Feuilleton d’été: La saga des vrais-faux dinars de Bahreïn (V)

Publié le par Waldar

Dans ce dernier épisode de notre feuilleton d’été, le président tchadien Déby nie toujours son rôle dans l’affaire des dinars de Bahreïn. Et la justice française ne se montre pas très pressée de juger les responsables.

Le président Déby n’a jamais reconnu le moindre rôle dans l’affaire des dinars et n’a cessé d’accuser son ex-conseiller spécial Hassan Fadoul d’avoir tout manigancé dans son dos. Idriss Déby n’a pas daigné recevoir les deux missions de l’autorité monétaire de Bahreïn, qui s’est rendue successivement en août et novembre 1998 au Tchad, accompagnée de ses avocats. A Niamey, la quasi-totalité des 40 cartons a été récupérée, mais à N’djamena, aucun des 80 cartons n’a été remis aux Bahrainis lors de leur premier passage.

Dans une interview au Monde du 5 juin 2001 (voir encadré ci-dessous), Idriss Déby fait état d’une cassette dans laquelle Hassan Fadoul aurait confessé son entière responsabilité en présence d’un magistrat français, ce que l’intéressé dément formellement, dans un droit de réponse au même journal. Jamais cette cassette n’a été produite, malgré des demandes réitérées de la justice française et de l’avocate de Fadoul.

Interview du président Déby et Droit de réponse de Hassan Fadoul

En Belgique, le parquet de Nivelles a arrêté le 29 juillet 1998 un pilote belge, propriétaire de la compagnie aérienne ayant effectué les rotations entre Buenos Aires, Niamey et N’djamena. Il était connu pour avoir travaillé pour le compte du président du Zaïre, Mobutu. Ce pilote et sa compagne ont été accusés d’avoir changé des dinars bahrainis dans des banques belges et en Suisse. Ayant transporté 120 cartons en 3 rotations, le pilote, apparemment, s’était servi…

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Idriss Déby
© Mor’

Toutefois, si les Tchadiens et leurs comparses avaient été les seuls à tenter d’écouler « leurs » vrais-faux dinars, l’économie du Bahreïn n’aurait pas été au bord du gouffre. A l’évidence, une autre opération de change, plus discrète et plus efficace s’est déroulée en parallèle sur les dinars made in Argentina, ne provenant pas nécessairement des cartons livrés à Niamey et N’djamena.

La mystérieuse filière marocaine

La quasi-totalité des dinars made in Argentina qui ont inondé les marchés européens et proche-orientaux à partir de juin 1998 ont été changés par une seule personne, le Marocain Hicham Mandari, qui (voir encadré ci-dessous) est coutumier de ce type d’opérations. Ce familier de la cour du roi Hassan II est resté convaincu jusqu’à sa mort de l’authenticité des billets de 20 dinars qu’il a manipulés. La seule explication, cohérente, qu’il a toujours donnée à ses interlocuteurs, policiers, magistrats et journalistes est la suivante : de hauts personnages liés à la famille régnante du Bahreïn avaient entrepris une frappe parallèle de monnaie, afin de boucler des fins de mois difficiles. L’affaire aurait dérapé du fait que les montants « parallèles » imprimés en Argentine étaient supérieurs à l’encours monétaire du pays. Il a donc fallu, pour éviter le naufrage, déclarer en urgence fausses les coupures de 20 dinars made in Argentina.

Dans ce schéma, auquel se rallient des connaisseurs du Golfe consultés par Bakchich, les Tchadiens ont fait, à leur insu, fonction de leurre. Hicham Mandari n’avait d’ailleurs jamais entendu parler de Hassan Fadoul avant son interpellation à Miami en 1999. Pas plus que Fadoul n’avait entendu parler de Mandari avant sa mise en examen.Nozi Mwamba, le « représentant » de l’imprimeur Ciccone pour l’Afrique. Mandari affirme avoir reçu l’ensemble des dinars qu’il a changés des mains de Mwamba, à Bruxelles et à Paris. Tous deux se rejoignent sur un nom :

Interview de Hicham MANDARI effectuée au parloir du Federal detention center à Miami, septembre 2001 et Article du Figaro du 08/05/2002

La fin tragique d’Hicham Mandari est-elle liée à son implication reconnue dans l’affaire des dinars de Bahreïn ?

Les multiples univers dans lesquels gravitait l’ancien familier de la cour de Hassan II et l’absence de résultat de l’enquête espagnole ne permettent pas de conclure. Toutefois il est clair que sa disparition arrange beaucoup de ceux qui ont de près ou de loin trempé dans les dinars.

Mandari n’avait jamais révélé le ou les destinataires des 22 millions de francs (diminués de sa commission) obtenus des dinars bahrainis changés par lui sur les Champs-Elysées. Il connaissait bien l’étroitesse des liens unissant les deux princes héritiers du Maroc et du Bahreïn, qui ont tous deux accédé au trône en 1999 .

A l’annonce de son assassinat, le 13 août 2004, le souverain Bahraini a, toutes affaires cessantes, rendu visite au Maroc à son ami Mohammed VI.

Peu avant sa mort, Mandari avait soutiré 2 millions d’euros au plus gros banquier privé marocain, Othman Benjelloun, avant d’être à nouveau arrêté pour extorsion de fonds, sur plainte de Benjelloun. Relâché sous contrôle judiciaire, Mandari annonçait des révélations lors du procès intenté par Benjelloun, qui devait se tenir à Paris en septembre 2004…

Paralysie de la justice française

Le plus gros des dinars made in Argentina ayant été changés en France, c’est logiquement auprès du tribunal de Paris que l’autorité monétaire de Bahreïn porte plainte.

Deux juges d’instruction, MMe Simeoni et Bismuth-Sauron se sont relayées sur les vrais-faux dinars entre 1998 et 2006, encadrées par un parquet très soucieux de ne pas les voir empiéter sur la « raison d’au moins 3 Etats » : le Tchad, le Bahreïn et le Maroc, où les intérêts français sont multiples.

Il n’en demeure pas moins exceptionnel que dans une affaire de faux monnayage caractérisé, les prévenus soient remis en liberté dès leur mise en examen, astreints à un contrôle judiciaire symbolique, puisque, à l’exception de Mandari (qui n’en tint pas compte), ils étaient libres de quitter la France.

Autre indice de la volonté de la chancellerie de ne juger que les plus petits lampistes, les demandes d’actes, notamment une confrontation d’Hassan Fadoul avec son Président, ou avec le directeur de la Banque de développement du Tchad, sont refusés. Mieux encore, la France, en violation de la Convention européenne des droits de l’homme, a refusé de délivrer un visa à Hassan Fadoul, ce qui l’a empêché d’assister à son procès le 16 janvier 2007 - et fut la cause de son renvoi, à une date qui n’est toujours pas fixée à ce jour !

Pour lire les conclusions de la défense de Hassan Fadoul, cliquez ci-dessous.

Conclusions de la défense de Hassan Fadoul - PDF - 214 ko
Conclusions de la défense de Hassan Fadoul

Il suffirait que l’autorité monétaire du Bahreïn retire sa plainte pour que l’affaire soit enterrée. Comme l’ont été le président du Niger Mainassara, mitraillé par sa garde présidentielle au retour de La Mecque via N’Djamena en 1999 et Hicham Mandari en 2004.

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