Abdoulaye Wade et la politique du difficile consensus
Par Jean François CHANNON / Le Messager
Le chef de l’Etat sénégalais fait face à une farouche opposition politique dont les leaders, hier, étaient pourtant ses alliés politiques.
« Vous savez au Sénégal, la politique est désormais un jeu de chat et de souris. Abdoulaye Wade et le Parti démocratique sénégalais (Pds), d’un côté, et de l’autre le reste de l’opposition. On a un pouvoir qui a en face de lui un contre-pouvoir. Très souvent, le jeu apparaît électrique. Mais cela reste un jeu de politiciens ». Baba Diop, l’auteur de ces propos est un journaliste bien connu au Sénégal. Billettiste au quotidien gouvernemental Le Soleil, il faut partie des hommes de médias sénégalais qui observent au quotidien la scène politique. « Il faut absolument privilégier le dialogue. Il s’agit là d’un point de vue. Les hommes politiques n’aiment généralement pas qu’on leur face la morale. Hélas ! »
Au Sénégal, le pouvoir actuel et l’opposition ont des liens historiques irréfutables. Sans l’opposition, Me Abdoulaye Wade n’aurait peut être pas pu accéder à la magistrature suprême de son pays en 2000. On se souvient que c’est grâce à une coalition formée avec l’Alliance des forces de progrès (Afp) de Moustapha Niasse, et la Ligue démocratique (Ld) de Abdoulaye Batili que Abdoulaye Wade avait pu vaincre le candidat du Parti socialiste sénégalais, Abdou Diouf. Au premier tour du scrutin, l’actuel président sénégalais avait totalisé 31% des suffrages, alors que Moustapha Niasse avait réussi à atteindre les 17%. Au 2è tour, la victoire est revenue à Me Abdoulaye Wade. Grâce à la coalition autour du slogan « Sopi », qui en Wolof (une des langues locales les plus parlées) signifie « changement ».
En son temps, l’enthousiasme soulevé par cette victoire était débordant au Sénégal. Le président Abdou Diouf, au pouvoir depuis près de 20 ans, avait reconnu sa défaite et s’était retiré dignement. Un exemple assez rare en Afrique. Moustapha Niasse, l’un des grands acteurs de la victoire du « Sopi » était devenu Premier ministre, projeté à la tête d’un gouvernement dont Abdoulaye Batili faisait également partie. Mais la cohabitation entre les acteurs du « Sopi » n’avait pas duré plus de 3 ans. Moustapha Niasse exigeait un exercice collégial du pouvoir. Ce que Abdoulaye Wade avait évidemment refusé. Le divorce, devenu inéluctable, a ainsi été consommé. Abdoulaye Wade était donc réduit à gouverner le pays avec son seul Pds. Ses alliés d’hier sont devenus ses opposants les plus farouches. Les querelles politiques et politiciennes vont alors devenir permanentes. Et même, se transformer en animosité. Surtout lorsque les opposants au président Wade vont lui prêter l’intention de vouloir se faire succéder à la tête du pays par son fils aîné, Karim Wade. Celui-là même qui a géré de main de maître le récent sommet de l’Organisation de la conférence islamique (Oci), qui a eu lieu à Dakar au mois de mars denier.
Pommes de discorde
En tout cas, Abdoulaye Wade a été réélu en 2007 pour un mandat de 5 ans. A l’Assemblée nationale son parti, le Pds a toujours la majorité. Mais la plus grande discorde de ces derniers mois entre le pouvoir et l’opposition au Sénégal a porté sur le report des élections législatives. Celle-ci étaient normalement prévues en 2007. Mais Abdoulaye Wade les reportées à deux reprises. Sans consulter l’opposition. Le prétexte de ces reports, supprimer ce qu’on appelle dans le système électoral sénégalais « le quart votant ». En fait, le mode de scrutin en vigueur au Sénégal prévoyait que le candidat qui arrive en tête, pour être déclaré élu, doit nécessairement avoir plus du quart des voix des électeurs inscrits. Abdoulaye Wade a donc annulé ce principe. Le rendant plus simple. Maintenant, le candidat arrivé en tête est déclaré élu, tout à fait naturellement. Il a par la suite augmenté le nombre de députés à l’Assemblée nationale. En le faisant passer de 120 à 150. Avec comme seule explication, la démographie galopante au Sénégal. Ceci contrairement à un principe arrêté de manière consensuelle et qui disait que l’Etat du Sénégal ne pouvait pas dépasser le cap de 120 députés. Le président sénégalais a aussi réintroduit le Sénat qui avait été dissout quelques années avant. Et dans la souche de sa composition, il s’est octroyé la latitude de nommer 65 sénateurs sur les 100 que compte ladite Chambre. De plus, le Conseil économique et social dont la clase politique de manière unanime n’en voulait plus, a été réintroduit. Tout ceci sans consulter l’opposition. D’où le tollé général des opposants sénégalais, et qui constitue aujourd’hui le point essentiel de mésentente au sein de toute la classe politique sénégalaise. Ce d’autant plus que, dans ses autres reformes, Abdoulaye Wade a également, toujours sans concertation avec la classe politique, selon les dires des opposants, redécoupé les régions du Sénégal. Il y en avait dix. Aujourd’hui, le Sénégal en compte 14. Avec l’érection de certains départements en régions. Toutes ces reformes ont été voté par une Assemblée nationale complètement acquise à la cause du chef de l’Etat sénégalais. C’est ainsi que la plupart des opposants sénégalais, au rang desquels se trouve le très bouillant Abdoulaye Batili, affirment à tort ou à raison, que le report des élections législatives était lié à ces reformes engagées par Abdoulaye Wade. Il voulait absolument les faire passer dans la configuration actuelle du Parlement sénégalais, dont la majorité absolue lui est acquise.
