocturne, parfois sous d’autres formes mais toujours effrayant par ses apparitions tard dans la nuit et au regard des voyageurs isolés. La population locale attribue ses rencontres biscornus aux fantômes qui sont en fait les résurrections des militaires tués à Toumam  entre 1983 et 1986, lors de la guerre entre les FANT et les FAP qui se sont étripés à plusieurs reprises pour le contrôle de la bourgade de Kalaït située juste au Sud du 16° parallèle, célèbre ligne virtuelle de démarcation entre ses deux groupes ennemis.

 

Sidimi Djiddi Ali Sougoudi

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