«Guerre civile au Tchad: Souvenirs d’un survivant»
Par Sosthène Mbernodji, La Voix - 15/02/2011
Tout commence dans le livre par une soirée paisible le dimanche 11 février 1979 dans un débit de boissons
Oumar Nadji rentre comme d’habitude alors que les choses se tramaient fort dangereusement autour du pouvoir. Le lendemain 12 février, il se rend à 6
heures à la centrale de la STEE où il était employé comme ouvrier. Alors que ses collègues et lui s’activaient ardemment à dépanner un groupe électrogène, on leur annonça une nouvelle
qui tomba sur eux comme un pavé dans une mare: “au dehors, rien ne marche!”. Il prend frénétiquement la décision de rentrer sous les missiles gouvernementaux et les Kalachnikov
rebelles, le tout saupoudré par les bombes qui se croisent et n’épargnent personne. Après tant d’acrobaties, il arrive chez lui à Kabalaye, un quartier populeux de N’Djaména. Il verra
sa chambre occupée par des “réfugiés”, des gens qui ont fui les zones où les combats d’une rare violence s’intensifient pour pouvoir espérer mettre la tête dans “un lieu
sûr”.
Oumar Nadji sera fait prisonnier par les rebelles de Hissein Habré dans leur Q.G. où il pensait n’attendre que son jour pour être amené à la boucherie
afin de boire la dose létale. Curieusement, il sera libéré de la margelle de la mort à cause de ce qu’il est utile pendant ce moment de guerre : agent de la STEE. Il sera arrêté pour la
deuxième fois par les forces gouvernementales parce qu’il porte un nom aux consonances musulmane ou nordiste. L’auteur fait la description, le témoignage de ce qu’il a vu au point de
frôler l’esthétique du macabre: “Des flaques de sang humain commençaient à se noircir sur le bitume tout près des victimes. Le combat a certes duré un temps. À côté d’un mur reposent
deux hommes, abattus à côté de leurs marchandises. L’un, ses tripes dehors et l’autre la tête explosée suite à une balle de gros calibre peut-être. La tête divisée en deux laisse couler
la cervelle”.
On voit là le caractère gigantesque des tueries, l’ampleur des dégâts en termes d’atrocités puisque beaucoup de gens reposent sans sépulture. En ceci, on
voit une écriture proche des romans d’aventure d’André Gide qui dit n’écrire et tenir pour vrai que ce qu’il a vu. Oumar Nadji s’interroge ainsi sur les motifs de la guerre au Tchad.
Pour lui, les Tchadiens ne sont pas amnésiques à tous les problèmes auxquels ils rencontrent à moins qu’ils soient des débiles mentaux; ce sont les intellectuels pour la plupart qui
germent les interminables souffrances de ce peuple qui naguère vivait en paix.
“La guerre de N’Djaména, un survivant raconte” est un roman autobiographique paru récemment aux éditions L’Harmattan. Dans ce livre de 149 pages,
l’auteur, Oumar Nadji, fait le récit de sa propre vie presque intimement collée à la guerre civile de 1979, qui s’est malheureusement prolongée jusqu’en 1982; l’entrée des rebelles du
mouvement frondeur à l’acronyme du FUCD à N’Djaména en 2006 en est une autre paire de manches. L’auteur raconte sans détours et sans angle d’attaque ses souffrances tant physiques que
psychologiques, ainsi que ses pérégrinations dont l’itinéraire l’amène de N’Djaména à Moundou en passant par Bongor et Laї et ce, à cause de la grisaille de l’époque.
L’auteur en appelle au changement de comportements pour une véritable réconciliation nationale. “Le Tchad doit nécessairement tourner la page de la
cruauté et construire ce patrimoine qui nous appartient à tous désormais et équitablement. Un lendemain d’espoir certain pour nos enfants nous oblige à transcender nos passions, à
dépasser les limites de notre cupidité et à faire éclore la fleur de vérité, d’intégrité, de justice et d’égalité. La paix n’a pas de prix”, estime-t-il. Le désormais écrivain Oumar
Nadji dont l’écriture s’apparente au réalisme français, associe les aventures aux idées, tout en liant la littérature à l’histoire. Car l’histoire vaut pour un peuple sa culture et son
éducation, et la littérature en est le fabuleux moyen sinon l’ultime expression des préoccupations humaines. D’un père sudiste chrétien et d’une mère originaire de Salamat, musulmane,
il regarde avec un prisme qui opère une anesthésie sur les réalités du Tchad, souvent occultées par les intellectuels pour des considérations bassement partisanes et mesquines.