Jean Alingué Bawoyeu : "le développement des mouvements rebelles et la radicalisation (..) sont directement liés à la modification de la Constitution de mars 1996."

Publié le par Hamid Kelley

Jean Alingué Bawoyeu : “Certaines dispositions de l’accord du 13 août doivent être revues”

Par
Banhoudel Mékondo Frédéric / Cefod.org

Après les affrontements qu’a connus la capitale tchadienne, M. Jean Alingué Bawoyeu, président de l’Union pour la démocratie et le renouveau se prononce sur la situation du pays, l’Accord du 13 août et les solutions à la crise tchadienne.

Monsieur le président, quelle lecture faites-vous des derniers événements qui viennent de se produire au Tchad ?

Il y a d’abord le développement des mouvements rebelles et la radicalisation de leur position face au pouvoir politique qui sont directement liés à la modification de la Constitution de mars 1996. A l’époque, toutes les forces politiques s’y étaient opposées. Nous avions même fait savoir au président Déby que cette modification allait déboucher sur le rejet de la poursuite du processus politique pluraliste par une grande partie de la population, mais le MPS, parti au pouvoir, a réussi à légitimer cet acte lors de son dernier congrès. Le référendum constitutionnel a été organisé. L’élection présidentielle de 2006 était emprunte d’une forte abstention et d’un boycott des forces politiques de l’opposition. Dès lors, certains Tchadiens ont automatiquement pris des armes pour s’opposer à cette politique. Nous autres, démocrates, avions créé la CPDC (Coordination des partis politiques pour la défense de la Constitution). Il y a ensuite la question de l’intransigeance du pouvoir MPS à dialoguer de manière inclusive avec toutes les forces politiques, rebelles et la société civile au sujet de la bonne gouvernance. Toutes les démarches ont été entreprises tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays pour amener les autorités à admettre le principe du dialogue inclusif mais le pouvoir MPS a catégoriquement refusé cette approche. Cette situation a encore une fois de plus radicalisé et même galvanisé les oppositions armées qui ont légitimé le sens de leur lutte. Aussi, à la lecture de ces événements, nous pouvons dire que l’appui de la communauté internationale, qui a été certes déterminant dans le processus ayant abouti à l’Accord du 13 août, n’a pas été véritablement suffisant quant à la recherche d’une paix définitive au Tchad. Les partenaires au développement n’étaient pas à l’écoute des leaders de l’opposition démocratique. Pire, ils ont toujours minimisé la capacité de nuisance des forces rebelles. La nature des pillages aussi est révélatrice de l’état d’esprit d’une population en détresse. De toutes les guerres que N’Djaména a connues, les pillages concernaient les objets qu’on peut facilement vendre ou utiliser. Or, aux derniers événements, les gens se sont attaqué beaucoup plus aux symboles de l’Etat : des édifices publics, des archives nationales, des documents très utiles ; même les bases de données de certains projets de développement n’ont pas été épargnées. Certains les ont brûlées tandis que d’autres ont pris tout leur temps pour les déchirer en scandant " c’est l’argent du pétrole ". A ce niveau, on sent ici l’expression d’une exaspération, d’une frustration et d’une désillusion des populations quant à la politique d’exclusion conduite par le régime. Le comportement des gens pendant ces pillages explique qu’on a affaire à des individus qui se sentent exclus des richesses nationales. C’est pourquoi ils se sont transformés en vandales. Un pouvoir qui se dit responsable se doit d’engager toute une réflexion sur la nature de ces pillages.

En tant que leader politique de l’opposition démocratique, pensez-vous que l’accord du 13 août 2007 a encore un avenir ?

Au sujet de l’Accord du 13 août, nous avions affirmé en son temps que cet accord qui a été négocié entre la majorité présidentielle et l’opposition démocratique était une bonne chose parce que nous avions pris toutes les dispositions nécessaires pour aboutir à une entente qui doit renforcer le processus démocratique au Tchad. C’est un accord qui a encore de l’avenir. Les partis membres de la CPDC suspendent en ce moment leur participation aux travaux du Comité de suivi de cet accord jusqu’à la libération totale des leaders enlevés. Une chose est sûre, avec la nouvelle donne, et surtout avec l’entrée directe en jeu de la France dans l’imbroglio tchadien, certaines dispositions de cet accord méritent d’être revues, car elles sont dépassées. Il ne s’agit plus de se focaliser sur les questions des élections même si elles sont nécessaires, mais plutôt sur les questions liées à l’administration et à l’armée dans son ensemble. Ce qui va permettre aux Tchadiens de construire leur Etat qui est aujourd’hui déliquescent. Et comme la France vient d’obtenir le feu vert de la communauté internationale pour agir au Tchad, il va falloir qu’elle s’implique profondément sur la question de la sécurité de tous les Tchadiens et non seulement de celle des dirigeants. Nous sommes prêts à ré-éditer un Linas Marcoussis pour aboutir à la paix comme l’ont expérimenté les frères ivoiriens. Il faudra que tous les acteurs politiques, sans distinction aucune, aillent discuter tous ces problèmes en France pour obliger ce pays à nous aider véritablement. Tous les accords signés dans les pays voisins nous amènent toujours la guerre parce que les acteurs de ces accords n’ont pas confiance envers les uns et les autres. Rien ne les oblige à appliquer ces accords.

Vous avez une très grande expérience de la vie politique tchadienne, quelles pistes de solutions possibles voyez-vous pour mettre fin à ces crises à répétition au Tchad ?

La seule piste de solution qui demeure valable est la voie politique, c’est-à-dire le dialogue. Toutes les parties en conflit viennent de se rendre à l’évidence que la conquête et la confiscation du pouvoir par la force ne sécurisent jamais un pays, ne développent jamais une nation. A maintes reprises, le pouvoir de N’Djaména est assiégé par des mouvements rebelles avec la mort des Tchadiens et la disparition de leurs biens. Qui est sorti victorieux de cette situation ? C’est pour cette raison que nous lançons un appel patriotique aux hommes en armes, au gouvernement et surtout à la communauté internationale pour qu’ils privilégient la voie du dialogue afin d’éviter que ce genre de crises ne se répète plus dans notre pays. Aujourd’hui, le Tchad et la RCA sont le ventre mou de l’Afrique noire parce qu’ils constituent un enjeu géostratégique pour des puissances étrangères. Raison de plus que ces puissances sécurisent cet espace stratégique. Il est admis sur le plan planétaire que lorsque les hommes et les femmes désignent démocratiquement leurs dirigeants, il y a moins de problèmes de gouvernance. Qu’on laisse aussi les Tchadiens expérimenter cette politique ! Chaque fois que les filles et fils du Tchad s’apprêtent à voter démocratiquement leurs dirigeants, certains pays n’encouragent pas cela. Ils sont plutôt près à les aider à se battre. Pourquoi ? Au lieu de s’engager militairement auprès d’un tel ou tel groupe, la France se doit de jouer la carte des élections libres et transparentes. Aujourd’hui avec le décret instituant l’état d’urgence et surtout avec la dernière déclaration du chef de l’Etat qui donne quitus aux gouverneurs d’agir, il est clair que l’esprit de dialogue est écarté des options des autorités. Cet état d’urgence a, de fait, suspendu la Constitution parce qu’il donne pleins pouvoirs au Chef de l’Etat de légiférer sans l’Assemblée nationale. Nous nous inquiétons sérieusement des conséquences de cette mesure parce qu’elle va engendrer d’autres types de frustrations au sein des populations tchadiennes et, par voie de conséquence susciter un éternel recommencement.


Propos recueillis par Laoro Gondjé

 


Source : www.cefod.org




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