Retour à la case départ ?
L’autre pomme de discorde entre le régime du président Wade et les opposants réside sur la forme du mandat présidentiel. Après avoir été élu à la magistrature suprême en 2000, Abdoulaye Wade a fait appliquer un accord arrêté avec la coalition politique qui l’avait amené au pouvoir. A savoir, ramener le mandat présidentiel de 7 ans à 5 ans, renouvelable une seule fois. Avec le principe selon lequel un président de la République devrait mettre au plus 10 ans au pouvoir. Selon le même consensus arrêté avec la coalition, il était question que Abdoulaye Wade achève son mandat de 7 ans. Et que après, il puisse modifier la Constitution pour ramener le mandat présidentiel à 5 ans. Ce qui lui ferait d’abord un mandat de 7 ans, plus un autre mandat de 5 ans qu’il est actuellement en train de consommer. Au total donc deux mandats. Wade est actuellement élu pour 5 ans. En principe, en 2012, année de la prochaine élection présidentielle au Sénégal, selon les prévisions d’une certaine classe politique sénégalaise, Abdoulaye Wade ne devrait plus être candidat. Mais il s’agit la d’un débat qui a effectivement eu lieu au pays de la Terranga. Il y en a qui estiment qu’il ne doit plus se représenter parce qu’il aura totalisé deux mandats. Un de 7ans, et un autre de 5 ans. Ceux-là se basent sur l’esprit du référendum constitutionnel de 2001, qui parle d’un mandat présidentiel de 5 ans, renouvelable une seule fois. Par contre, il y en a qui soutiennent le contraire en affirmant que l’actuel président du Sénégal peut bien se représenter. Ils évoquent le principe juridique de la non rétroactivité de la loi.
Pendant que ce débat s’animait, le 10 mai 2008, Abdoulaye Wade, au cours d’un conseil ministériel qu’il a l’habitude de présider personnellement chaque vendredi, a fait la déclaration selon laquelle en 5 ans, un président de la République ne peut rien réaliser de fort dans un pays comme le Sénégal. Il propose donc qu’on revienne à la case départ. A savoir un mandat de 7 ans. La plupart des ministres qui ont assisté à ce conseil, pris de court, on alors constaté la difficulté qu’il y aura à entériner une telle proposition pour qu’elle soit validée par le peuple. Le débat est ouvert depuis un mois environ entre constitutionnalistes sénégalais. Le camp présidentiel soutient que pour faire aboutir la proposition du retour à un mandat de 7 ans, il faut passer par la voie parlementaire. Par contre, plus de la moitié des constitutionnalistes de l’Université Cheikh Anta Diop maintiennent que le référendum constitutionnel de 2001 a verrouillé le principe d’une autre modification constitutionnelle. En ce sens que si elle doit avoir lieu, elle doit nécessairement passer par la voie référendaire. Le débat est posé au Sénégal. Il n’est pas encore tranché. Même si on sait que le camp opposé à Wade lui fait, de plus en plus, à tort ou à raison, le procès de ne pas respecté le consensus. C’est ainsi que l’opposition a décidé depuis quelques semaines de se mobiliser contre ce que Abdoulaye Batili appelle « les dérives dictatoriales de Abdoulaye Wade ».